HIMALAYA BRETON OU NICOLAS LEGENDRE ALPINISTE

Nicolas Legendre est journaliste et écrivain. Le public le connait autant par ses articles remarqués qu’à travers ses ouvrages appréciés. Il revient avec l’Himalaya breton. Un sommet.

Après la platitude délectable et les enivrantes montagnes russes des Routes de la vodka, Nicolas Legendre retourne de la périphérie au centre, de l’extrême au proche, de l’étranger à l’intime. Mais toujours en arpentant. Et quand il revient au centre, comme tout voyageur aguerri, il modifie son angle d’exploration – c’est le début de la sagesse – en couplant l’horizontal avec le vertical, le chemin avec la profondeur. Ici, le territoire est la Bretagne. Pas n’importe laquelle : celle des monts, des montagnes. Car il n’y a que d’aplomb (sur soi-même) que le voyageur peut percer le territoire qui l’entoure. Explorer les strates du temps et les sédimentations d’espace. Voilà l’Himalaya breton. Nicolas Legendre livre un stimulant carnet de route sous forme d’un road trip dans les hauteurs armoricaines. Des lieux peu ou prou méconnus qui forment, au milieu de la plus belle côte maritime de la Terre, un nouveau toit du monde comme s’en trouvera convaincu tout bon Breton qui se respecte. Un bol d’air qui mérite de souffler au pied des sapins de Noël. À bon arpenteur, salud !

Bien avant que les Pyrénées et les Alpes ne prissent la forme qu’on leur connaît, un véritable « Himalaya » occupait l’actuelle Bretagne. Des millions d’années de mouvement tectoniques, de réchauffements et de glaciations, de tempêtes et de ravinements ont entraîné l’érosion de ces fiers massifs […] Les Armoricains ont entretenu de longue date un rapport particulier avec ces terrains surélevés. Ils ont sacralisé leurs montagnes comme les Mongols ont sacralisé le Burkhan KhaLdun, où serait enterré l’empereur Gengis Khan. De nombreux sommets bretons ont été hérissés de mégalithes avant de devenir des théâtres de cultes païens, puis d’être coiffés de chapelles.

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Nicolas Legendre

C’est peu avant le confinement que Nicolas Legendre a réalisé en Renault mégane son Tro Breiz des hauteurs. Un voyage de 6 jours, géographique et historique, politique à sa façon, d’inspiration poétique et spirituelle, donc ressourçant, voire auto-initiatique, mais jamais halluciné. Février, un mois froid et sans touriste, où la nudité silencieuse de la terre se donne à contempler. Il s’était préparé de longue date à travers la lecture d’historiens, de géographes, de thuriféraires de la Bretagne, mais aussi d’artistes à l’image de Paol Keineg, l’immense poète des Hommes liges des talus en transe, et des voix qui décrivent leur attachement à la Bretagne tels Alan Stivell et Glenmor (Et voici bien ma terre/ la vallée de mes amours). Comme la carte n’est pas le territoire, il s’agissait de faire en sorte que 18 sommets découvrent leur intimité.

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L’Himalaya breton, Nicolas Legendre, Editions au coin de la rue, novembre 2020, 240 pages

Voilà quelques extraits d’Himalaya breton en guise d’aperçu de ce qu’il vous reste à voir.

Prélude

« Mon itinéraire mûrissait depuis de longs mois. Je rejoindrai le Mont-Dol à partir de Rennes avant de filer vers le Mené puis de faire escale sur le massif de Paimpont, de gagner les landes de Lanvaux vers Rochefort-en-Terre et de traverser le Morbihan d’est en ouest jusqu’à l’éminence sacrée du Manéguen. J’atteindrai ensuite les hauteurs dominant la vallée du Blavet au niveau de Guerlédan. Je visiterai Lanfains, le plus haut bourg de Bretagne. Je ferai un crochet par le Menez Bré et repartirai vers le sud par la route de Callac. J’entrerai dans les Montagnes Noires autour de Glomel et pousserai jusqu’à la montagne de Laz, en surplomb de la vallée de l’Aulne. Je pénétrerai dans l’Arrée par le sud. J’escaladerai le Roc’h Ruz, point culminant de la Bretagne, enfin terminerai en beauté par l’ascension du Menez Hom. »

L’archange – Mont-Dol, Mont Bel-Air

Dans cette « province de l’âme, où la terre se fait île aux trois quarts » (Julien Gracq), la religion s’entremêle aux croyances et superstitions. Il est alors utile, voire bon, de débuter un périple des hauteurs en compagnie de Saint-Michel. Hauteur qu’illustre délicatement les croquis de Joëlle Bocel qui émaillent tout du long ce bel ouvrage.

En contrepoint des lieux découverts, la hauteur vécue par l’auteur invite à une réflexion sur la transformation de l’espace. « L’agriculture bretonne a les maux que l’on sait. Quant aux paysages, voici ce qu’il en est : ce que l’on observe aujourd’hui lorsqu’on traverse la Bretagne ne correspond plus EN RIEN à ce que l’on observait au même endroit cent ans plus tôt. Notamment parce que la lande, ce trésor, a quasiment disparu.»

La forêt – Massif de Paimpont

Le pays pourpre – où « la forêt de Brocéliande » aurait peut-être existé – « possède bien quelque chose de particulier. Il en émane – pas tout le temps ni partout – des vibrations. Que chacun peut interpréter à sa guise. »

« En France, quelques propriétaires terriens peuvent disposer de dix mille hectares de forêt et s’appuyer sur le droit pour interdire à quiconque d’y pénétrer. [En Suède], le droit garantit la possibilité à chaque citoyen de jouir de la nature où il se trouve. »

La mort – Landes de Lanvaux, Manéguen

Du jacobinisme et de la globalisation au bar-tabac-PMU de Malestroit. Rendez-vous avec la Mort à 144m d’altitude, au sommet de la montagne blanche coiffée d’une chapelle en granit dédiée à l’archange. Réflexions sur les sacrifices, le catholicisme, l’au-delà et « les dernières avancées de la recherche qui tendent à démontrer que les occupants de l’Armorique antique n’étaient pas celte. »

La source – Gorges de Poulancre, Lanfains, Sources de l’Oust et Cimes de Kerchouan

Pour débuter. « La Poulancre, qui s’est frayé un passage dans les schistes en quelques millions d’années de tronçonnage obstiné, grondait dans la vallée. Je la dominais d’une soixantaine de mètres, debout sur ce promontoire qu’elle avait contribué à façonner. Telle une cathédrale, la gorge faisait résonner des alléluias d’écume. La rivière semblait baver de colère et n’avait rien à envier, en cet instant, à quelque petit torrent alpin. La départementale 63, qui épouse les méandres du cours d’eau paraissait minuscule vue de mon perchoir. De l’autre côté de la vallée, un massif plus élevé me faisait face. Il exhibait lui aussi des chicots de créature légendaire, en surplomb d’un défilé étroit. Vers le sud, la gorge s’évasait et ouvrait sur des champs de céréales encore vertes. Peut-être les blés imploraient-ils, en leur for intérieur, que le printemps daignât enfin les faire roussir. Les nuages s’étiolèrent, formant des trouées par lesquelles une lumière dorée inonda la vallée, éclairant le gris des schistes, enluminant les carènes des ajoncs, disposant çà et là des clairs-obscurs de maître flamand. Je jubilais. »

Avant de relancer la guerre des clochers… « Les habitants de Lanfains situé au sud de Quintin, dans le pays de Penthièvre, détient un record d’altitude. Il s’agit du bourg le plus élevé de Bretagne. La flèche de la petite église Notre-Dame-de-la-Clarté y culmine à 310 mètres. Je précise, afin de ne fâcher personne, que ce n’est pas la commune la plus élevée de Bretagne, puisque c’est à Plounéour-Menez, dans la partie finistérienne des Monts d’Arrée, que se trouve le Roc’h Ruz, point le plus haut de la péninsule (385 mètres). J’ajoute que le panneau « la Feuillée, village le plus élevé de Bretagne » planté sur le bord de la départementale 764, auprès dudit village, est parfaitement mensonger. La Feuillée n’est que seconde sur le podium. Derrière Lanfains, donc. »

L’aveugle

« Venant d’un secteur gallésant, les toponymes en breton sont pour moi des puits de mystère. Venant d’un pays de schiste et de grès, je vois le granite comme un matériau étranger. Venant d’une Bretagne plutôt sèche, je me délecte de l’humidité perpétuelle du Léon. L’itinéraire du jour m’a comblé. »

Et d’arriver à la source. « Ici, à 255 mètres d’altitude, aux confins du pays Fañch naît l’Oust. La rivière indolente qui arrose Malestroit avant de grossir les flots du plus long fleuve breton (Loire exceptée), la Vilaine, au sud de Redon, commence son aventure à cet endroit précis. Dans cette flaque. À 147 kilomètres de sa confluence. Les gouttelettes qui clapotaient devant moi iraient se marier à la Vilaine dans… quelques jours ? Quelques semaines ? »

« C’était le Menez Bré, placide et sombre, posé au beau milieu du Trégor comme un coléoptère sur le dos d’un éléphant, fort de ses 302 mètres et de sa chapelle naine. Je parvins in extremis à son sommet, alors qu’un son-et-lumière commençait. Le panorama à 360 degrés ouvrait sur un ciel multicolore, d’allure différente selon qu’on regardait d’un côté ou de l’autre de la voûte. Cette épiphanie de nuances furtives, violet, gris, blanc, jaune, ressemblait à un tableau de Turner, mais en vrai. Dissimulant partiellement les rayons du soleil, un monstre anthracite moissonnait la campagne à l’ouest. C’était une averse, catégorie poids lourds, qui se déversait sur Belle-Isle-en-Terre comme si la cité entière méritait un châtiment. […] Une violente lumière transperça les derniers nuages. En quelques secondes, le paysage avait radicalement changé. Des milliards de gouttelettes rayonnaient dans le bocage. Des oiseaux chantaient. On peut ne pas croire en Dieu. On peut ne pas croire aux forces de la Nature. La Bretagne, cependant, dispose d’un indéniable savoir-faire pour instiller le doute dans les esprits les plus cartésiens. »

Le feu – Montagnes Noires : Roc’h ar Werc’hez et Karreg an Tan

Voilà Madeleine Desroseaux, écrivaine et poétesse rennaise, figure du mouvement culturel breton au début du XXe siècle. « Ses textes sont empreints d’une cleptomanie et d’un romantisme noir qui avaient fait fureur en leur temps. Avec d’autres, elle a contribué à façonner une image mythifiée de la Bretagne, parfois nourrie d’approximations historiques et de « celtitude » fantasme, qui allait marquer durablement l’imaginaire collectif. Les récits de Madeleine Desroseaux n’en demeurent pas moins précieux, en plus d’être magnifiquement écrits, puisqu’ils offrent une plongée rare dans un monde éteint. » Telle sa présentation des Montagnes Noires en 1938 : « Le pays des monts quasi désert, mal desservi, hostile en apparence aux passants, ne retient pas l’étranger. Son charme est fait d’une essence particulière que goûtent seuls quelques initiés. Monde fermé, région à part, prestige d’une terre qu’enveloppe encore, comme d’un voile étincelant, un immense sortilège. » Nicolas Legendre en fait l’expérience non loin du Roc’h ar Werc’hez…

Il se replie vers la déroutante commune de Gourin qui fourmille d’anecdotes. Il suffit d’apprendre que « de 1880 à 1970, plus de 11 000 administrés du canton franchirent l’Atlantique. Au Canada, ils fondèrent une ville qu’ils baptisèrent Gourin City. Durant l’après-guerre, trois agences de la Compagnie Générale Transatlantique avaient pignon sur rue à Gourin et Roudouallec. De nos jours, ce territoire demeure l’un des plus pauvres de Bretagne. »

Pourquoi une large saillie de schiste aurait-elle été baptisée « Roche du Feu » ? Il convient de remonter l’histoire jusqu’à la période de 913 à 937 où la Bretagne devint une principauté viking…

L’homme des montagnes – Lopérec

Rencontre avec Serge, fils spirituel de Morvan Lebesque, de Pierre Jakez Hélias, de Paol Keineg, du druide Gwenc’hlan Le Scouëzec. Il a connu « le bouillonnant éveil de la nouvelle bretonnité« . Autour d’un verre s’élève l’Eliz Iza, l’un des plus célèbres airs traditionnels bretons, interprété par les soeurs Goadec puis Marthe Vassallo. Un grand moment d’émotion et d’intelligence sensible.

La femme des montagnes – Monts d’Armée : Roc’h Ruz et Tuchenn Kador

« Dans la gueule de l’Arrée par les routes sinueuses de Saint-Rivoal, Hanvec et Brasparts, sous un crachin dont la présence dans ce tableau n’étonnera personne », le chemin mène à la guerre des trois… sommets. Qui du Roc’h Ruz, du Tuchenn Kador ou du Roc’h Trevezel culmine ? Après bien des années, l’IGN a assigné 385 mètres à chacun. La paix est restaurée…

Bien avant, au XIXe, la dépression poussa nombre de paysans de l’Arrée, comme ceux de Lanfains, « à devenir des pilhaouerien… Voyageurs semi-nomades, les chiffonniers se confrontaient à d’autres réalités que celles de leur terre. Ils devinrent, au final, nettement plus instruits des réalités du monde que le commun des Bretons sédentaires. »

Bien après, au milieu du XXe siècle, « les habitants du hameau de Trédudon-le-Moine, à Berrien, choisirent de ne pas accepter l’ordre établi. » Trédudon fut le premier village résistant de France.

Après un homme rare, c’est une femme remarquable que l’on rencontre en la personne d’Hélène accompagnée de son mari Jules, tous deux ont impulsé une nouvelle dynamique vivifiante dans le territoire. « Brestoise d’origine, ex-journaliste, maître de conférences en littérature orale et désormais formatrice indépendante, Hélène cherchait un lieu « à la croisée des chemins ». Elle l’a trouvé ici, au Gouezou. Férue d’Histoire, elle collecte depuis plusieurs années des témoignages d’habitants de l’Arrée, des contes et des légendes, ainsi que des anciennes photos et cartes postales. » Doublée d’une excellente cuisinière, ces rendez-vous vespéraux hebdomadaires sont devenus si fameux qu’il convient de réserver sa place dans ce B&B sans équivalent.

« La boucle était bouclée. Le cercle avait sa quadrature. De Dol à Châteaulin, les montagnes étaient autant de pièces d’un même puzzle. Considérées séparément, ces éminences avaient chacune leur propre histoire. Reliés les uns aux autres, ces fragments formaient un codex. Ils racontaient la grande histoire. Celle, non pas d’une Bretagne parallèle, mais de la Bretagne tout court. Celle d’un arrière-pays qui n’en est pas un. Puisqu’il n’y a pas d’Armor sans Argoat, et inversement. »

Enfin, voilà le Yeun Elez. Une large dépression située au cœur des Monts d’Arrée. Zone de marécage qui a alimenté si longtemps les légendes et fournissait avec la tourbe une source de revenus. « Le Yeun, pour moi, n’est ni lugubre ni sinistre. Il est extraordinairement inspirant, doté d’une forte charge mystique. » Or, tout charge mystique mène à…

L’invisible – Menez Hom

Qui conclut ce guide de 233 pages.

Et les quelques passages que nous en avons extraits pour vous donner un avant-goût du voyage. Le reste est à l’avenant : passionnant.

L’une des forces de cet Himalaya breton tient dans le fait que Nicolas Legendre parvient, grâce à un style fluide à la ligne claire et un rythme allegro ma non troppo, à communiquer son expérience extérieure et intérieure. Autrement dit, le lecteur se nourrit – chemine, arpente, découvre, respire et réfléchit – avec l’auteur. Une fois refermé cet atlas narratif, l’un et l’autre se réjouissent d’avoir découvert un trésor : un nouveau versant de la carte, du territoire, de la Bretagne. L’Himalaya breton, c’est des monts et merveilles.

ô collines
refuges de vieux renards éraillés
j’aime vos pentes maigres
et je vous appelle montagnes
petites montagnes lisses imbibéEs de fleurs
inouïes et roses à l’approche de l’eau
épandues sur l’arche des plaines foisonnantes
collines collines

Paol Keineg, Hommes liges des talus en transe
Himalaya breton
L’Himalaya breton, Nicolas Legendre, Editions au coin de la rue, novembre 2020, 240 pages

L’Himalaya breton, Nicolas Legendre, Éditions au coin de la rue, novembre 2020, 240 pages, 13,5 x 18,5, prix : 17 € ISBN : 979-10-96883-10-3

Voir la recension à la 25e minute :

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