ALEJO CARPENTIER. LE GRAND ÉCRIVAIN CUBAIN PAR JEAN-LOUIS COATRIEUX

Alejo Carpentier, grand nom de la littérature hispano-américaine, est la figure centrale du dernier livre de Jean-Louis Coatrieux : Le rêve d’Alejo Carpentier, Coabana. Notre écrivain rennais suivra pas à pas Alejo, le mot n’est pas trop fort tant la relation des faits et gestes du grand homme de lettres jusqu’à la mi-parcours de son existence – 1945 – est fine et impressionnante.

Le rêve d'Alejo Carpentier

Très vite, l’interrogation et le trouble s’emparent de nous, lecteurs pris entre ces deux eaux de la littérature : lira-t-on tout au long des 300 pages un roman ou une biographie ? Un peu des deux en vérité. Jean-Louis Coatrieux justifie l’ambiguïté possible dans un avertissement préliminaire dont les tout premiers mots étonnent et les derniers clarifient :

Ce roman est une fiction. Si les personnages apparaissant dans ce livre s’inscrivent dans les mouvements artistiques et les événements dramatiques ayant marqué les cinquante premières années du siècle passé et s’ils sont donc bien réels, la mise en scène de leurs rencontres, de leurs propos, de leurs amours est purement imaginaire.

Soit, Alejo Carpentier n’était-il pas lui-même un homme multiple, un personnage à facettes et quelque peu mystérieux, digne d’un héros de roman ?

Un mystère qui a commencé par sa naissance dont on n’a jamais su très bien si sa maman avait mis au monde Alejo à Cuba… ou en Suisse. La biographie officielle le fait naître à Lausanne, en décembre 1904. L’ambiguïté ne s’arrête pas là : ce nom de famille n’a évidemment rien de caribéen. Jean-Louis Coatrieux situe les lointaines racines du jeune Alejo en Bretagne comme il l’a écrit dans un précédent texte – « Alejo Carpentier de la Bretagne à Cuba » – et les aïeux étaient des hommes de mer, marins de commerce et de guerre.

Georges, le père d’Alejo, était d’origine française, un tel nom n’en fait pas mystère. Architecte parisien renommé et bel homme aux fières allures aristocrates, l’homme quitta sa malheureuse épouse, Catalina, pour filer vers le Panama, la laissant seule, inconsolée et dans le besoin, avec leur tout jeune fils de dix-sept ans. L’une des grands-mères d’Alejo, maman de Georges, Parisienne elle aussi, était née Valmont – patronyme en rien hispanophone, à la sonorité singulièrement française…et littéraire ! -. Et ce n’est pas fini : la maman abandonnée, Catalina, était Russe d’origine, professeure de musique, musicienne elle-même, et parlait le français et l’espagnol avec un accent slave à couper au couteau, dit-on. Quant à Alejo, que sa grand-mère Valmont continuait d’appeler Alexis, quand ce n’était pas Alexei, il parlait espagnol avec l’accent français !

 

Alejo Carpentier
Alejo Carpentier jeune.

Impossible de ne pas s’intéresser à un tel personnage, a dû se dire le romancier Jean-Louis Coatrieux : le jeune Alejo, dès l’enfance au cœur d’un singulier métissage culturel franco-russo-cubain, a ainsi commencé sa vie sur un mode familial multiple, dramatique et déchiré et a prolongé son existence dans les aventures, aléas et agitations d’une carrière de journaliste puis d’écrivain, enfin de diplomate. Ce parcours hors norme ne pouvait que donner à ce livre une couleur et un ton tout empreint de romanesque !

Quand s’ouvre le roman, Catalina est une femme dans l’angoisse. « Restés seuls sans argent, tout s’effondrait autour de nous » avouera plus tard Alejo à sa grand-mère paternelle. La Havane est alors une ville en morceaux, une ville que Georges avait décidé de rejoindre avec femme et enfant dès 1908. Après la proclamation d’Indépendance, « la guerre avait laissé des traces et des quartiers entiers tombaient en ruine » que la Grande Guerre en Europe avait encore un peu plus plongé dans un terrible abyme de désordre et de misère. Alejo aimait à s’attarder dans la bibliothèque de son père – cachette idéale où Georges abritait ses bouteilles de rhum. C’est ainsi que le tout jeune Alejo se mit à lire Chateaubriand, Hugo, Flaubert, Cervantès, Shakespeare. Des lectures faites entre deux séances de piano maternelles où Catalina et Alejo jouaient à quatre mains Mozart, Chopin ou Tchaïkovski. Ce monde de notes et de mots peu à peu prenait corps et construisait l’univers futur d’Alejo.

Son père, las de l’attirance mutuelle entre le fils et Catalina, tous deux liés étroitement par la littérature et la musique, s’éloignera définitivement de sa famille, laissant à son épouse une longue lettre où il annoncera son départ pour Panama, – « il n’y a plus d’avenir ici à Cuba » -. Pour d’hypocrites raisons économiques, pensera Alejo, alors jeune adolescent d’à peine dix-sept ans qui se mit à détester ce père « menteur et lâche ».

La Havane
Cathédrale de la Vierge Marie de l’Immaculée Conception, La Havane, Cuba, 1900.

Le départ de Georges ébranla Catalina, mais ne l’abattit pas. Cette mère de famille, artiste dans l’âme, pianiste classique, s’abîmait les doigts dans des travaux matériels qu’elle n’hésitait pas à engager pour entretenir sa modeste maison avec l’aide de Yamba, fidèle ouvrier agricole de lointaine origine, quand Cuba s’appelait Coabana.

Enfant, lorsque nous jouions ensemble au piano, je voyais ses doigts fins emportant les notes en touches légères. Adolescent, je ne les reconnaissais déjà plus, épais, déformés par les tâches manuelles, se souvient Alejo.

Très vite, inscrit au lycée jésuite de la Havane, il se mit à étudier avec l’espoir de devenir journaliste – « j’aimais les mots » -, un peu perdu malgré tout, dans ce milieu scolaire très bourgeois où Alejo se sentait étranger. La bibliothèque du lycée fut pour lui le lieu où s’égarer délicieusement, guidé par la seule flamme du préposé aux livres, Cibrán de son prénom, « un brin anarchiste », qui lui fit découvrir les grands noms de la littérature du continent latino-américain : Rubén Darío, Andrés Bello entre autres, et les fondateurs de la pensée politique de l’Amérique hispanophone, Simon Bolivar et José Martí. Alejo continua ainsi de bâtir son univers mental, littéraire et politique, sous l’autorité bienveillante et affectueuse de Cibrán. C’est d’ailleurs ce vieux bibliothécaire qui l’aida à se faire accepter par la rédaction de la revue Carteles, une revue qui restera son « port d’attache », à côté d’autres contributions simultanées et plus tardives à El País, Social ou La Discusión. Alejo touchait ainsi au but : être journaliste !

Carteles revue
Couverture du numéro 21 de la revue Carteles.

Et les sujets ne manqueront pas au Républicain qu’il était devenu : impérialisme américain, corruption, misère, émancipation du pays au moment de la prise de pouvoir à Cuba de l’autoritaire Gerardo Machado. Les choses iront vite et Alejo Carpentier participera, dès ses premiers pas dans le métier, à l’organisation d’un congrès d’écrivains hispano-américains à La Havane. Un moment décisif où il fera moult rencontres, d’écrivains et d’artistes, qui le marqueront pour la vie.

Gerardo Machado
Gerardo Machado – (Photo by Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images)

Le premier d’entre sera le peintre mexicain Diego Rivera. Le courant passera immédiatement entre eux. Et la carrière d’homme de plume d’Alejo sera définitivement lancée. Avec tous les risques inhérents au journalisme d’investigation et d’opinion : en mars 1927, le pouvoir cubain l’enverra en prison. Rude expérience qui le renforcera dans ses convictions :

Dehors, le pays était pris à la gorge par des mains invisibles. Les gens crevaient de faim. Des vies amères composées à crédit et vendues aux enchères. Personne n’entend ceux qui se taisent. Il écrirait. Il aurait pour témoin la mémoire, la sienne et celle des autres, il arracherait des mots aux enfants de poussière, aux grands brûlés des guerres, à tous les vaincus devenus amnésiques ou aphasiques. Tous ceux-là seraient son héritage. […] La littérature, celle des grands, était sa passion, il voulait la remplir à son tour de miroirs. Oui, il écrirait et il aurait un nom à côté d’eux.

Un réseau d’amis influents que sa mère réussit à mettre en branle le libérera au bout de quelques mois. Gerardo Machado, maître absolu du pays, craignant aussi les échos négatifs d’incarcérations d’intellectuels et artistes à quelques jours d’un congrès très attendu, et très encadré, laissera faire.

Diego Rivera
Diego Rivera

C’est à ce congrès qu’Alejo Carpentier rencontrera le poète français Robert Desnos. Une amitié solide naîtra alors. « Un frère, un deuxième moi » dira de lui Alejo, effondré quand il apprendra sa disparition dans le camp de Terezín en Tchécoslovaquie en 1945. Desnos, venu de Paris, lui dira le bouillonnement artistique et littéraire de la capitale des années 20 et 30 d’où émergera le surréalisme, où se côtoyaient Breton, Éluard, Man Ray, Picasso, Tanguy, Miró, Masson. Alejo lui racontera en d’interminables échanges, jour et nuit,

le milieu artistique cubain, ses tentatives de rompre avec les formes passées, [pour] se créer un passage entre les cultures.

Alejo fera le voyage de retour en France avec Robert Desnos et logera à Paris au milieu d’un quartier où (se) croisaient Miller, Hemingway, « Hem » pour les amis, Dos Passos, Ezra Pound, Aragon et Elsa, Max Jacob ou Modigliani, tous piliers de la Coupole, de la Closerie des Lilas ou du Dôme ! Paris était une fête, comme le clamait « Hem » et la fête durera dix années pour Alejo Carpentier qui fera connaître dans la capitale la culture de sa lointaine île de Cuba.

Groupe surréaliste
Le groupe surréaliste à Paris, vers 1930. De gauche à droite : T. Tzara, P. Eluard, A. Breton, H. Arp, S. Dali, Y. Tanguy, M. Ernst, R. Crevel, M. Ray.

Nous étions l’esprit du temps. Et cet esprit attirait les femmes.

Alejo, séducteur et bel homme, taillé en athlète, connut trois femmes qui devinrent ses maîtresses puis ses épouses : Maguy, jeune thésarde en histoire précolombienne était toute désignée pour tomber dans ses bras. Alejo y trouvera l’équilibre qui lui manquait. Eva ensuite, fille d’un critique théâtral très en vue à Paris, fille de feu belle et rebelle, aux courbes parfaites dans sa « robe couleur paille » à sa première rencontre avec un Alejo sous le charme ! Belle, mais inconstante: elle quittera son époux, à peine mariée. Alejo connaîtra un troisième amour, Andrea, « gracieuse, drôle et simplement jolie, […] elle avait ce don de transformer les sentiments en paysages » écrit joliment Jean-Louis Coatrieux.

Aux portes de France, deux guerres vont gangrener et enflammer l’Europe et hanter Alejo Carpentier et ses amis artistes et écrivains : la guerre civile espagnole et l’invasion hitlérienne de l’Europe. Alejo, brièvement présent sur le terrain en Espagne, témoignera de la mauvaise conscience de l’intellectuel qui ne combat pas avec un fusil aux côtés de ses frères :

Je devais témoigner avec ma plume, de ce que j’avais vu et entendu, de ce que j’avais appris de l’Espagne en guerre pour sa liberté. Mais nous savions très peu de choses sur nos dix jours là-bas, nous avions été la plupart du temps enfermés dans nos discours.[…] Nous n’avions pas vécu ce quotidien qui fait réalité.

Alejo Carpentier
Alejo Carpentier (1904-1980)

Alejo finira par quitter la France sous les bombes et le joug nazi, et regagnera Cuba pour y reprendre son travail de presse, écrite et radiophonique, et y retrouver sa chère maman Catalina. Confusion ou absences des liaisons et communications dans le trouble des guerres : sa mère, au même moment, ou presque, où Alejo revenait en Amérique latine, avait embarqué de Cuba vers Paris pour rejoindre son fils ! Le fil des échanges se rétablira malgré tout, et sa maman, depuis le village de Saint-Florent au centre de la France où elle s’était réfugiée, donnera à Alejo des nouvelles de la guerre :

Ses lettres ressemblaient à une chronique de son vécu et me donnaient les clés pour comprendre la vie dans la campagne sous l’occupation […]. Les rumeurs sur les camps d’internement, les disparus, la crainte de dénonciations anonymes, la chasse aux communistes, aux juifs. Des jours de désolation où s’apprenait le froid. Ou il faut se tenir à la seule envie d’être vivant.

La joie retrouvée de Catalina et d’Alejo réunis à nouveau nous donneront, sous la plume de Jean-Louis Coatrieux, des pages finales bouleversantes de bonheur simple et profond. Catalina, apaisée, laissera s’échapper son fils et Andrea vers un nouvel horizon, le Vénézuela. Et dans la tête d’Alejo « une œuvre à entreprendre. […]Cibrán, Yamba, Emilio marchant à côté de Federico García Lorca, Antonio Machado, Robert Desnos. Morts et vivants, tout un monde, le monde. Serais-je à la hauteur ? »

Robert Desnos
Robert Desnos (1900-1945)

Derniers mots d’un livre magnifique, écrit d’une plume sensible et limpide, souvent chatoyante et lyrique quand elle nous parle des couleurs et parfums de l’enchanteresse île de Cuba. Un deuxième tome nous attend, qui débutera au lendemain du deuxième conflit mondial et nous ouvrira le champ et le temps de la fiction. Révélant cette fois un Alejo Carpentier grand romancier…

Le rêve d’Alejo Carpentier, CoabanaJean-Louis Coatrieux, Apogée, 2019, 295 p., ISBN 978-2-84398-517-1, prix public 20 euros.

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