Originaire d’Avranches, mais habitante de la belle ville de Rennes, Léa Plantade, chanteuse amatrice de 28 ans, a fait du harcèlement dans la rue et sur les réseaux sociaux le thème de son premier single, sorti lundi 27 juillet 2020. « Que des bites » : un titre coup de poing, reflet d’une regrettable réalité de société. Coup de… projecteur.

Sifflements, salutations insistantes, regards plein de sous-entendus pas bien subtils, compliments qui se veulent flatteurs alors qu’ils sont lourdingues, blagues de mauvais goût, insultes, messages privés intrusifs sur les réseaux sociaux, etc. En 2015, le Haut-Conseil à l’Égalité des hommes et des femmes a réalisé une consultation auprès des utilisatrices des transports : 100 % des femmes interrogées ont déjà été harcelées ou agressées verbalement ou physiquement. Ben oui, 100%.

À l’occasion de la semaine internationale de lutte contre le harcèlement de rue (8-14 avril 2018), le département « Genre, sexualités et santé sexuelle » de l’Ifop, Institut français d’opinion publique, publie une étude sur l’ampleur et le caractère multiforme des atteintes sexuelles subies par les femmes dans ces espaces publics (source). Au cours de leur vie, huit Françaises sur dix (81%) ont déjà été confrontées à au moins une forme d’atteinte ou d’agression sexuelle dans la rue ou les transports en commun. Les Français ont-ils pris conscience de la gravité du problème ? Combien de temps faudra-t-il encore pour faire comprendre la subtile et pourtant profonde différence entre le harcèlement et la séduction ?

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« Que des bites » : Une réduction d’un homme à l’état de « bite », une réduction d’une femme à n’être qu’une « chatte ». Ces réductions résonnent dans la tête de toutes celles qui ont dû décrire une expérience plus ou moins agressive. « Que des bites » est ainsi le titre du premier single engagé de Léa Plantade. Avec humour et sans filtre, elle aborde le harcèlement de rue et sur les réseaux sociaux. La voix de Léa Plantade s’ajoute aux voix féminines du monde entier qui ont décidé de rompre le silence. De fait, certains comportements masculins ne sont pas normaux dans une société civilisée. Pourquoi les femmes devraient-elles les subir ? Entretien.

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Unidivers – D’où vient votre goût pour la musique ?

Léa Plantade – Je chante depuis toujours. La musique est un peu une histoire de famille : mon grand-père chantait tout le temps, mon mère chante et mon frère fait de la musique. J’ai pris des cours de chant plus jeune et j’avais un groupe avec lequel on a fait quelques prestations. C’est possible de retrouver d’anciennes vidéos qui remontent à cette époque (rires).

J’ai tenté les castings de la « Nouvelle Star » et de « The Voice ». Aucun n’a abouti, mais cette expérience m’a permis de répondre à mes questions et mes attentes. Ce genre d’émissions n’est pas un système qui me convient, je ne recherche pas la gloire. Et tout est très télévisé : il faut avoir un passé difficile et apitoyer le spectateur en quelque sorte… Je chante pour le plaisir. Je n’ai pas envie de raconter mon vécu pour que l’on ressente la sensibilité dans ma musique. Je pense qu’elle peut se ressentir sans avoir à en parler.

Je vois la musique comme une passion première. Quand on se lance dans une carrière, on subit une pression et une notoriété que je ne suis pas prête à endurer. Plus j’ai la pression, moins je produis… La chanson « Que des bites » n’était pas prévue à la base. Elle s’est faite sur un coup de tête et au culot.

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Unidivers – « Que des bites » est votre premier single. Comment est née l’idée justement ?

Léa Plantade – Je chantais à longueur de journées pendant le confinement, principalement des reprises, car j’ai toujours eu du mal à écrire. Ce qui est assez drôle vu que la chanson est sortie peu de temps après.

La situation était déjà critique avant le confinement, mais j’ai constaté une grande différence au moment du déconfinement… Le comportement des hommes en ville ou sur les réseaux sociaux m’a poussé à bout. Après avoir écouté les histoires d’amies sur des expériences similaires, j’ai interrogé des amis afin de connaître leur avis. Ont-ils conscience de la situation ? Les réponses étaient mitigées, certains s’en rendent compte et préfèrent nous accompagner en soirées, d’autres le constatent moins. Quand ils sortent en ville, c’est différent : on ne les « reluque » pas, on ne les insulte pas ou on ne leur demande pas leur numéro. Il arrive qu’on se fasse emmerder même quand on est accompagnées…

« Je me réveille régulièrement avec des photos de pénis dans mes messages privés Instagram. soyons clairs : se réveiller et découvrir une telle photo ne fait pas plaisir. Ça ne met pas de bonne humeur ! », Léa Plantade

Unidivers – Une expérience particulière a t-elle provoqué un déclic ?

Léa Plantade – C’est une accumulation de plusieurs événements, mais après le confinement, je suis sortie acheter des clopes à côté de chez moi. Un homme a tenté de m’interpeller avec un bruit de bouche, comme s’il appelait un chien, mais je n’ai pas relevé. Ça arrive tellement souvent, pourquoi faire ? Mais il n’a manifestement pas apprécié mon silence car il s’est approché de moi et m’a dit « tu réponds pas salope ? » avant de me cracher dessus… en plein après-midi. Je me suis rendue compte de la gravité de situation à ce moment-là. On en est réellement arrivés là ? C’est ce que les filles doivent subir quotidiennement ?

La chanson est née après une soirée à l’extérieur avec des ami.e.s. Écrire une chanson en prenant une prod sur YouTube et aborder le sujet sur un ton léger me semblait drôle. J’étais avec mes meilleurs ami.e.s, l’inspiration était là et le refrain tournait déjà en boucle dans ma tête. Les paroles ont été écrites dans la soirée et la chanson enregistrée avec une application sur mon téléphone. Elle est ensuite restée deux mois et demi sur mon portable. La faire écouter à mes parents a été une étape difficile, notamment à cause de la répétition du mot « bites » (rires). Au final, j’ai vu ma mère rigoler et bouger les épaules. Mon père a trouvé important d’en parler, car les paroles faisaient écho aux histoires que j’ai pu leur raconter.

Manifestation contre les violences faites aux femmes
Manifestation contre les violences faites aux femmes à Rennes le 23 novembre 2019. Photo: L.Musset

Unidivers – Les paroles sont légères, mais sans filtre. Vous écrivez la réalité telle qu’elle est. On pense à des artistes comme la chanteuse belge Angèle et le groupe français Thérapie Taxi en écoutant votre chanson.

Léa Plantade – Ce n’est pas la première fois qu’on me cite Angèle. J’aime beaucoup ce qu’elle fait, même si ce n’est pas une artiste que j’écoute régulièrement. Elle dénonce des sujets de société et les paroles sont intéressantes. Par contre, j’ai énormément écouté Thérapie Taxi. Ils sont bruts de décoffrage au niveau des paroles.

Selon moi, le harcèlement est déjà un sujet lourd pour les femmes, le dramatiser n’aurait pas été la solution. Après, je ne me suis pas particulièrement inspirée d’artistes ce soir-là. J’étais dans ma bulle avec mes amis, je n’ai pas eu à réfléchir. J’ai retravaillé une seule phrase avant l’enregistrement en studio, car la structure me semblait cohérente : un refrain coup de poing et deux couplets. Il manquait seulement un pont, une transition sur laquelle j’ai travaillé. Je voulais absolument une voix masculine qui insulte une fille. Le message devait passer, car je ne voulais pas non plus que ce soit trop pris à la rigolade. J’ai demandé à la personne avec qui je travaillais en studio de faire comme s’il insultait une fille. Il ne savait pas comment faire donc on a mis un petit moment (rires). C’est mon passage préféré, il veut tout dire et retranscrit totalement mon ressenti face à ce genre de situation : la goutte de sueur sur le front, les poils qui s’hérissent, etc. Il y a la peur, mais également la colère envers soi d’avoir peur. On devrait avoir le droit de se balader en ville sans être accosté ou pire.

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Unidivers – La vidéo Youtube a été visionnée plus de 6 000 fois pour le moment. Avez-vous eu des réactions/commentaires d’hommes et de femmes sur le sujet ?

Léa Plantade – Pour la petite histoire, je l’ai envoyé à un des mecs qui m’avait envoyé une photo. Il m’a simplement répondu : « si ça t’inspire niveau musical tant mieux ». Certains sont malheureusement des peines perdues.

Sinon j’ai reçu entre 600 et 800 messages les jours qui ont suivi la publication de la vidéo. Je ne m’attendais pas à avoir autant de réactions. Beaucoup de femmes ont trouvé que parler de ce sujet de manière humoristique était courageux et cool. Je ne pensais pas, mais beaucoup d’hommes ont écouté et donné leur avis. C’est super intéressant ! Certains ont reconnu que d’autres agissaient comme des « connards ». J’ai notamment eu le retour d’un père dont la fille se fait souvent accoster.

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Unidivers – En 2015, le Haut-Conseil à l’Égalité des hommes et des femmes a réalisé une étude auprès des utilisatrices des transports : 100 % des femmes interrogées ont déjà été harcelées ou agressées. Selon vous, a t-on réellement conscience de la gravité du problème ?

Léa Plantade – Je ne parle qu’à titre personnel, mais selon moi la situation est minimisée. Je ne raconte pas tout le harcèlement que je vis dans la rue à mes parents et je n’en parle pas tout le temps, car c’est quotidien. Je rentre chez moi parfois en pensant que se faire harceler cinq fois est une journée normale, que c’est une bonne nouvelle… alors que pas du tout, mais on a pas le choix. Et rien ne nous dit que la personne en face va bien réagir si l’on répond. J’ai parfois l’impression qu’on nous oblige à avoir la trouille… La peur provoque et fait durer le silence. Le harcèlement a toujours existé et on le subira encore demain, mais que doit-on faire ? Quand on entend certaines histoires, c’est vraiment de la violence gratuite. Ce n’est pas aux femmes de changer, mais aux hommes de s’éduquer et de se contrôler, et ne pas prendre la femme pour une chose. Si on dit non c’est non, à eux de l’accepter. Pourquoi devrions-nous supporter ça ?

C’est aussi dommage pour les hommes bienveillants. Avec le comportement de ce type de mecs, comment peuvent-ils draguer une fille ? J’imagine la difficulté d’approcher les filles aujourd’hui. Pour ma part, à force de subir ces comportements, la moindre attention, même si elle est faite avec gentillesse et sans arrière-pensée, est mal perçue. Ils se retrouvent face à une porte de prison…

Unidivers – Y a t-il d’autres sujets que vous aimeriez aborder ?

Léa Plantade – J’ai pleins de chose à dire, mais je ne sais pas comment les mettre en musique. Il s’agit de sujets très personnels, les mettre en chanson signifierait me mettre à nu. Je ne sais pas si j’y suis prête. Sortir d’autres chansons n’est pas dans mes projets, mais « Que des bites » ne l’était pas non plus (rires).

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Que des bites, Léa Plantade. Disponible sur plus de 250 plateformes, telles que Deezer, Itunes, Spotify

Instagram :

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Initiatives à soutenir (TEDXxParcMontsouris Anaïs Bourdet) :

Stop harcèlement de rue

Lesbeton

Projet crocodiles

Collectif : Féministes contre le cyber-harcèlement

Lallab

Paye ta robe

Transpercer le silence

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