Cent vingt ans. Quel bel âge ! C’est celui qu’aurait eu Georges Simenon le 13 février de cette année. Son fils et les éditions Dargaud célèbrent cet anniversaire avec de très belles parutions. Découvertes.

Ce sont au programme pas moins de cinq ouvrages : trois cahiers en cours de parution consacrés notamment aux débuts de l’écrivain et sous-titrés Simenon l’Ostrogoth (1) et deux adaptations en BD de ses romans les plus fameux, Le passager du Polarlys (2) et à paraître, La neige était sale (3). 

S’agissant du Passager du Polarlys, en faisant appel à José-Louis Bocquet pour l’adoption scénaristique et à Christian Cailleaux pour le dessin, c’est déjà à un véritable festin que le lecteur est invité avec cette adaptation BD. José-Louis Bocquet est notamment le scénariste des fameuses et magnifiques biographies de femmes réalisées avec Catel au dessin, dont celle de Joséphine Baker dans laquelle on aperçoit Simenon, amant passager de la chanteuse américaine. Et comment imaginer meilleur dessinateur que Christian Cailleaux lorsque l’on évoque la mer, les ports et les tempêtes, lui qui illustra notamment les textes maritimes de Bernard Giraudeau ? Un duo de rêves pour un album qui tient toutes ses promesses. Initialement publié sous le titre de Un crime à bord, il est le premier « roman dur » de Simenon, appellation qu’il donna lui-même à ses ouvrages autres que les Maigret, moins alimentaires et dans lesquels il recherche à décrire l’âme humaine plus qu’à proposer des intrigues.

Georges Simenon

Symbolique de cette nouvelle manière d’appréhender la fiction, Le Passager du Polarlys pourrait se résumer en un huis clos sur mer à la manière de Mort sur le Nil, mais quand Agatha Christie crée avant tout une énigme à résoudre, Simenon enrichit cette enquête de personnages aux profils psychologiques forts et passionnants. Le mystère réel et bien ficelé laisse la place principale à une femme et des hommes qui ne sont pas des archétypes mais des êtres de chair et d’os, complexes et ambivalents. L’écrivain de Liège s’inspire pour une des premières fois de ses expériences personnelles et d’un voyage en bateau qui l’a amené quelques mois auparavant sur les côtes norvégiennes. Les dessins exceptionnels de Cailleaux traduisent à merveille la froideur raisonnée du capitaine du navire, son hermétisme apparent aux émotions et donnent à voir les caractères si différents des autres passagers. Quant à la femme passagère mystérieuse et complexe, il trace en quelques traits légers et fins, l’allure d’une femme fatale et désirable mais aussi en équilibre sur un fil instable. Fidèle au roman, Cailleaux restitue, notamment par les couleurs, en priorité l’ambiance, celle de l’intérieur du navire, huis clos étouffant, celle de l’extérieur hostile d’une mer déchainée puis apaisée comme à la fin du récit. Roman d’atmosphère, de caractères psychologiques, cet album est un petit bijou de justesse et de finesse totalement fidèle à l’œuvre du romancier. 

Tout autre sont les deux premiers volets des cahiers Biopic, Simenon l’Ostrogoth, voulus essentiellement par John Simenon, le fils de l’écrivain. Il souhaitait une histoire en bande dessinée de la vie de son père, mais devant l’immensité du projet, décida avec les auteurs de raconter « les années qui, pour mon père comme pour Simenon et sa femme Tigy, furent des années folles, pendant lesquelles tout devint possible, et, pour mon père, réalité ». On retrouve au dessin, si pur et ici en noir et blanc, l’illustrateur incontournable des couvertures de l’édition intégrale (Omnibus, Gallimard) de Simenon. Quant à L’Ostrogoth il est d’abord le nom du premier bateau de Simenon, celui qui les amena sur les côtes norvégiennes du Polarlys. Ceci explique cela. Mais c’est aussi « l’histoire de deux jeunes gens, mon père et sa première épouse Tigy, qui étaient en dehors de toutes les normes ». Cette vie à part et à côté ressort totalement de cette adaptation valorisée par le dessin de Loustal. Vivre en marge, telle pourrait être la devise de ce couple exceptionnel qui fit l’objet de nombreuses publications, tant la vie de Simenon, depuis la monumentale et essentielle biographie signée Pierre Assouline, est un roman unique, à elle seule.

Georges Simenon

Vivant, Simenon pourrait être fier de l’hommage que lui rendent son fils et ses amis dessinateurs et scénaristes, un hommage mérité pour celui qui reste un des plus grands romanciers du XXème siècle, avec ces romans durs mais aussi les Maigret, plus riches et subtils qu’il n’y parait. 

(1) De Loustal, Bocquet, Fromental et John Simenon. Dargaud. Deux cahiers parus en noir et blanc. Le second le 19 mai. 40 pages. 15€. Tirés à 2600 exemplaires. Le troisième volet est à paraître en Août. Fera l’objet d’un album en Octobre de cette année.

(2) De Jean Louis Bocquet (scénario) et Christian Cailleaux (dessins). Dargaud. 80 pages. 20,50€. 

(3) De Fromental (scénario) et Yslaire (dessins). À paraître en Août. 

Article précédentLa Gacilly. La Nature en héritage pour les 20 ans du Festival photo
Article suivantRennes. 1441 lance Hemca Records sur fond de ballroom rennais et techno queer
Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici