En treize lettres, mot compte triple : Krasznahorkai. László Krasznahorkai. En mai, l’auteur hongrois de La Mélancolie de la résistance ou de Guerre et Guerre (voir notre article), par ailleurs scénariste de Béla Tarr, recevait le Man International Booker Prize : une aubaine, espérons-le, pour les éditions Vagabonde, qui ont fait paraître en toute discrétion, au mois d’avril, Sous le coup de la grâce, recueil de nouvelles initialement paru en Hongrie en 1986. Une chance, surtout, souhaitons-le, que les lecteurs puissent enfin découvrir ce contemporain vraiment capital.

 

Nouvelles de mort

Laszlo Krasznahorkai VagabondeSous-titré ainsi, ce texte de Krasznahorkai, écrit au début de sa carrière, pourrait s’apparenter à un recueil de nouvelles. Plusieurs textes courts et une chute à la fin ? Rien n’est moins certain. Sous le coup de la grâce tient plutôt de la rubrique nécrologique. Tout y meurt plus ou moins. Et, en premier lieu, la Hongrie elle-même. Dans un texte liminaire intitulé « Le dernier bateau », Krasznahorkai nous emmène dans un monde où, à l’ordre établi succède le désordre, individuel ou politique, sorte d’apocalypse ou de chaos qui demeure son univers de prédilection et qu’il image à la perfection. Alors, est-ce un roman ? Une suite de textes ? L’histoire est-elle toujours la même ? Disons que le tout s’orchestre et s’unifie en écho. Pas besoin de chutes terminales ou de retournement. L’écho, de loin la figure structurale majeure de ce livre, en recoupe autant sa poétique que son fonctionnement narratologique. Si la phrase, comme toujours dans son œuvre, s’étire, se prolonge et se contorsionne autant, dans un mouvement de flux et reflux brassant ensemble motifs, voix et phrases des protagonistes, c’est pour signifier le ressassement, le parcours de ces personnages en proie soudain au doute et à la folie. « Fuir Bodganovich », l’un des textes, pousse le plus loin peut-être cette poétique de l’écho en intégrant, en sus du récit, des bribes de phrases qui répercute le premier niveau narratif. L’imbrication de textes courts, en fait, ne vise pas autre chose que l’évacuation d’une cohérence romanesque : elle soumet au lecteur un instant, un parcours, le moment où tel ou tel personnage – sous le coup de la grâce ? – percute son environnement, s’y abstrait, s’y soustrait ou s’y oppose.

Laszlo Krasznahorkai Vagabonde« Un rien extatique, il ferma les yeux et se vit à nouveau fouler les doux sentiers de la forêt, les arpenter sous la neige, en silence, et cette immensité le comblait d’une joie profonde car il décelait le signe de la grâce dans sa vision du monde d’un œil soudain si neuf, non sans ce regard de coupable qui sait déjà que tout ce qui l’entoure pèse exactement le même poids…Il resta même impassible lorsque retentirent à proximité les appels stridents du mégaphone, puis, comme parfaitement conscient du sens réel de ces mots (“… toute résistance… inutile… toute résistance…”), il acquiesça, se redressa, et parce qu’il savait qu’une unité spéciale venait, au sein de la battue, de neutraliser le “Selbstschuss” et tous les pièges alentours, il se hâta d’ouvrir la porte de sa tanière indécelable pour avertir au plus vite tous les assaillants des dangers encourus, et en se rendant ainsi, sans résistance, afin d’attirer l’attention sur “la nécessité d’une compassion générale”, en plus d’un autre devoir : “Annoncer, d’urgence si possible, la nouvelle à la radio.” Immense et d’aspect terrifiant sous ses amas de nippes, la silhouette surgie de terre, son irruption à pas chancelants – comme on ne peut à soi seul tenir à bout de bras le monde sur le point de s’écrouler – furent un tel choc que, sous l’effet de la surprise, la battue qui s’avançait là, en demi-cercle, ouvrit le feu sur-le-champ. Tel un monstre à l’épreuve des balles, Herman ne s’écroula dans la neige qu’à l’instant où les tireurs s’avisèrent, longtemps après les premiers tirs, que seules leurs salves maintenaient en l’air son corps criblés de trous. »

Sous le coup de la grâce ?

Kafka Laszlo Krasznahorkai Vagabonde
Franz Kafka

À juste titre, les éditions Vagabonde parlent, concernant ces textes, d’une « irrésistible drôlerie ». Comment, il est vrai, ne pas s’amuser de l’ironie déployée par l’auteur lorsqu’il nous montre ses personnages, tous, brusquement, saisis d’une sorte de révélation, ou investis d’une mission, en somme, « sous le coup de la grâce » ? Du fonctionnaire pleinement intégré au système de son pays, contraint ou presque de fuir son appartement lorsque le désordre, vraisemblablement politique, survient, lequel le pousse à s’insurger et à tenter de rétablir l’ordre lui-même, à Herman le garde-chasse qui retourne son travail – mettre de l’ordre dans la forêt en traquant les nuisibles – contre la société, croyant par là, pense-t-il, répondre à un ordre supérieur, divin ou animal, tous font une volte dans leur existence, se ressaisissent, un instant, en tant qu’individu face au monde, à la société ou à l’ordre établi. L’ironie, qui s’épanouit pleinement dans la polyphonie narrative, débouche néanmoins sur une réflexion primordiale : l’absurdité. Susan Sontag a comparé, on le sait, Krasznahorkai à Melville et Gogol (bien que ce soit Mikhail Fedorovitch Dostoïevski que Krasznahorkai remercie lors de la remise de son prix, NDLR), de même que l’un des juges du Man International Booker Prize a convoqué, concernant son œuvre, nul autre que Kafka lui-même. Pour Marina Warner, on dira un jour d’une situation qu’elle est krasznahorkienne.

Gogol Laszlo Krasznahorkai Vagabonde
Nicolas Gogol

Et pourquoi ? Peut-être parce que l’auteur hongrois ne montre pas l’absurdité, pas plus qu’il ne semble y croire : il écrit la trajectoire, le plus souvent, mentale et verbale, qui conduit ses personnages dans l’absurde. S’entend : l’absurdité du monde – le manque ou l’absence de sens, la contingence, etc. – ne tient pas à ce qu’il ne résulte rien de nos actions, en somme, qu’on n’arrive à rien, mais bien plutôt réside dans le chemin lui-même quand il pense déboucher sur quelque chose. Ce qui est absurde, dans l’attitude de ces personnages, c’est leur recherche, leur croyance, souvent grandiloquentes, souvent lyriques, souvent désespérées, qu’une révélation puisse advenir. Ils ne sont pas sur une route déserte, à attendre quelqu’un : ils recherchent et agissent frénétiquement. La phrase krasznahorkienne s’étire pour mieux s’étioler : entre temps, la drôlerie, en effet, mais teintée d’une absurdité pleine d’espoir, exacerbe le parcours des personnages qui, toujours, pensent avoir trouvé, et ne trouvent rien.

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Laszlo Krasznahorkai
László Krasznahorkai

Il semblerait que les écrits de Krasznahorkai, même noirs, même désespérés, n’aient pas pour autant totalement évacué toute métaphysique ou toute résistance. À l’instar des protagonistes, le texte lui-même redouble poétiquement l’idée de recherche, fût-elle absurde. Le sélectionneur de fréquences, dans le texte éponyme, se laisse fasciner par le mystère des ondes radiophoniques. Tout comme le personnage A se laisse déprendre de son quotidien bien ordonné pour suivre un homme qu’il juge suspect, ou du moins étrange. S’ils paraissent pathétiques, à croire ainsi atteindre enfin une vérité capitale, ils demeurent dans un processus créatif. S’ils achoppent lamentablement dans leur recherche, en voulant atteindre la vérité, ils en entrevoient au moins son ombre. Ainsi, Krasznahorkai, par la présentation de ses vies minuscules, abstraites du monde, « grain de sable » – parfaitement figurée par l’antithèse récurrente de la foule et de l’individu, la topographie de la ville, du métro, etc. – décrit ce qui nous pousse, nous, ses protagonistes, à agir, par la création ou la destruction, soit en se révoltant contre l’ordre établi, soit en voulant le conserver. Une écriture transitive, donc, qui superpose sur le plan de la phrase pensées, paroles et actions pour signifier un processus, et non un état. Une littérature en amont de la littérature – en écho du monde.

« En signe d’apaisement, il dit aussitôt aux deux hommes en uniforme venus le chercher que “désormais il voyait clair”, qu’à l’avenir il se laisserait faire sans opposer la moindre résistance, simplement désireux qu’à l’endroit qu’on lui destinait, il n’y ait pas, si possible, de radio, car – ainsi qu’il le dit et le redit à l’infirmier, non sans lui presser amicalement l’épaule sous la faible lueur du plafonnier, alors que dans l’obscurité presque totale du crépuscule le véhicule cahotait lentement le long des rues cabossées, direction le centre-ville – il venait de comprendre qu’écouter la radio ne lui donnait pas, non, non, à goûter la “douceur de la liberté”, mais ne lui servait que de dérivatif à “sa solitude irrémédiable” et au sentiment si douloureux que “lui, jamais personne ne l’avait aimé”.

László Krasznahorkai Sous le coup de la grâce, éditions Vagabondes, 2015 (traduit du hongrois par Marc Martin), 192 pages, 17,50 €

Discours de Krasznahorkai à la remise de son prix : où il remercie avec beaucoup d’émotion, tour à tour, sa mère, Dieu, des auteurs de la Hongrie contemporaine, les artistes de la Grèce antique et de la renaissance italienne, mais aussi Thomas Pynchon, Allen Ginsberg, Jimi Hendrix, David Bowie, Bach, William Faulkner, son ami Max Sebald…

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