LES GRATITUDES : LOIS SOUTERRAINES DE DELPHINE DE VIGAN

Delphine de Vigan fait paraître Les Gratitudes chez JC Lattès. Loyauté, gratitude, ambition, les sentiments souterrains qui sous-tendent nos relations sociales sont au centre d’une trilogie de courts romans indépendants les uns des autres, initiée par l’écrivaine en janvier 2018 avec Les Loyautés .

LOYAUTÉS DELPHINE DE VIGAN

Les Gratitudes vont au-delà du simple remerciement. Combien de fois dit-on « merci » en une journée ? Ce petit mot passe-partout, utilisé comme une politesse obligatoire, est complètement vidé de son sens au quotidien. L’auteure veut ici lui redonner de la substance en l’appliquant au geste le plus absolu qui soit, le remerciement envers quelqu’un qui vous a sauvé la vie. Lorsque la mort approche, l’homme craint de ne pas avoir su prouver son amour ou sa gratitude avec suffisamment de ferveur à celui ou celle qui a vraiment compté dans sa vie.

Dans ses romans, ramenés au plus simple scénario, l’auteure aborde d’importants sujets de société. Si Les Loyautés nous rappelaient la nécessité d’être à l’écoute de l’adolescence fragile, Les Gratitudes traitent du lien avec nos aînés.

Michka, vieille dame sans famille, ne peut plus rester seule chez elle. Depuis peu, les mots lui échappent. Parfois, elle se retrouve prostrée, apeurée, incapable du moindre mouvement. Marie Chapier, une jeune femme qui lui doit beaucoup, la convainc de rejoindre un EHPAD où elle sera en sécurité.

Vieillir, c’est apprendre à perdre.

Perdre les mots est particulièrement difficile pour cette femme qui fut une intellectuelle, reporter puis correctrice pour des magazines.

Si cet établissement semble tout à fait correct, son univers est très réglementé. Les personnes âgées y perdent inévitablement liberté, autonomie, intimité. Dans ses cauchemars, Michka vit tout ce que l’on peut entendre sur l’ambiance des maisons de retraite. Mais elle est plutôt bien soignée, surtout grâce à la gentillesse de Jérôme, l’orthophoniste. Michka souffre de paraphasie. Elle remplace des mots par d’autres. Les dialogues, très nombreux, ont alors cette poésie touchante où certains lapsus prennent sens. Jérôme s’attache à cette vieille dame, bavarde, plus encline à le questionner sur sa famille qu’à faire ses exercices sur la mémoire des mots.

Grâce à plusieurs histoires parallèles, Delphine de Vigan tisse Les Gratitudes entre tous ses personnages. Avant de perdre la mémoire, ses repères, sa tête, Michka n’a plus qu’un désir, retrouver ce couple qui l’a recueillie pendant la guerre alors que sa mère était emmenée dans les camps et enfin pouvoir leur exprimer sa gratitude. Elle sait qu’il est important, avant de mourir, de dire aux autres tout ce que l’on ressent. C’est pour cela qu’elle insiste sur le passé de Jérôme.

Marie, elle, aura-t-elle suffisamment remercié Michka, cette voisine qui l’accueillait lorsqu’enfant, elle se retrouvait seule dans l’appartement où sa mère perdait pied ? Les douleurs d’enfance sont toujours là, tapies, au plus profond des âmes adultes.

L’auteure refuse de s’appesantir sur la description de ses personnages, ce qui laisse une large place au lecteur pour identifier une grand-mère, une mère, une personne de notre entourage en proie au déclin de la vieillesse, à l’angoisse de l’abandon dans un lieu sans repères, sans mémoire. L’implication émotionnelle n’en est que plus vive.

Perdre les mots est aussi la hantise de l’écrivain. Delphine de Vigan sait parfaitement les manier, les mettre en musique, leur donner une réelle émotion. Jusque dans les lapsus, elle glisse de la tendresse, de l’émotion. Loin de tomber dans la mièvrerie des bons sentiments, l’auteure nous offre un roman épuré vibrant d’humanité.

Les Gratitudes, Delphine de Vigan, Paris, JC Lattes, 172 pages. Parution : 6 mars 2019. Prix : 17 €.

Delphine de Vigan Les Gratitudes

Née en 1966, Delphine de Vigan est une auteure française. Ancienne directrice d’études, elle a publié plusieurs romans, dont No et moi, Prix des libraires 2008 et adapté en 2010 au cinéma par Zabou Breitman, Les Heures souterraines ou encore Rien ne s’oppose à la nuit, lauréat en 2011 du Prix du roman Fnac, du Prix du roman France Télévisions, du prix Renaudot des lycéens et du Grand prix des lectrices de Elle. Ses romans sont traduits dans plus d’une vingtaine de langues. D’après une histoire vraie a reçu le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens en 2015.

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