Dans La veille de presque tout Victor del Arbol s’interroge sur la possibilité de survivre aux fantômes du passé et de vaincre la folie latente en chacun d’entre nous. Magnifique et dérangeant quatrième roman noir de l’auteur espagnol sur fond historique de dictature argentine.

VEILLE DE PRESQUE TOUT VICTOR DEL ARBOL
La veille de presque tout, c’est un puzzle. Un immense puzzle, de ceux dont on devine au dernier moment seulement, quand la dernière pièce est apposée, l’image générale. Ce roman policier est en effet d’abord une construction démoniaque, complexe, où les éléments narratifs s’imbriquent peu à peu par des permanents allers-retours entre le passé et le présent. À l’image d’un roman choral, chaque chapitre nous invite à découvrir une pièce ou plutôt un personnage, a priori isolé mais qui va rapidement se lier aux autres. L’auteur Victor del Arbol, ancien policier lui-même, travaille en écrivant sur de petits cahiers séparés pour chacun de ses personnages. Son talent est de construire autour d’eux un univers, des situations qui les rattachent les uns aux autres dans un entrecroisement de destins a priori éloignés. Comme Germinal Ibarra, policier au passé lourd qui chaque jour place le canon de son arme dans sa bouche. Ou Éva Mahler riche héritière qui veut une autre vie et va déclencher involontairement l’irréversible. Mais aussi Mauricio émigré argentin venu en Espagne pour aider son dernier petit fils orphelin suite à l’incendie de la maison familiale et peut être se venger d’une dictature qui lui a retiré sa femme.

VICTOR DEL ARBOL

Découvert avec le remarquable « La Tristesse du Samouraï »(*)  qui traitait notamment des séquelles de la dictature Franquiste dans l’Espagne d’aujourd’hui, Victor del Arbol avait poursuivi sa quête dans son troisième ouvrage « Toutes les vagues de l’Océan »(*), évoquant les atrocités de la période stalinienne. Dans La Veille de presque tout Victor del Arbol le sujet principal n’est pas la dictature d’Amérique du Sud mais son évocation demeure un fil rouge comme si l’écrivain ne pouvait se passer de dénoncer les arrestations arbitraires et la torture dans tous les régimes autoritaires.

Été 2007, Amanda la fille de 10 ans d’Éva Mahler est violée et assassinée par un sinistre « homoncule » qui trouve dans son acte une manière d’accomplir sa vie. Germinal Ibarra, chez qui cet assassinat réveille de violents souvenirs, découvre le meurtrier et le détruit. Trois ans plus tard la mère est déposée grièvement blessée aux urgences de l’hôpital par un inconnu. Germinal va remonter l’histoire et le temps pour se retrouver dans les vertiges des êtres qui comme lui sont « pris dans la nostalgie contradictoire de vies qui n’avaient jamais existé ». On se déplace alors des geôles de Buenos Aires à la côte galicienne, on fréquente les quartiers de Barcelone ou ceux de La Corogne mais surtout on rentre en contact avec l’âme d’une petite fille qui veut s’envoler du haut d’une falaise ou la femme d’un chapelier qui souhaite atteindre un autre monde en triturant des morceaux d’acier pour les transformer en sculptures.

VICTOR DEL ARBOL

Dans La Veille de presque tout Victor del Arbol par touches discrètes et sans s’appesantir nous fait entrer dans la tête de ces personnages mais paradoxalement conserve l’humanité nécessaire pour maintenir une raison de vivre. Il faut lire Victor del Arbol avec précision et lenteur, car ce dernier distille un événement majeur dans une phrase a priori banale. Ce n’est pas un assassin qu’il nous faut découvrir mais plutôt les ressorts de l’âme humaine et les fantômes qui tournent autour de chacun de nous : fantômes de notre passé, de notre éducation, du régime politique dans lequel nous vivons, de nos névroses.

Happé par ces mécanismes, on a envie de finir au plus vite cette lecture éreintante mais magnifique pour compléter le puzzle, y apposer la dernière pièce, celle qui nous dira si les personnages, ou nous même, pourront bénéficier au bout du chemin de cette rédemption espérée ou redoutée. Finir le puzzle pour en finir avec le passé, ou avec ce magnifique livre.

La veille de presque tout Victor del Arbol (traduit de l’espagnol par Claude Bleton), Éditions Actes Sud, Collection Actes Noirs, 306 pages, 22€5, Prix Transfuge de la rentrée littéraire d’hiver catégorie polar étranger 2017

(*) Ces deux superbes romans sont disponibles dans la collection de poche « Babel Noir », 8€70.
Photo de Victor del Arbol par Marcos Budino

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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