Intersectionnalité ? Un concept opératoire devenu un sujet de débat dans les médias et plateformes militantes et féministes depuis quelques années. Unidivers tente de vous en expliquer les rouages.

Souvent rattachée au féminisme, l’intersectionnalité est un concept qui étudie les identités dans leurs relations au pouvoir. Le concept a été théorisé par Kimberlé Crenshaw, universitaire noire américaine en 1991. L’intersectionnalité lui a été inspirée par sa rencontre avec une femme noire, qui s’estimait discriminée à l’embauche. L’entreprise auprès de laquelle elle avait postulé pratiquait une ségrégation dans son recrutement qui discriminait les femmes noires. En effet, celles-ci n’étaient à la fois pas appréciées pour un poste de secrétaire, réservé aux femmes blanches, ni non plus considérées pour un poste de maintenance réservé aux hommes noirs. Mais comme l’entreprise engageait des hommes noirs et des femmes blanches, elle se défendait de toute conduite raciste ou sexiste. Reste qu’elle pratiquait une discrimination en refusant l’embauche de femmes noires. Lorsque l’affaire fut portée au tribunal par la plaignante, la Cour rejeta sa plainte en rejetant le fait qu’une réclamation conjugue à la fois le genre et à la race. La nécessité de l’intersectionnalité prend ici son sens.

Bell Hooks, auteure de Ain’t I a Woman ? met des mots sur le constat formulé par Kimberlé Crenshaw lorsqu’elle souligne la nécessité d’une lutte spécifique pour les femmes noires. « Lorsque l’on parle des personnes noires, l’attention est portée sur les hommes noirs ; et lorsque l’on parle des femmes, l’attention est portée sur les femmes blanches. » Sous-entendu : la question de la femme noire n’est jamais prise en compte.

Le postulat de ce concept est que certaines personnes subissent simultanément plusieurs formes de domination et d’oppression dans une société. Ainsi, on ne peut les étudier indépendamment pour une compréhension plus approfondie des enjeux. Il faut interroger ces discriminations en lien les unes avec les autres.

Dans cette mesure, le concept de l’intersectionnalité dans le féminisme a pour objectif de mieux inclure la situation spécifique des femmes non-blanches, mais aussi pour des femmes trans, LGBTQ, non-valides, etc. En effet, longtemps le féminisme s’est attaché à résoudre des problèmes de femmes, mais surtout des femmes blanches souvent de catégorie supérieure. Sans critiquer ces luttes qui devaient être menées, de nombreuses voix entendent questionner la focalisation du féminisme mainstream sur des thématiques comme le plafond de verre, alors que certaines femmes, notamment racisées, peinent à accéder à un emploi non-précaire… Doit-il y avoir une priorité dans l’importance des combats ? Nombre de féministes considèrent que les problèmes rencontrés par les femmes racisées sont occultés et que l’énergie se concentrée au seul profit des femmes blanches.

D’autres féministes répondent : « je ne vois pas les couleurs, je ne vois que des êtres humains ». D’autres encore que « l’intersectionnalité risque de susciter une course à l’échalote : ça va être à celles et ceux qui feront valoir le plus d’oppressions ! » Les féministes intersectionnelles rétorquent qu’« en refusant de prendre en compte des facteurs comme la race, la classe, le genre, etc., on minore les voies de lutte contre les discriminations qui en résultent ». Refuser de voir les différences équivaut à mettre un frein à leur résolution, rendre invisibles les vécus et empêcher la politisation des problèmes. L’intersectionnalité interroge donc le manque d’inclusivité dans le féminisme mainstream que ressent au quotidien les personnes racisées, mais aussi trans, non valides, pauvres ; lesquelles ne se sentent pas intégrées dans les courants féministes classiques considérés comme plus privilégiés ?

L’intersectionnalité fait débat, notamment dans le milieu universitaire. En France, la possibilité de faire des liens entre identités et politique reste un sujet polémique, au contraire des États-Unis où le Black Feminism est actif. Le concept d’intersectionnalité constitue alors un outil de compréhension de différents courants émergents tel l’afroféminisme. Ce mouvement part du constat que les femmes afrodescendantes et racisées sont à l’intersection de plusieurs oppressions : le racisme et le sexisme. L’afro-féministe clame son refus de choisir entre l’une ou l’autre partie de son identité et de son engagement. Autrement dit, elle refuse d’avoir à choisir de lutter soit contre le racisme soit contre le sexisme alors même que ces deux oppressions fonctionnent d’une manière systémique sur les femmes noires.

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–> La définition de misogynoir. Misogynoir est la misogynie dirigée à l’encontre des femmes noires, lorsque race et genre sont tous deux un biais. Le terme misogynoir est utilisé pour exprimer la double oppression que subissent les femmes noires. Et découle d’une lecture intersectionnelle de celles-ci.

L’intersectionnalité ne s’arrête pas à la question du racisme et du sexisme. En tant que grille de lecture, elle s’applique à d’autres formes d’oppressions. La question de la classe sociale et environnementale se prête à l’analyse. Ainsi, les personnes pauvres cumulent à la fois les discriminations liées à la pauvreté et celles de nature environnementale. Les pays du Sud, relativement plus pauvres, sont ceux qui portent le fardeau environnemental le plus lourd alors même que la pollution vient majoritairement des pays du Nord. Bref, l’intersectionnalité peut être appliquée à de nombreuses situations où plusieurs oppressions se conjuguent.

 

Conseils de lecture :

Ain’t I a Woman ?: Black women and feminism de Bell Hooks

L’intersectionnalité, un mot à la mode. Ce qui fait le succès d’une théorie féministe de Kathy Davis

Why intersectionality can’t wait de Kimberly Crenshaw

Kesak’oh ! #3 – AFRO-FEMINISME et INTERSECTIONNALITE de Naya Ali

Intersectionnalité avec Audrey Yank

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