extension sauvage, festival, rennes

Jeunesse fantasmagorique

 

Jours étranges

Dominique Bagouet /Anne-Karine Lescop / Catherine Legrand

 

Festival Extension Sauvage – Danse et paysage

Dimanche 30 juin – Bois de bouleaux, Château de la Ballue

Ce jour étrange s’est déroulé lors de cette première authentique journée d’été, dans la fraicheur d’un bois de bouleaux ombragé, avec en arrière-plan un corps de pierre à la Henry Moore, étendu à demi. Si l’on avait substitué à cette sculpture un buste de faune, c’eut été le cadre idéal pour un rite d’initiation païen.

Un jeune homme, veste en jeans et pantalons orange, s’avance nonchalamment, avec une moue hautaine, les yeux vagues dans le ciel. Surgit la musique des Doors, alors que les poings serrés, il contracte puis détend lentement ses bras musclés, avec une sorte d’exaltation narcissique, comme s’il prenait la mesure d’une force et d’une confiance nouvellement acquises. Voilà l’incarnation de la jeunesse toute puissante, celle qui effraie les adultes, si vieux, si blasés, si fatigués…

Arrive toute la bande. Mais d’où sortent-ils tous ? Fin de la scène inaugurale. On feint le désœuvrement et l’impréparation avec l’adresse indirecte au public : « Bon, qu’est-ce qu’on fait ? …»

Vont se succéder des joutes amoureuses ; les couples se font et se défont. De vaines querelles brisent l’harmonie de la jeune communauté. La tension monte, les corps se crispent. La colère, l’impossibilité d’exprimer sa liberté, une énergie difficile à canaliser compriment l’espace comme à l’approche d’un orage. Il fait très chaud, on étouffe dans ce bois.

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Jours étranges – Extension Sauvage (photos : Richard Louvet)

Puis tout à coup, tout se relâche, tout se dissipe. Les visages se détendent. Les danseurs ont de nouveau les pieds sur terre. Ce n’est qu’un jeu, pas de panique ! On prend une longue respiration. On s’assoit au pied des bouleaux. On se congratule : « c’était trop bien ! » Et puis tranquillement les dix danseurs et danseuses prennent avec la plus grande décontraction de nouvelles marques, tandis qu’une autre chanson des Doors impulse la prochaine scène. Douleurs d’adolescents frustrés aux nerfs à vif et légèreté d’adolescents aux jeux idiots se superposent avec humour comme quand une des danseuses saute dans les bras d’un danseur au corps massif qui la soulève bien haut. Ce dernier par symétrie va faire de même, mais celle-ci a bien du mal à le réceptionner. Comique de situation.

Le spectacle dépeint un hymne à une jeunesse fantasmagorique, référentielle, imprégnée de culture anglo-saxonne des années 50 aux années 70, avec des échos de West Side Story, de La fureur de vivre, peut-être des hommages aux films d’Antonioni comme Blow-up ou Zabriskie Point. On y retrouve aussi la nonchalance, la fausse innocence des comédies musicales de Jacques Demy – notons que la costumière a fait un travail remarquable pour nous restituer cette atmosphère sans en faire trop, sans que les danseurs apparaissent ostentatoirement déguisés. C’est une jeunesse parfaite, de celluloïd, de couverture de magazine vintage, comme on peut l’idéaliser. C’est un monde où filles et garçons se mélangent avec le plus grand naturel, un monde où les garçons expriment leurs émotions, un monde où les filles assument leur pouvoir de séduction, un monde où règne une grande solidarité malgré des conflits vite désamorcés, un monde où les corps sont libérés de toute inhibition sociale, un monde où les adolescents ne singent pas les adultes, un monde donc parfaitement imaginaire, non ? Libre au spectateur d’adhérer à cette vision de l’adolescence, sensuelle et rock’n’roll, ou de la trouver très artificielle. Dans les deux cas de figure pourtant, le processus d’identification, le pacte tacite entre le spectateur et les danseurs fonctionne à merveille, car cette jeunesse se trouve réellement incarnée en chair et en os ce dimanche 30 juin par de jeunes danseurs d’aujourd’hui, saturés d’une vitalité et d’un enthousiasme communicatifs. Et le slogan clamé par Jim Morrison : « We want the world and we want it… Now. No(w)? NOW!! » s’applique parfaitement à ces minutes de dépense, d’incandescence, de combustion d’un trop plein d’énergie. Et le spectateur de ressentir cette joie, cette exaltation du présent, quand le temps se fait plus léger…

Jours étranges -Extension Sauvage
Jours étranges – Extension Sauvage (photos : Richard Louvet)

 

 

 

 

 

Après le spectacle, il convient de faire une promenade dans les méandres du jardin labyrinthique, de jeter un coup d’œil à travers l’allée aux glycines, de suivre le trajet des abeilles qui regagnent la ruche sur le muret. Derrière une haie se cache une partie de la bande/la troupe et l’on surprend, en voyeur, des jeux d’eau. Les garçons arrosent les filles en rigolant. Les filles s’essuient les yeux et font semblant de se plaindre. Moment transitoire, moment grisant ou le spectacle et la « vraie vie » s’entrelacent et se confondent.

Le soir venu, Jours étranges n’est déjà plus qu’un rêve cotonneux aux couleurs passées, une photo ancienne que l’on regarde avec nostalgie. Et les cris dionysiaques de Jim disparaissent au loin tandis que résonne la voix trainante de Franky : « When I was seventeen, it was a very good year. It was a very good year for small town girls and soft summer nights… »

Rotomago

Jours étranges – Chorégraphie : Dominique Bagouet – Reprise sous la direction artistique de : Catherine Legrand et Anne-Karine Lescop – Interprètes : Leslie Degot, Alexis Hédouin, Eve Jacquet, Matéo Labrosse, Shankar Lestréhan, Sarah Montreuil, Isaac M’Vemba, Melvin Nze-Eyoune, Valentine Petitjean, Pauline Rip – Musique : 5 chansons extraites de l’album « Strange Days » du groupe The Doors – Costumes : Laure Fonvielle – Durée : 45 min

+ infos

http://www.extensionsauvage.com/dominique-bagouet-jours-etranges

 

ROTOMAGO [matthieu mevel] est fascinateur, animateur de rhombus comme de psychoscopes et moniteur de réalité plurielle. rotomago [@] unidivers .fr

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