Stig Dagerman fut l’un des écrivains suédois les plus importants des années 40. De 1945 à 1949, il publia avec un succès considérable un grand nombre d’œuvres littéraires et journalistiques. Puis soudain, et sans raison apparente, il s’arrêta d’écrire. C’est au cours de l’automne 1954 que les Suédois apprirent que Stig Dagerman, l’écrivain le plus emblématique de sa génération, avait été retrouvé mort dans sa voiture dont il avait fermé les portières et laissé le moteur tourner.

 

Deux avant, en 1952, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier annonçait la fin. Ce court essai paru dans un magazine suédois faisait montre d’une lucidité sidérante et dangereuse. La puissance des mots, la lucidité de la réflexion, l’intelligence du texte font que l’on ne peut que comprendre à ce que nous raconte Stig Dagerman sans nécessairement y adhérer. Dans sa vision idéaliste et tourmentée, ce très grand écrivain révèle, dans une acuité fulgurante, la façon qu’il a de considérer la liberté, la sienne et celle de l’humanité. Façon radicale. Jusqu’à en mourir.

Le désespoir que ressent Dagerman est si intense qu’il décuple son expressivité. a la base, le constat désolant que le bonheur n’existe pas et n’existera probablement jamais. Pourtant, il ressent une rage de vivre. Mais une fureur de vivre bien. De vivre dans un monde juste pour tous. La beauté du monde l’enchante, c’est une certitude, mais tout s’écroule devant le constat d’un monde injuste, cruel et hanté par la mort.

Son constat est sans appel : il veut être un homme libre et il sait pertinemment qu’il ne le sera jamais. Et ce constat est terrible, car il sait que la perte de foi rime avec suicide. Si la vie n’est pas acceptable dans ce monde qu’il ne peut changer, pourquoi ne pas mourir afin de ne plus souffrir ? Il tente de trouver un remède à cette pensée suicidaire à travers l’écriture. Ses nombreux ouvrages réfléchissent la mort au détour de contes philosophiques et de romans classiques. Reculer pour mieux sauter, rien ne lui procurera la solution recherchée.

D’où cette lettre testamentaire. Fulgurante, car elle n’est pas le fruit de la colère ni de la folie. Non, elle suit une analyse méthodique et déploie une argumentation limpide. La rigueur intellectuelle de son propos rend difficile la décision extérieure de lui contester son choix de mourir.

L’opposition entre vivre, mais pas à n’importe quelle condition, et mourir, si le monde reste en l’état, reste et restera l’une des grandes tensions romanesques du mal-être existentiel. Une lettre coup-de-poing, une fulgurance émotionnelle, un orage électrisant. Bouleversant.

David Norgeot

Bibliographie sélective

  • Le Serpent, Denoël, 1985 ((sv) Ormen, 1945), roman
  • Réédité chez Gallimard en 1993 puis 2001
  • Le Condamné à mort ((sv) Den dödsdömde, 1946), théâtre
  • L’Île des condamnés, Denoël, coll. « Les Lettres Nouvelles », 1972 ((sv) De dömdas ö, 1946), trad. Jeanne Gauffin, roman
  • Réédité chez Agone en 2009.
  • Automne allemand, Actes Sud, 1989 ((sv) Tysk höst, 1947), trad. Philippe Bouquet, chroniques
  • Réédité chez Actes Sud en 1999 puis 2004
  • Jeux de la nuit ((sv) Nattens lekar, 1948), nouvelles
  • L’Enfant brûlé, Gallimard, 1956 ((sv) Bränt Barn, 1948), trad. Élisabeth Backlund, roman
  • Réédité chez Gallimard, coll. « L’Imaginaire », en 1981
  • Ennuis de noces, Maurice Nadeau / Papyrus, 1982 ((sv) Bröllopsbesvär, 1949), trad. C. G. Bjurström et Lucie Albertini, roman
  • Réédité chez 10/18 en 1993
  • Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Actes Sud, 1993 ((sv) Vårt behov av tröst, 1952), trad. Philippe Bouquet, essai
  • Mille ans chez Dieu ((sv) Tusen år hos Gud, 1954), recueil posthume
  • Les wagons rouges, Maurice Nadeau, 1987, trad. C. G. Bjurström et Lucie Albertini, nouvelles
  • Le froid de la Saint-Jean, Maurice Nadeau, 1988, trad. C. G. Bjurström et Lucie Albertini, nouvelles
  • Notre plage nocturne, Maurice Nadeau, 1988, trad. C. G. Bjurström et Lucie Albertini, nouvelles
  • L’Arriviste suivi de Le Jeu de la vérité, Actes Sud, coll. « Papiers », 1991, trad. Philippe Bouquet, théâtre
  • Tuer un enfant, Agone, 2007 ((sv) Att döda ett barn), trad. Élisabeth Backlund, nouvelles
  • Dieu rend visite à Newton, Éditions du Chemin de fer, 2009, trad. C. G. Bjurström, nouvelle
  • Illustrations de Mélanie Delattre-Vogt. Présentation de l’éditeur
  • La Dictature du chagrin & et autres écrits amers (1945-1953), Agone, 2009, essai

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