La Maison, la bande dessinée de Paco Roca, semble revenir sur un vieil adage. « Si des murs pouvaient parler » entend-on souvent dans des réunions de famille à l’évocation de souvenirs. Paco Roca, dessinateur espagnol, donne dans sa dernière BD la parole à ses parois de béton. Pour un retour en enfance et l’évocation de bonheurs familiaux communs. Avec une grande justesse des sentiments.

BD la maison paco roca« La nostalgie n’est plus ce qu’elle était », écrivait il y a bien longtemps Simone Signoret. Cette affirmation, Paco Roca en prend le total contre-pied dans sa dernière BD. Dans La Maison la nostalgie est en effet omniprésente, c’est elle qui ramène sans cesse à la mémoire des acteurs les moments de temps meilleur. Pour faire revenir à la surface ces souvenirs que chacun croyait enfouis, il faut un détonateur. Ce sera une maison que trois frères et sœurs doivent rafraîchir, un an après le décès de leur père, pour la mettre en vente. En ouvrant la porte de ce qui fut pour leur père un lieu de rêve et de réalisation personnelle, Vicente, José et Carla vont redonner vie à des petits moments d’existence passée dont ils découvrent progressivement qu’ils sont en fait le fondement même de leur être. Philippe Delerm, par l’écriture, se plaît à identifier ces petits faits quotidiens. Roca, s’appuyant probablement sur une expérience personnelle réelle (une photo en conclusion de l’ouvrage montre l’auteur avec son père), va les dessiner en évoquant un repas familial a priori raté, la construction d’une piscine ou la réalisation d’une pergola.

Au fur et à mesure que les objets reprennent vie, que les volets s’ouvrent, que la poussière s’envole, l’image d’un père intransigeant et peu affectueux va s’estomper pour faire place à un papa pudique dissimulant ses sentiments d’amour.

BD la maison paco rocaPaco Roca nous avait séduits par sa finesse dans la très remarquée BD Rides/La tête en l’air qui traitait de la maladie d’Alzheimer. Tout en subtilité et justesse de ton, on retrouve dans La Maison cette douceur et cette légère observation du quotidien. Le dessin de l’auteur espagnol par son trait subtil et statique colle parfaitement avec la tonalité du récit. Les couleurs glissent progressivement par des tonalités dégradées de tons lumineux à des tons violacés proches du sépia, évoquant le temps qui passe et marquant les époques. C’est la couleur qui assure les transitions dans des scènes figées au caractère répétitif qui laisse le lecteur vivre au rythme de la respiration des acteurs et des saisons.

la-maison_bd_paco-roca_editions-delcourtC’était hier. C’est aujourd’hui. Dans ce permanent aller-retour, la nostalgie se glisse subrepticement. Et chacun révise certains de ses jugements en prenant le temps de revenir au passé. José, écrivain, se demande ainsi s’il ne fonce pas dans le vide préoccupé uniquement du présent et du futur et si ses racines ne sont pas aussi essentielles à sa vie. Vicente, plus pratique et terre à terre, a envie de prolonger le travail manuel de son père. Carla se rappelle que si leur père exigeait d’elle et de ses frères d’être toujours en mouvement, elle avait vécu un moment fort de connivence dans une piscine improvisée. Révélatrice de leurs différences, la maison va donc aussi retisser les liens distendus par l’éloignement et leurs vies séparées. Ce n’est pas le sempiternel « c’était mieux avant » qu’évoque Roca, mais plutôt la nécessité de vivre pleinement le moment présent à l’aune de la plantation d’un figuier récalcitrant ou de la construction familiale d’un mur de fondation sous la chaleur estivale.

la-casa_paco-rocaLes cases sous forme de « gaufriers » n’offrent pas toujours un sens de lecture évident, nous obligeant aussi à jongler avec les temps différents de la narration. À réfléchir. On est dans le sentiment, une forme de lenteur, mais jamais dans l’ennui. Lecteur et observateur, on se plonge dans ces discussions familiales rares où l’on prend le temps de s’asseoir sur un muret et de dire les choses essentielles qui échappent au verbiage convenu du quotidien. Pour la première fois peut-être on évoque son père, sa mère, leur manière d’aimer, leur manière de montrer cet amour. On ose exprimer le souhait raté d’un père devenu grand-père. C’est l’occasion de parler de soi et des autres, de parler de son enfance et de ses bonheurs revisités par les yeux de l’adulte que l’on est devenu. Et de découvrir qu’au-delà de ses différences de caractère et de tempérament chacun partage dans une même famille des instants privilégiés où le temps semble se figer pour se transformer en un souvenir aussi solide qu’une fondation de maison.

« Je suppose que nous avons tous un moment de bonheur dont nous nous souvenons toujours » s’interroge le voisin. Dans cet hymne aux petits bonheurs familiaux, Paco Roca nous montre que cette probabilité est pour nous tous une certitude. Encore faut-il avoir l’occasion de se le rappeler.

BD La Maison, Paco ROCA, Éditions Delcourt, Collection Mirages. 123 planches. 16,95 €. Format à l’italienne.

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Paco Roca est né en Espagne où il réside. Il fait partie de cette nouvelle génération d’auteurs espagnols qui, au travers de romans graphiques intimistes, flirte avec les thèmes de société et s’insère avec talent dans la bande dessinée européenne moderne. Il débute en 1996 dans Kiss Comix, un mensuel espagnol. Deux ans plus tard, il publie régulièrement dans la célèbre revue hispanique El Vibora. En 2005, il signe un récit sur la fuite d’un soldat lors des derniers jours de la guerre civile en Espagne (Le Phare, Six pieds sous terre), puis un ouvrage remarqué sur une vie fantasmée de Salvador Dali (Le Jeu lugubre, éditions La Cupula). En 2007, il publie Rides (Delcourt), réédité sous le titre La Tête en l’air, en 2013. Paco Roca y aborde avec beaucoup de subtilité le sujet de la maladie d’Alzheimer. L’album remporte un énorme succès. Traduit en 10 langues et vendu à 30 000 exemplaires en Espagne, il a reçu le Prix National de la Bande Dessinée au Festival de Barcelone 2008, le Prix du Meilleur Roman Graphique à Lucca (Italie) et le Prix de l’Excellence au Japon. En 2009, il publie Le Che, une icône révolutionnaire (Hors Collection) et Les Rues de Sable (Delcourt). En 2012, il publie chez Rackham L’Hiver du dessinateur. Parallèlement à la bande dessinée, Paco Roca illustre également des livres et des magazines.

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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