Jorge Semprún
Jorge Semprún, colloque "Autour de l’œuvre de Jorge Semprún", novembre 2007. Photo de Sébastien Boyer.

Il y a exactement cent ans, le 10 décembre 1923, naissait à Madrid Jorge Semprún-Maura, écrivain franco-espagnol issu d’une famille de la grande bourgeoisie ibérique et républicaine.

La mère de l’écrivain, Susana Maura, était la fille de l’homme politique libéral qui vécut à la charnière des deux siècles, Antonio Maura, Président du gouvernement espagnol, et sœur de Miguel Maura, ministre et républicain modéré. Son père, José María Semprún Gurrea, catholique et républicain, avocat et professeur de droit, avait occupé pendant la Deuxième République des fonctions de gouverneur civil de province à Tolède. Pendant la Guerre civile espagnole, il fut diplomate au service de la République à La Haye. En 1939, après la défaite des Républicains, les parents de Jorge s’exilèrent définitivement en France.

Quand Felipe González nomma Jorge Semprún au poste de Ministre de la Culture en 1988, le hasard fit que le ministère où il exerça sa fonction jusqu’en 1991 était situé à deux pas de la demeure où il passa son enfance aux côtés de son grand-père, Antonio Maura. L’un de ses cousins qui occupait la maison en 1988 invita un jour Jorge à déjeuner. Toute la mémoire du lieu et de l’aïeul resurgit, intacte, dans les souvenirs de l’écrivain, et son hôte fut stupéfait d’infimes détails qu’il n’avait pas oubliés soixante-trois ans plus tard. Jorge avait alors deux ans.

L’anecdote, pour anodine qu’elle puisse paraître, marque d’une certaine façon la force et l’intensité mémorielle de cet écrivain, au parcours de vie hors du commun et qui témoigna de « la férocité de ce siècle où exultèrent tant de bourreaux » (Sylvie Germain, Variations sibériennes, 2010) : déchirements de la Guerre civile espagnole, dictature franquiste, avènement et chute du nazisme et du stalinisme, cortèges génocidaires, guerre froide. « Sans mémoire je n’existerais pas », disait-il en 2007 à Juan Cruz, journaliste du quotidien El País. La mémoire fut en effet la matière et la manière de tous ses livres. En particulier ceux qu’il consacra à son enfermement dans le camp de concentration de Buchenwald.

Jorge Semprún y fut déporté en janvier 1944. Il avait alors 20 ans, était étudiant à Paris, vivait dans la demeure de ses parents réfugiés dans la capitale, et pressentait qu’il serait écrivain. À cette époque, il était déjà militant communiste et œuvrait dans les réseaux de Résistance. À la libération de Buchenwald, le 11 avril 1945, après seize mois d’une « vie sans visage », comme il l’a écrit dans L’Écriture ou la Vie, Jorge se lança dans l’action antifranquiste.

Jorge Semprún
Jorge Semprún aux côtés de Constantin Costa-Gravas, colloque « Autour de l’œuvre de Jorge Semprún », novembre 2007. Photo de Sébastien Boyer.

Pendant vingt ans, l’écrivain restera muet sur sa vie concentrationnaire : écrire sur les camps lui était impossible mais ne pas écrire, – « dans le bonheur fou de l’oubli » vécu brièvement, écrit-il dans L’Écriture ou la vie, sur un quai de gare dans la commotion de sa chute du train l’emmenant vers Buchenwald – , lui semblait tout aussi inconcevable. Louis Aragon l’interrogea, lui aussi, sur son désir de témoigner : « J’ai essayé de dire à Aragon pourquoi je gardais le silence dès qu’il était question de Buchenwald. Je lui ai dit que j’essayais d’écrire, que je préférais ne pas trop en parler, pour garder sa fraîcheur à l’écriture, en évitant les routines et les ruses des récits top souvent répétés » rapporte-t-il dans L’Écriture ou la vie. Aragon comprenait lui aussi les hésitations d’un homme rescapé de l’horreur et de cette Allemagne devenue « dépotoir de l’Europe », Aragon, le poète, qui avait écrit cette magnifique Chanson pour oublier Dachau : « Il y a dans ce monde nouveau tant de gens / Pour qui plus jamais ne sera naturelle la douceur / Il y a dans ce monde ancien, tant et tant de gens / Pour qui tant de douceur est désormais étrange / Il y a dans ce monde ancien et nouveau tant de gens / Que leurs propres enfants ne pourront pas comprendre / Oh, vous qui passez / Ne réveillez pas cette nuit les dormeurs. »

Et ce n’est qu’au début des années soixante que Jorge Semprún commencera à écrire sur la tragédie concentrationnaire. Le Grand Voyage racontera le long parcours, six jours passés dans le train, « et cet entassement des corps dans le wagon », qui l’emmène vers le terme de sa vie. Mais, à ce moment, son récit s’arrête à la porte des camps. Le second livre de la mémoire, Quel beau dimanche !, nous fera pénétrer plus avant dans l’univers concentrationnaire, à un moment – 1980 – où le monde a déjà eu la révélation de L’archipel du Goulag de Soljenitsyne, des Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, des Jours de notre mort de David Rousset et de L’Espèce humaine de Robert Antelme.

Semprún publiera alors L’Écriture ou la vie, en 1994, « récit né impromptu dans un vertige de la mémoire » développé en des pages « déclenchées » aussi par la mort de Primo Levi en 1987, l’auteur de Si c’est un homme, et suivies, comme le dernier acte d’une tragédie, autant personnelle qu’universelle, d’un ultime récit qu’il intitulera Le mort qu’il faut. Jorge Semprún répondait enfin, en quatre textes, à l’épreuve impérieuse de la mémoire à laquelle longtemps l’écrivain voulut ou crut échapper, qu’il pensait pour lui mortifère : comment raconter les camps de la mort en continuant de vivre, comme « un survivant digne de ce nom qu’on puisse inviter aux colloques sur la question » écrit-il dans Le mort qu’il faut.

Semprún était aussi un penseur et un écrivain européen, maîtrisant au moins trois langues du Vieux Continent, outre l’espagnol et le français, mais aussi l’allemand qu’il avait appris à comprendre et parler dans son tout jeune âge auprès d’une gouvernante germanophone. Et cette connaissance de l’allemand l’avait même sauvé à Buchenwald du pire des sorts, écrit-il toujours dans Le mort qu’il faut. Sa capacité à dialoguer en allemand l’avait fait remarquer de ses surveillants, les Kapos, qui l’avaient affecté au bureau de l’Arbeitsstatistik, un service qui autorisait quelques libertés et avantages matériels, jusqu’à lui laisser la liberté d’utiliser la bibliothèque réservée aux administrateurs du camp et inaccessible aux autres déportés jetés, quelques heures après leur arrivée, dans la bouche des crématoires.

Semprún, par son plurilinguisme, est le modèle de l’écrivain européen, apte à lire dans la langue originelle de ses auteurs préférés, Paul Celan en particulier, et apte à comprendre et exprimer, lui-même romancier, essayiste ou témoin, toutes les nuances d’un sentiment, d’une opinion, d’une interrogation, jusqu’à rêver d’user d’une langue puis d’une autre dans un même texte : « Il me faudrait des lecteurs bilingues qui pourraient passer d’une langue à l’autre, du français à l’espagnol, vice versa, non seulement sans effort mais encore avec joie dans la jouissance des lieux et des jeux de la langue ! » écrit-il dans Le mort qu’il faut.

Ses livres seront tous publiés dans la langue de son pays d’adoption, à l’exception de Vingt ans et un jour, pour la simple raison, expliquait-il, que le sujet du livre se passait en Espagne. Il sera traduit en français un an plus tard par Serge Mestre.

Semprún fut aussi par son talent de narrateur un écrivain-scénariste qui collabora avec le cinéaste Constantin Costa-Gavras, metteur en scène de L’Aveu réalisé d’après l’œuvre d’Artur London.

Jorge Semprún, témoin du siècle, de double culture et nationalité, était par-dessus-tout L’Homme européen, pour reprendre le titre de son essai paru en 2005 (co-écrit avec Dominique de Villepin).

Le dernier livre qu’il publia, un an avant son décès en 2011, s’intitulait Au creux des nuages : essais sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui, réunissant le texte de conférences que donna Semprún sur la culture juive en Europe, la réunification allemande, la construction européenne mais aussi – il y revient toujours – sur sa captivité à Buchenwald, champ d’application de l’horreur nazie, puis stalinienne, à deux pas de Weimar, ville de Goethe et de Schiller. Ciel et enfer, vie et mort en un même lieu rapprochés, quel symbole de ce que fut le siècle de Semprún !

Jorge Semprún, parmi toutes les distinctions et récompenses dont il fut l’objet a été fait Docteur honoris causa des universités catholiques de Louvain, de l’université de Paris-Marne-la-Vallée et de l’université de Haute-Bretagne qui lui consacrera à cette occasion un magnifique colloque, en novembre 2007, intitulé « Autour de l’œuvre de Jorge Semprún », donnant aussi au public rennais l’opportunité de l’écouter et de dialoguer sur le campus universitaire et, plus largement, à la Bibliothèque de la ville de Rennes.

Pour aller plus loin :

Jorge Semprun, l’écriture de la vie, par Gérard de Cortanze, Gallimard, 2004, 319p., coll. Folio.

Jorge Semprun. L’écriture et la vie par Soledad Fox, tra. de l’espagnol par Isabelle D. Taudière, Flammarion, 2017, 400p. coll. « Grandes biographies ».

à voir: https://www.dailymotion.com/video/x8ro11l

Nous tenons à remercier Sébastien Boyer, photographe du Service Communication de l’UHB, de nous avoir transmis ses clichés du colloque sur Jorge Semprún de 2007.

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