Si dans Le Livre Nicolás Arispe illustre la Bible, c’est à la demande des Éditions du Tripode qui poursuivent ainsi l’originale diversité de leur production éditoriale. L’illustrateur a revisité sept livres de l’Ancien Testament : la création du monde par Dieu, le sacrifice d’Abraham, la venue de l’Ange vengeur, les doutes de Job, les lamentations de Jérémie, la prophétie d’Ezéchiel et la punition de Jonas. Un album illustré d’une sombre beauté.

Le premier livre, autrement dit la Genèse, prend place dans une fabrique nucléaire dont la lumière évoque l’électricité vacillante et charbonneuse de la naissance industrielle du XIXe siècle. Le ton est donné : entre symbolisme noir et mélancolie nihiliste. Voire indus steampunk une fois mis en musique :

La suite en six livres poursuit une dramaturgie resserrée autour d’un chœur graphique et narratif où se répondent les paroles du Créateur et de la créature. Le lecteur y découvre une humanimité – des figures humaines représentées par des animaux fantastiques – en proie aux tribulations de l’existence comme le sont les phalènes par les lumières artificielles de la modernité.

LIVRE NICOLaS ARISPE
Ezéchiel se réincarne dans un être au croisement d’un Minotaure et d’un cadre d’affaires. Le sacrifice d’Abraham se rejoue au sein d’une communauté d’ours blancs au pôle Nord, près de l’épave d’un chalutier pris dans les glaces. Jonas s’est métamorphosé en un loup à bord d’un navire de la Renaissance, etc.

LIVRE NICOLaS ARISPE
Pour illustrer ce regard sur notre pré-histoire psycho-spirituelle, Nicolas Arispe emprunte notamment à Matthias Grünewald, Hieronymus Bosch et Jean-Jacques Grandville leurs animaux anthropomorphes et leur commun sens d’un sublime grotesque, autrement dit d’une humanité au sublime monstrueux. Lautréamont, Nerval et Magritte n’auraient guère renié ce bestiaire spirituel non bestial.

LIVRE NICOLAS ARISPE
Et Nicolas Arispe de citer Léon Bloy :« les animaux sont, dans nos mains, les otages de la beauté céleste vaincue. » Oui, au cœur du travail de l’auteur argentin, les animaux apparaissent les témoins tragiques, les miroirs silencieux et transactionnels de la perte par les hommes de la ressemblance d’avec Dieu.

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« Bien sûr, de nombreux auteurs hantent mon travail. Melville et Collodi pour Jonas. J’ai pensé à William Blake en imaginant l’histoire de Job. Robert Flaherty et son Nanouk l’Esquimau m’ont inspiré pour l’histoire d’Abraham. Le chapitre sur l’archange Michel* est traversé par le baroque hollandais. L’architecte italo-argentin Francisco Salamone s’invite dans le chapitre sur Ezéquiel et le rite selknam de la cérémonie du Hain a donné sa forme au chapitre des Lamentations. » (Nicolas Arispe, postface)

LIVRE NICOLaS ARISPE

D’un point de vue technique, chaque phylactère se pose dans un mouvement arrêté, un trait en attente d’un impossible envol. Chaque phylactère est le contenant/contenu des créatures qui le composent dans leur tentation intemporelle de s’émanciper de leur Créateur. Les rares tentatives avancées – Jonas – se soldent par la mise en mouvement de Léviathan qui – face antédiluvienne du Dieu immobile comme l’Archange Michael* en est sa face apocalyptique – s’empresse de restaurer l’équilibre sacré.

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C’est dans cet interstice que Nicolas Ariste fouille les structures mythiques de la civilisation du Livre à la manière de Kafka qui déclarait dans son Journal intime : « Nous creusons la fosse de Babel. » Le dessinateur argentin fouille le passé prophétique afin de relire le présent à hauteur de l’universalité et nourrir le nostalgique avenir d’une humanité à la plénitude restaurée. Sans doute retrouve-t-il là encore Kafka : « Le destin de l’humanité ? Une croissance de la puissance de mourir. »

Album Le Livre Nicolas Arispe, Éditions du Tripode, 80 pages, parution 11 mai 2017, 16€

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* En matière de traduction, il aurait été sans doute préférable de parler de l’Archange Michael en place de Michel, car sa signification en hébreu se comprend à la lisière entre l’affirmation et l’interrogation : Qui est comme Dieu / Qui est Dieu ?

 

Animula blandula vagula : Âme de diaphane intimité, hôtesse et compagne de mon corps, tu verses vers des lieux délavés, escarpés et dénudés, où ne résonnent tes jeux d'esprit…

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