Jean-Michel Le Boulanger : « Faire une société ensemble, voilà mon rêve »

dans la rubrique National, Rennes Bretagne, Société, Politique, Economie.

Jean-Michel Le Boulanger

Publié le 29 Sep 2016

C’est à Saint-Malo que Jean-Michel Le Boulanger et Edwy Plenel se sont rencontrés à l’occasion d’un colloque. Ils décidèrent de dîner ensemble le soir même ; l’entente et la proximité de vue accouchèrent aussi vite d’un projet d’ouvrage. Il s’intitule Manifeste pour une France de la diversité.

Je ne suis pas Breton, Français, Letton, Chinois, Anglais. Je suis à la fois tout cela. Je suis homme universel et général du monde entier. (Armand Robin)

Écrit par Jean-Michel Le Boulanger, Manifeste pour une France de la diversité comprend une préface conséquente d’Edwy Plenel dans laquelle le directeur de Mediapart contextualise les enjeux : « à l’orée de temps électoraux qui risquent de donner la part belle aux semeurs de peurs et aux prêcheurs de haine […] éviter la catastrophe où nous conduisent des politiques converties aux identités de clôture et de rejet, de hiérarchie des cultures et de guerre des civilisations, cette haine du divers et du différent qui n’est autre que la haine de sa propre condition humaine ».

Jean-Michel Le Boulanger

Jean-Michel Le Boulanger

Divisé en 6 chapitres (1. Les pluriels sont si féconds 2. Transmette la vieille histoire et l’enrichir toujours 3. L’Autre en nous 4. L’égale dignité des cultures 5. De Bretagne et du monde 6. Une France culturelle pour un nouvel humanisme), l’ensemble constitue un hymne local à résonance universelle au moyen d’un régionalisme intégral d’inspiration et d’aspiration humanistes ancré dans un territoire affectif, dans un affect politique territorialisé.

Edwy Plenel

Edwy Plenel

« Pour qu’il y ait véritable citoyenneté, féconde, vivante, dynamique force de proposition, il faut toujours qu’il y ait du territoire », rappelle Jean-Michel le Boulanger. « De tous les ingrédients qui qualifient un territoire participant à la construction de ces sentiments d’appartenance que nous appelons identité le paysage est majeur. “Un homme sans paysage est bien démuni”, écrit Patrick Modiano. Il a raison. Chacun porte en soi des images d’affection pour des terres promises. Chacun porte au cœur des paysages aimés, rêvés, mythifiés parfois, paysage de vents et de mers. » Le ton est donné, et il est élégant.

Jean-Michel Le Boulanger formule un triple constat : 1. « La France souffre de mal maîtriser la mutation de son rapport au monde. Elle souffre d’une “identité malheureuse”, inquiète, méfiante devant l’Autre comme dans l’avenir. » 2. « La France est, avec la Turquie, le dernier pays d’Europe à refuser de ratifier la Charte européenne des langues minoritaires ? » 3. « Un sentiment de déclassement ronge tant et tant de nos contemporains ».

L’auteur est contre :

« la France centralisatrice, la France jacobine, qui assigne à résidence du passé, nous entoure de ses préjugés et se contente de cartes postales aux tons sépia pour illustrer notre pays »,

« le discours de la domination, le discours de l’assimilation est un appel à la disparition »,

« le fait que notre République caricature la diversité, s’en méfie encore et n’ose s’engager avec vigueur et enthousiasme sur les chemins de la confiance »,

« la croyance selon laquelle l’universalisme et la raison ne pourraient se réaliser qu’à travers une impersonnalité croissante. » (Alexandra Laignel-Lavestine)

« quand la nation engendre le nationalisme, la vision du pays qui en résulte exclut deux dimensions essentielles : celle de l’individu et de l’humanité ».

L’auteur est pour :

« En Bretagne aujourd’hui, pour le plus grand nombre, les identités composites sont une pratique vécue, sans problème aucun. C’est la multi-appartenance. L’identité plurielle. Une richesse. Oui, une richesse. Pourquoi faut-il donc, encore et toujours, qu’en France certains se crispent devant cette liberté plurielle ? Nationalistes, jacobins, centralisateurs, il feignent de craindre pour la République et pour l’unité nationale. Faut-il qu’elle soit bien fragile, la République française, pour frémir devant cette tranquille pluralité de nos sentiments d’appartenance »,

« Que cesse la méconnaissance de l’histoire, de la géographie et des cultures de Bretagne ou d’ailleurs, laquelle est mère de la dilution des singularités et de leur perte dans les flots indomptés des globalisations en cours. Le combat : la transmission de l’histoire et de la matière de Bretagne »,

« Que la France, notre France, s’engage enfin vers une décentralisation ambitieuse de son organisation administrative et politique donnant à ses régions – et à la Bretagne qui le souhaite si ardemment – les compétences et les moyens dont bénéficient toutes les grandes régions d’Europe »,

« La transmission, c’est la durée : l’aménagement durable, c’est la transmission, pour échapper à l’instant et vivre l’épaisseur du temps. Voilà certainement la révolution nécessaire, pour échapper à la tyrannie qui nous guette, la tyrannie en pente douce du divertissement du tout à l’égo »,

« Soutenir ceux qui œuvrent contre les totalités opaques, contre les clôtures de la pensée, contre l’esprit de système, contre l’entre-soi de la suffisance. Soutenir ceux qui se nourrissent de la rencontre et participent à l’émergence de cet universel concret du respect, de la bienveillance, du dialogue. Ceux qui construisent des ponts et des passerelles. Et qui refusent les murs. »

Jean-Michel Le Boulanger

Son objectif :

« Il faut apprendre à faire humanité ensemble. Pour cela, il faut tenter de dépasser la nécessaire démocratisation culturelle pour défricher, modestement, mais résolument, les chemins de la démocratie culturelle. » Vaste programme : « Voilà la conviction essentielle et le grand combat à mener au XXe siècle : l’invention d’un humanisme de la diversité qui répondra aux fermetures des nationalismes. Un humanisme de la diversité adapté aux identités composites de notre temps, fondé sur les droits culturels des personnes. »

*

Jean-Michel Le Boulanger tente de dépasser la contradiction entre : racines et perte de sens, identité ancrée et créolisation culturelle, pays des pères et globalisation libérale hors sol, singularités locales du pays réel et pérennisation de l’unité nationale républicaine… Un projet aussi louable que nécessaire.

Certes, à la lecture de Manifeste pour une France de la diversité, certains lecteurs se feront la remarque que l’auteur sert la diversité, mais aussi l’objectif pro domo du renforcement des compétences propres de la région Bretagne. Sa conception nationale profiterait-elle avant tout au régional ? Comme nous en a assuré de vive voix Jean-Michel Le Boulanger : dans sa vision, les deux sphères en profitent dans une égale dialectique.

Par ailleurs, si une large majorité des Français et tous les hommes de bonne volonté partagent cette aspiration rhizomique harmonieuse et féconde – émergence d’une ‘identité-relation’ au sein d’un ‘universel concret’ incarné dans un ‘ici-ailleurs’ – toute la difficulté réside dans le modus operandi  : les mises en œuvre des échanges et des transmissions entre individus et territoires ; la mise en pratique de nouvelles sphères de partage susceptibles de retisser du lien vivant ; la composition concrète d’une musique psycho-sociale paisible, voire heureuse ; la formulation normative (et le déploiement contraignant ?) d’une éthique citoyenne du respect et de la bienfaisance. Dans ce cadre, Jean-Michel Le Boulanger formule deux propositions p.83 dont la dernière ne suscitera peut-être pas le même engouement chez tous :

« Laicité ? La Loi de 1905, la grande Loi de séparation des Églises et de l’État concerne les cultes alors présents en métropole : catholicisme, protestantisme (réformé ou luthériens), judaïsme. On sait que, de dérogation en dérogation, elle n’a pas été appliquée dans les colonies… Aujourd’hui, le paysage a changé et 5 millions de musulmans vivent en France métropolitaine. Où est la reconnaissance de ces évolutions sociétales majeures ? La commission Stasi, il y a quelques années, l’Observatoire de la laïcité, récemment, et de nombreuses personnalités ont fait des propositions qui, sans toucher au socle des principes, tiennent compte de cette réalité nouvelle. Parmi d’autres mesures préconisées : le développement de l’enseignement – laïc – non des religions, mais de leurs histoires ; la reconnaissance dans le calendrier national du Kippour et de l’Aïd, via un jour férié optionnel, qui ne serait ni plus ni moins contraire à la laïcité que les jours fériés catholiques. Depuis 1905, le monde a changé, la France a changé. »

Au demeurant, Manifeste pour une France de la diversité ajoute une pierre à l’édifice de notre humanité – tendanciellement interdépendante et intersubjective – dans un moment géohistorique de dé-re-composition des frontières physiques, politiques, économiques et symboliques de son écosystème. Une contribution humaniste, non dénuée d’élégance poétique dans son versant descriptif, qui donne d’autant plus matière à réfléchir que l’effondrement intellectuel, sensible et moral d’une grande partie de la classe politique est patent.

Quand j’ai abordé la question de l’identité, je suis parti de la distinction opérée par Deleuze et Guattari, entre la notion de racine unique et la notion de rhizome. Deleuze et Guattari, dans un des chapitres de Mille Plateaux [qui a été publié d’abord en petit volume sous le titre le Rhizomes], soulignent cette différence. Ils l’établissent du point de vue du fonctionnement de la pensée, la pensée de la racine et la pensée du rhizome. La racine unique est celle qui tue autour d’elle alors que le rhizome est la racine qui s’étend à la rencontre d’autres racines. J’ai appliqué cette image au principe d’identité. Et je l’ai fait aussi en fonction d’une « catégorisation des cultures » qui m’est propre, d’une division des cultures en cultures ataviques et cultures composites. (Introduction à une Poétique du Divers, Edouard Glissant)

Manifeste pour une France de la diversité, Jean-Michel Le Boulanger, préface par Edwy Plenel, Editions Dialogues, 15 septembre 2016, 92 pages, 13€

 

Jean-Michel Le Boulanger est un auteur breton. Docteur en lettres, il est maître de conférences de géographie à l’Université de Bretagne-Sud à Lorient.
Président des « Fêtes maritimes de Douarnenez » de 2000 à 2010, il quitte son mandat pour se consacrer à son nouveau poste de neuvième vice-président de la région Bretagne en charge de la Culture et des pratiques culturelles.
Il participe à de nombreuses publications, ouvrages collectifs, actes de colloques, articles de revue sur l’histoire et la géographie de la Bretagne ou sur les politiques culturelles. Son ouvrage « être breton ? », essai sur les questions identitaires a reçu le Prix du Livre Produit en Bretagne 2014.

Edwy Plenel est cofondateur et président de Mediapart, journal en ligne indépendant (il en reste heureusement quelques-uns) et participatif.

Jean-Michel Le Boulanger : « Faire une société ensemble, voilà mon rêve » was last modified: octobre 4th, 2016 by Nicolas Roberti