« Comment renouveler l’écriture de l’histoire et, plus largement, des sciences sociales ? Peut-on définir une littérature du réel, une écriture du monde ? Enfin, peut-on concevoir des textes qui soient à la fois littérature et sciences sociales ? » Autant de questions formulées par l’historien Ivan Jablonka dans son dernier ouvrage L’histoire est une littérature contemporaine, manifeste pour les sciences sociales. Essai épistémologique, ce livre réfléchit à de nouvelles pistes pour l’historiographie contemporaine et se penche sur les « écrits du réel », un genre qui a marqué cette rentrée littéraire 2014. Cette réflexion passionnante a donné lieu  à une conférence aux Champs libres de Rennes au cours de laquelle il s’est exprimé aux côtés d’Olivier Rolin, auteur du Météorologue, paru en octobre dernier.

Au milieu des années 2000, Ivan Jablonka soutient sa thèse de doctorat, consacrée aux enfants de l’Assistance publique, et publie parallèlement un roman sous un pseudonyme. « Jugeant qu’il était impensable de concilier sciences sociales et création littéraire, et plus encore de le prétendre publiquement, je vivais dans une sorte de souffrance. Si je deviens historien, l’écriture devra se réduire à un hobby ; si je deviens écrivain, l’histoire ne sera plus qu’une activité alimentaire. » Tel est le point de départ de son cheminement épistémologique : une hésitation entre deux sphères prétendument hermétiques l’une à l’autre, et l’horizon d’un renoncement, comme une atrophie de soi. En 2012, Ivan Jablonka se décide finalement à emprunter « une forme pirate, dont la nature historienne et littéraire est indécidable : Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus ». A travers ce livre-enquête qui s’apparente également au témoignage, à l’autobiographie et au récit, il revient sur les traces de ses grands-parents, militants communistes ayant fui la Pologne en 1937 pour venir se réfugier en France, puis déportés en 1943 à Auschwitz – du fait de leurs origines juives – où ils seront assassinés. Son Manifeste pour les sciences sociales en est directement inspiré ; il y présente les fondements théoriques de sa démarche.

Ivan Jablonka
Ivan Jablonka

C’est aussi par l’évocation d’un destin singulier et tragique qu’Olivier Rolin s’est penché sur l’une des facettes les plus effroyables du XXe siècle, celle de la Terreur stalinienne. Dans Le Météorologue, il raconte le parcours d’Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, premier directeur du service hydro-météorologique d’URSS, arrêté pour sabotage en 1934 sur la base de fausses accusations. Celui-ci sera finalement déporté la même année aux îles Solovki, et fusillé en 1937. À l’aide d’archives – notamment les lettres  d’Alexei Féodossiévitch adressées à sa fille et à son épouse –, Olivier Rolin dresse le portrait d’un homme passionné par son métier, père visiblement attentionné, oeuvrant avec une conviction sincère au service de l’idéologie du Parti. Il révèle également les rouages d’une bureaucratie stalinienne opaque et arbitraire, véritable machine à engranger les morts et à alimenter la paranoïa dont Vangengheim sera victime. Un livre qu’on ne peut qualifier de « roman », de l’opinion même d’Olivier Rolin, car il ne se présente pas comme une fiction. Dès lors, comment caractériser cette enquête nourrie par l’examen d’archives, qui laisse s’exprimer le « je » de l’auteur, celui-ci se refusant à inventer pour ne pas compromettre la recherche du vrai ? On peut dire qu’il s’apparente  aux « écrits du réel » conceptualisés par Ivan Jablonka.

Ce dernier revient dans son livre sur l’apparition de cette dichotomie entre histoire et littérature. « Travail sur la langue et sur la forme, travail de l’imagination, expression d’une voix singulière – qui fait qu’on reconnaît une page de Proust ou de Céline en trois secondes –, la littérature passe également par la création d’une atmosphère singulière, la polysémie, la fiction… ». Depuis l’Antiquité, les relations entre histoire et « littérature » – comprise comme rhétorique et poésie, le terme n’étant pas encore explicitement défini à l’époque – ont fait l’objet de nombreux débats. Déjà, au Ve siècle, Thucydide prenait nettement ses distances avec les œuvres d’Hérodote, car ce dernier selon lui sacrifiait la connaissance de la vérité à l’agrément du lecteur, à travers l’évocation des mythes et l’embellissement des événements. Il prônait une écriture austère au service de l’esprit critique. Polybe dans son sillage reprochera aux tragiques leur goût de l’émotion et du pathos, synonymes d’un manque de rigueur et d’analyse. Trois Ivan Jablonka genet, types d’histoire faisaient alors office de « repoussoirs » (Ivan Jablonka): l’histoire-tragédie, l’histoire-éloquence et l’histoire panégyrique. En parallèle,  la tradition aristotélicienne considérait que l’histoire était inférieure à l’esprit créateur de la poïesis. Au XVIIIe siècle, on retrouve cette dimension constitutive de la séparation entre histoire et littérature, avec la figure de « l’écrivain » consacrée en opposition à celle de l’« homme de lettres » – autrement dit l’érudit. On renoue alors avec Aristote. L’histoire est réduite à un «troisième genre » auxiliaire, inférieur à la littérature et aux sciences « dures ». Elle n’est qu’« une image tronquée du monde », incapable de rendre compte des sensibilités et de permettre l’identification du lecteur. À partir de la révolution, de grands écrivains comme Chateaubriand, Walter Scott ou Victor Hugo donnent cependant ses lettres de noblesse au roman historique, qui va influencer une génération d’« historiens-créateurs » dont les plus célèbres représentants seront Michelet et Ranke. Cet élan commun qui a pour ambition de « concilier drame et exactitude, narration et problème, érudition et épopée » sera finalement rejeté à la fin du XIXe siècle. Suivant de près la vague du roman naturaliste, lequel est rapidement récusé pour ses hypothèses spéculatives teintées de fatalisme, on voit naître une histoire « sans émotion, sans apprêt, sans penchant », sorte de retour à la tradition thucydienne. L’école méthodique fait de cette histoire-science prétendument objective son fer-de-lance.

« La sociologie et l’histoire se méfient de la littérature, car celle-ci signifie fiction, faconde, futilité, fantaisie ; la littérature-création fuit à tire-d’aile la grisaille et le carcan de la recherche », nous dit Ivan Jablonka. «  Cependant, il est impossible d’extraire totalement la « littérature » de l’histoire. « La littérature, nécessaire et dangereuse, vit au cœur de l’histoire ». Car, s’il existe bel et bien une séparation, il ne faut pas renier les zones d’interpénétration, celles-ci pouvant se révéler extrêmement riches en possibilités. Pas question de revenir à une historiographie « walter-scottée », ou qui miserait sur la « sociologie » balzacienne. L’enjeu est autre : inventer de nouvelles formes littéraires  pour les sciences sociales, et par les siences sociales, sans régresser vers les belles-lettres, ni en outre se laisser corrompre par le linguistic turn, courant de pensée né dans les années 70 et fondé sur le scepticisme. Ce dernier réduit en effet l’histoire à une construction verbale, pur « objet littéraire » proche de la fiction, et nie sa capacité à « dire le vrai ». Les tenants du « tournant rhétorique » dénoncent par ailleurs l’histoire comme étant intrinsèquement influencée par des idéologies selon eux inhérentes à l’homme qu’est l’historien.

Certaines formes de fictions permettent néanmoins à l’historien de rendre compte de la réalité. Ivan Jablonka les définit comme des « fictions de méthode », renvoyant à cette idée de « fiction du réel » dont parlait Claude Lanzmann à propos du film Shoah. Estrangement, plausibilité, idéal-type, métaphore, uchronie et anachronisme, ou encore narration par le symbole… la liste de ces procédés empruntés à la littérature est encore allongée dans l’ouvrage par Ivan Jablonka, qui les défend comme autant d’outils de compréhension du réel. « Ces erreurs voulues traduisent un effort d’explicitation par lequel l’historien essaie de « dire juste avec des mots faux ». Tous ces outils sont des fictions de méthode, au sens initial de « fictio » ; c’est-à-dire des fabrications intellectuelles capables de s’écarter des faits précisément pour penser les faits. » S’inscrivant dans une vision novatrice de l’écriture de l’histoire, il invite à regarder au-delà du narrativisme de Paul Veyne, éminent représentant de l’école des Annales.

Le croisement entre littérature et sciences sociales a par ailleurs donné naissance à un certain nombre de livres inclassables… Des livres qui peuvent avoir trait à l’inventaire de soi ; sortes de biographies, ils « naviguent entre sociologie et auto-analyse, ménageant des espaces où l’on se présente, où l’on se cherche, où l’on s’engendre » : La promesse de l’aube de Roman Gary, Black Boy de Richard Wright. On y trouve aussi des radiographies sociales , comptes-rendus d’enquêtes de terrain tels Le Quai d’Ouistreham (Florence Aubenas – voir notre article), des anthropologies de la vie quotidienne, des livres-monde – correspondances de guerre, récits de voyage–, des livres-plongeon  dans le gouffre de l’âme humaine, qui peuvent traiter de faits divers comme des génocides, enfin des livres de mémoire, tentatives pour réparer le passé (Si c’est un homme, de Primo Levi, L’espèce humaine de Robert Antelme…). Cette littérature essentielle du Xxème siècle, période jalonnée de traumatismes, n’est pas fiction. Elle décrit le réel, mais surtout questionne « ce que les hommes font » en tentant de comprendre leurs intentions et le sens qu’ils donnent à leurs actions, sans pour autant avancer des lois de causalité en histoire et tomber dans des généralisations.

Olivier Rolin
Olivier Rolin

Le Météorologue d’Olivier Rolin rejoint ces ouvrages. Enquêtant sur des archives (notamment plus d’une centaine de lettres collectées par l’association Mémorial en Russie, en partie restituées dans le livre), il cherche à restituer l’engrangement du processus qui a conduit le météorologue à son exécution, s’interroge sur les raisons et la dimension de l’engagement partisan de Vangengheim, tout en décrivant la bureaucratie stalinienne et la vie au camp des Solovki. L’accent mis sur la documentation et le style « matter-of-fact », sans emphase, choisi par l’auteur, en fait un livre caractéristique de cette littérature du réel qui bénéficie d’un intérêt public croissant.

La question du « je » de l’écrivain-historien, ce « je » qui se trouve au cœur du livre,  a été largement évoquée lors de la conférence. Relayant implicitement la déclaration d’Henri-Irénée Marrou selon lequel « l’histoire est inséparable de l’historien », Ivan Jablonka  parle d’un « je » de méthode, en faveur duquel il milite: « non pas un « je » de décoration, de caprice, mais un « je » qui pourrait être un outil de connaissance, un outil aussi de modestie, comme chez Olivier Rolin.

olivier rolin

Ce « je » peut servir à situer le chercheur, qui est un homme ou une femme appartenant à un groupe social, car il est évident que le chercheur a des relations personnelles avec le sujet qu’il s’est choisi. C’est ainsi que la plupart des historiens du communisme sont d’anciens communistes eux-mêmes, c’est ainsi que de nombreux historiens de la Shoah sont des Juifs touchés eux-mêmes par la Shoah; on ne peut pas dire qu’ils manquent d’objectivité, au contraire, cela veut dire qu’ils ont une forme de sensibilité supplémentaire, mais c’est une sensibilité qu’il faut reconnaître. Ce « je » de situation permet de dire d’où le chercheur parle, et prouve que ce n’est pas l’histoire qui parle toute seule. »

Ivan Jablonka approfondit la réflexion en montrant un deuxième usage possible du « je »,  « Celui-ci consiste à raconter l’enquête. L’histoire ne sort pas toute armée du cerveau de l’historien ou d’un carton d’archives, l’histoire se construit. On pose des problèmes, on prend de la distance vis-à-vis d’un problème, on fait une enquête, on voyage, on rencontre des gens, on découvre des cartons d’archives, on se trompe, on réoriente sa recherche ou presque; il y a toute une enquête qui a été faite dans une profondeur temporelle qui est justement celle de l’histoire. Ce « je » de méthode, que l’on retrouve dans le livre d’Olivier Rolin, permet donc de décrire un cheminement. Au fur et à mesure que nous passons nos vies, nous comprenons des choses sur notre famille, sur ses secrets, sur telle chose que nous avons vécue et peu à peu comprise. C’est ça, mieux comprendre sa vie. Et il est normal que nos livres, nos raisonnements historiques, nous fassent mûrir, nous fassent cheminer dans une espèce de mystère familial  qui est le nôtre, et que peu à peu, décennie après décennie, nous élucidons. Ce « je » peut être une manière de dire que l’on a été frappé par une rencontre, choqué par un événement, bouleversé par un paysage, et dans le livre d’Olivier Rolin, il y a les mêmes notations sur les sentiments qu’il ressent dans le théâtre de la déportation du météorologue. Moi-même quand j’ai fait le livre sur mes grands-parents, je suis allé sur les lieux qu’ils ont hantés, les lieux dans lesquels ils ont vécu, depuis leur petit Shtetl de Pologne jusqu’au lieu de leur assassinat : Auschwitz. Et je crois que le fait que nous ressentons des choses avec des rencontres et des voyages enrichit tout simplement l’expérience d’écriture. »

Olivier Rolin instille ainsi sa présence dans son livre lorsqu’il émet des hypothèses, exprimant ce qui lui apparaît plausible lorsque les documents ne sont pas explicites. Dans les lettres adressées à sa femme, Vangengheim exprime depuis le camp des îles Solovki son attachement au Parti et sa confiance en Staline dont il envoie un portrait fait d’éclats de pierre à sa fille. Le but était-il de tromper la censure ? D’obtenir sa libération en prouvant son attachement au régime, ou même tout simplement d’épargner à sa famille un sort tragique ? Bien que l’auteur se défende d’y répondre par quelque affirmation, on peut parfois lui reprocher de s’aventurer trop loin. « Il n’est pas certain qu’il ait compris, avant les tous derniers jours, peut-être même les dernières heures, alors que déjà les hommes de main du NKVD étaient en train de creuser la fosse qui allait l’ensevelir, à quel point sa confiance était mal placée. Quand prit fin son aveuglement, on ne peut plus le savoir, la seule chose dont on peut être sûr, c’est que cette lucidité in extremis dut être atroce ». Peut-on vraiment envisager qu’Aleixei Vangengheim soit resté fidèle au Parti aussi longtemps ? On se permettra d’émettre des réserves quant à la vraisemblance de cette hypothèse formulée par l’auteur.

  La quatrième partie du livre lui permet d’exposer les raisons de son « tropisme envers la Russie », et du choix de l’enquête qu’il a menée : « Qu’est-ce qui m’intéresse, me concerne, dans cette histoire qui n’est pas la mienne, ni celle dont je descends directement – je ne parle pas de l’histoire du météorologue seulement, mais de l’époque terrible où il vécut et mourut ? » Curiosité pour ce pays fermé dans lequel il s’est rendu en 1986 « pour voir à quoi ressemblaient les modestes choses : un troquet ou une paire de godasses », dégoût envers une révolution qui a suscité tant d’espérances avant de les réduire en miettes, et surtout refus de l’indifférence et de l’oubli, sont ainsi les principales motivations qui ont jalonné son enquête.

Ivan Jablonka et Olivier Rolin appartiennent tous deux à une génération qui repense son rapport à l’histoire, renouvelant les approches méthodologiques, mais aussi les supports destinés à véhiculer les recherches produisant de la connaissance historique – les travaux d’Emmanuel Guibert et Joe Sacco (voir notre article), dans le domaine de la bande dessinée en témoignent. Dans une époque marquée par un certain désengagement des universités envers les sciences sociales, ces dernières doivent se réinventer, et quitter le carcan de l’académisme pour un public plus large. L’interdépendance de plus en plus affirmée entre histoire et littérature, pourvu qu’elle s’accompagne d’une exigence de rigueur et de pertinence dans ses questionnements, offre donc un horizon élargi sur les chemins de la connaissance.

Ivan Jablonka L’histoire est une littérature contemporaine, manifeste pour les sciences sociales, Seuil, La Librairie du XXIe siècle, 11/09/2014, 352 pages, 21.50 euros

 Olivier Rolin Le Météorologue, Seuil, Fiction et Cie, 11/09/2014, 224 pages – 18.00 € euros

2 Commentaires

  1. Le débat est argumenté mais laisse perplexe.
    Lisant l’article, il m’a semblé que c’était en fait un vieux faux débat: immédiatement on pense à Hérodote ( mentionné dans l’article), ce qui ne nous rajeunit pas et à Chalamov ( Récits de la Kolyma) pour l’usage du « je » fictionnel bien qu’autobiographique.
    La question d’une supposée hiérarchie entre littérature et histoire me semble toujours un peu une querelle de clocher: la littérature s’inscrit ipso facto dans le réel et l’histoire ( du coup elle pourrait être un outil) de même que l’histoire écrite et tamisée par un regard humain contient un élément subjectif l’éloignant ( ou non) du réel. L’histoire n’est jamais Vérité( elle n’a pas à prétendre à ce concept, selon moi) ni même parfaite objectivité.
    En ce moment je lis le  » Lenine » de Ossendowski: d’entrée le livre est présenté comme roman. Pourtant, le personnage est historique, les évènements de même mais Ossendowski a créé un récit qui n’est pas la biographie de Lénine. Il est un écrivain témoin de ce qu’il raconte. Position différente de celle de Primo Lévi, par exemple ( témoin et acteur) mais non romancier ni même historien…Compliqué tout ça!
    Cependant en tant que lectrice, je m’y retrouve. La position de la main qui écrit n’est pas vraiment un problème pour le lecteur, je crois.

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