LE TOMBEAU D’APOLLINAIRE : NON LA GUERRE N’EST PAS BELLE

Dans l’enfer des tranchées, sous les pluies de bombes, dans le chaos de la Grande Guerre, Xavier-Marie Bonnot réussit à évoquer le bonheur : un exploit littéraire autant qu’une démarche humaniste.

Que la guerre est belle ! Mensonges, tout ça.

TOMBEAU D'APOLLINAIRE

Qui est Philippe Moreau ? Un troufion, un pauvre petit sergent victime de la décision des puissants, bon pour le service, les tranchées, la boucherie de la Grande Guerre, l’ineptie de quelques-uns qui veulent découdre et qui enflamment l’Europe (et notamment la France)… D’où vient-il ce jeune homme qui ne connaît rien d’autre de la vie que ses parents, paysans de l’Est de la France, que sa sœur déjà enrôlée en tant qu’infirmière, que son boulot à la ferme, que ses planches à dessin ? Philippe Moreau, à peine sorti de l’enfance, vient de là-bas, de ces régions qui seront écrasées quatre ans durant par les Boches, les Teutons et qui laisseront derrière eux près d’1,5 million de morts.

HOTEL DE VILLE LA GRANDE GUERRE EN RELIEF

Dans les boyaux, le jeune sergent obéit avec célérité aux ordres venus d’en haut. Comme ses potes d’infortune, il fait ce qu’il peut, comme il peut, mal nourri, aviné chaque jour parce qu’on sent un peu moins l’odeur de la mort quand la gnôle vous désoriente; il avance mètre après mètre, fusil et baïonnette en avant pour tuer rapidement l’ennemi, en face, qui ne comprend pas plus ce qu’il fout au milieu de ce marasme. Tous la peur au ventre. Pendant qu’ils attendent, les gars essaient de dormir un peu, rongés par les puces, les morpions,  attaqués par les rats, se partageant les maigres rations. Ils sculptent de petites figurines pour les uns, usinent de petits objets pour les autres, picolent encore et encore, tapent la carton ou parlent–dans un langage de charretier–des femmes sur lesquelles ils fantasment, de celles qui sont restées au pays, de celles qu’ils pensent aimer secrètement. Mais la plupart d’entre eux n’ont jamais connu l’amour. Et ne le connaîtront jamais. Parce que chaque jour ou chaque nuit, les uns comme les autres disparaissent dans des flots de sang. Tel en va le quotidien de Philippe Moreau, petit héros ordinaire de la Grande Guerre, celle-là même dont on fête actuellement le centenaire de l’armistice.

APOLINNAIRE
Apollinaire en 1916

Son sous-lieutenant est un drôle de type. Un poète, un militaire toujours sapé qui passe son temps disponible (tout es relatif) à écrire des textes qui riment : parfois le sujet c’est la guerre, souvent le sujet c’est l’amour. Parce que les femmes qu’il a connues, ou qu’il
connaît à Paris ou en Afrique l’inspirent toujours. Étrange nom pour ce type venu de l’Est : Wilhelm Kostrowitzky, apatride, en attente de naturalisation. Son nom francisé : Guillaume Apollinaire. Pas plus pas moins.

Charles Péguy
Charles Péguy (1873-1914)

Apollinaire, celui qu’on célèbre aujourd’hui comme ses amis poètes ou écrivains ont aussi donné dans les tranchées du côté de Verdun, de la Somme, de l’Aisne. Certains en sont revenus, mutilés, comme Cendrars; d’autres y ont laissé la vie comme Péguy. D’autres sont passés au travers car trop vieux ou pistonnés… Ces deux-là vont donc mener le combat et plutôt bien s’entendre. Tous deux un jour de crasse blessés, ils se retrouveront un peu plus tard dans le Montparnasse de cette abominable période.

Dans la deuxième partie de ce roman immensément puissant, c’est dans le Paris des poètes, des intellectuels que nous sommes plongés. Et Philippe Moreau va peu à peu réaliser son parcours initiatique artistique auprès de figures emblématiques du surréalisme, du cubisme, du théâtre et se frotter aux ego des uns comme des autres. Ainsi, tout comme le lecteur, il côtoiera Breton, Soupault, Jacob, Cocteau, Cendrars, bien d’autres… Et bien sûr Apollinaire, qui finira anéanti par la grippe espagnole. Et puis il retrouvera la femme de sa vie, l’infirmière qui a pris soin de lui sur le front.

Toute la maestria de Xavier-Marie Bonnot est d’avoir réussi avec une précision d’orfèvre à plonger le lecteur à la fois dans l’enfer de cette guerre immonde et cataclysmique et dans une récurrence poétique et lumineuse, même au plus profond des ténèbres. On ne sort pas de là indemne et c’est là la magie de la vraie littérature. Bonnot est décidément est un grand écrivain ! Le tombeau d’Apollinaire est un grand roman qu’il faut lire comme une nécessité.

Le tombeau d’Apollinaire, Xavier-Marie Bonnot. Éditions Belfond. 400 pages. Parution : octobre 2018. 19,00 €. Couverture : Anton Lenoir. Photo auteur Xavier-Marie BONNOT.

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