La pédophilie est un enfer pour celles et ceux qui en sont victimes mais aussi pour ceux qui, victimes de leurs pulsions, subissent en permanence la tentation du passage à l’acte. Aborder un sujet aussi complexe et délicat que la pédophilie est un enjeu que réussit magistralement Inge Schilperoord dans La Tanche.

La pédophilie est « une attirance ou préférence sexuelle d’un adulte envers les enfants prépubères ou en début de puberté ». Considérés comme une perversion sexuelle sous l’angle psychiatrique, ces actes constituent au sens de la loi des abus sexuels sur mineur. La répression et la prévention de tels abus ne font l’objet d’aucun doute, mais la tentative de compréhension du sujet constitution une obligation sociétale. Particulièrement pour Inge Schilperoord qui exerce en Hollande à mi-temps la profession de journaliste et à mi-temps  celle de psychologue judiciaire : elle réalise des entretiens avec des personnes accusés de différents crimes afin d’en tirer des rapports d’évaluation pour le tribunal.

En prison, les autres hommes avaient épinglé sur les murs de leur cellule des photos et des posters. Pas lui. Enfant déjà, il appréciait le vide et la possibilité de tout englober du regard.

Dans La Tanche, elle présente Jonathan qui est de ceux-là. La trentaine, une vie confinée sans ouverture, sans relation, hors sa mère et son chien, Jonathan promène dans les dunes et occupe un petit boulot dans l’usine de traitement de poisson que fonda son grand-père dans la région d’Amsterdam. Une passion pour la nature comme seule porte de sortie. Il vit avec sa mère qui a de l’asthme ; c’est l’été, elle boit et ne sort pratiquement plus ; elle attend un nouveau logement et se réjouit de déménager de ce quartier en démolition.

En se souvenant d’elle, il sentait une pression à l’arrière de ses yeux et avait le sentiment que le liquide qui jaillissait entre les fentes gonflées de ses paupières prenait sa source dans un lieu en lui longtemps recouvert.

Jonathan sort de prison. Il a commis quelque chose sur ou en présence d’une enfant, Betsy, mais il bénéficie d’un non-lieu et son incarcération est annulée. En prison, isolé de la violence des autres détenus à l’égard des « pointeurs », il a reçu un début de prise en charge psychothérapeutique et on l’a averti du risque élevé de récidive (80) ; ce qu’il comprend parfaitement. Jonathan sort de prison avec ses cahiers de conseils thérapeutiques. Dans le bus qui le ramène chez sa mère, il se répète ce que le psychologue lui a enseigné : s’il organise rigoureusement ses journées, il sera un homme meilleur. Jonathan se le promet : il va s’occuper de sa mère, faible, asthmatique, retourner travailler à l’usine de poissons, promener le chien, aller à la pêche. Il restera seul, il ne parlera à personne, il va s’occuper les mains, l’esprit, tout pour ne pas replonger.

Maintenant , je dois faire bien attention. J’ai le temps maintenant…

Hélas, comme dans toute tragédie, le rejeté arrive. Dans la seule autre maison du quartier en démolition, une jeune fille – qui vit seule avec sa mère célibataire et souvent absente car elle tient un bar – s’est prise d’affection pour le chien qu’elle promène… La Tanche explore alors avec acuité et pertinence les tentatives de Jonathan pour mettre à distance son désir immodéré pour la jeune fille, pour dominer ses pulsions – véritables orages cérébraux – afin de mener une vie normale entre son travail et sa passion pour la nature.

Sans pouvoir se l’expliquer, il avait l’impression que tout ce qui était autour de lui, et en lui, était extrêmement gentil et innocent, comme si, le temps d’un instant, le monde était bienveillant à son égard.

C’est ainsi qu’il recueille une Tanche dans un étang, toute faible et maigre. Afin de la remettre droite, il la dépose dans son aquarium. Ce poisson est un poisson guérisseur : Jonathan pense qu’elle peut l’aider à guérir en plus des exercices d’écriture et de méditations conseillés par le psychologue pour apprendre à gérer ses émotions.

Il ressentit le besoin de se mettre sur la pointe des pieds, ce qui lui permettrait de s’éloigner d’elle tout en restant où il était.

Une personne n’est pas faite pour passer autant de temps seule. Nous ne sommes pas des animaux». Il y a bien la petite voisine qui s’ennuie en face, mais ça, c’est interdit. «Sa dent cassée, la mèche qui tombait sur son front, le pavillon de son oreille. Il réorientait alors vite son regard sur les rides à la surface de l’eau.» Petit à petit, le garçon et la petite fille vont se rapprocher. Elle va venir dans la chambre du garçon lorsque sa mère dort pour venir voir la tanche qui dépérit de jour en jour.

A travers une vaste palette d’émotion et de ressorts psychique, La Tanche parvient à traiter d’une manière pudique et lisible un sujet épineux. Essayer de comprendre avant de juger en examinant les dessous noirs de la pédophilie…

La Tanche Inge Schilperoord, Belfond, août 2017, 217 pages, 21 euros

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