H+ : MORT, AMOUR ET TERRORISME (CHAP. 6)

H+ explore la quête de l’immortalité à la croisée de l’héritage pythagoricien et du projet transhumaniste. Un roman-feuilleton publié par Unidivers à raison d’un chapitre par jour.

Les précédents chapitres se trouvent ici : [1] [2] [3] [4] [5]

 

Chapitre

tetraktys

 

— « Qu’est-ce que les îles des Bienheureux ? – Le Soleil et la Lune. »

— « N’ayez pas sur les dieux des opinions ou des paroles hâtives. »

— « Entre amis, tout est commun »

— « Qu’est-ce que l’oracle de Delphes ? – Le Tétraktys. »

— « Qu’est-ce qui est le plus juste ? Offrir un sacrifice. »

— « Qu’y a-t-il de plus savant ? Le nombre. »

— « Suis Dieu »

(Paroles de Pythagore)

 

Maison de Pythagore, île de Samos, 980 jours avant

Noor, Audra, Ève, Pierre et Moran sont ressortis du temple à l’air libre, au grand jour. Ce qui ne manque pas de provoquer des frissons tant la différence de température est importante entre l’intérieur de la terre et le soleil de Samos. C’est devant un café grec sous la pergola qu’Ève, Noor et Pierre décident de prolonger leur conversation.

— Ce que nous croyons, Noor, moi et beaucoup d’autres pythas, c’est que l’objectif de l’humanité consiste à terme à se nourrir uniquement d’énergies végétales afin de sauvegarder les ressources naturelles de la Terre, restaurer l’harmonie du monde et offrir à chacun une place dans la société humaine. Le moyen, c’est un renouvellement sans fin de nos cellules et des cellules souches réparatrices de notre corps. Cela revient à avoir un sang toujours régénéré, toujours jeune.

— Ce que tu arrives déjà à faire en partie, Ève.

— Peut-être, mais j’ai toujours besoin de manger. Et pas moins qu’avant. Et même si je vieillis moins vite, mon corps se transforme. Ma poitrine se développe encore par exemple. Heureusement, d’ailleurs, je n’aimerais pas être bloquée dans mon corps de 14 ans…

— Oui, mais personne ne sait ce qui va se passer une fois ta croissance finie. Vas-tu vieillir plus lentement que les autres comme un pytha ? Ou bien très lentement, comme nous le supposons ? Voire pas du tout ? Pour nous en assurer, il va falloir réaliser différents tests et observer comment ton sang réagit chez une autre personne.

— Bon, si je résume bien vos explications : il y a trois écoles dans votre Ordre. Primo, les sages Philosophes qui se réveillent immortels dans l’île cachée où règne la vie éternelle. Deuxio, les Physiciens jouisseurs qui cherchent à duper la mort en la gavant. Tertio, les Mathématiciens qui pensent qu’une jeune fille en deuil – à ce propos, je tiens à rappeler que je n’ai rien demandé du tout… – va simplement trouver l’adresse du beau verger où poussent les fruits éternels. Et, à partir de là, tout le monde en profite : au revoir la réincarnation, bonjour le monde des Bisounours ! C’est bien cela ?

— Tu as le sens de la formule, Ève, mais, dans les faits, ce n’est pas aussi tranché. Car les frontières sont poreuses. Tel frère pytha va être plutôt Philosophe, mais sans dédaigner les plaisirs énergétiques ; telle sœur pytha va être Physicienne en partageant en parallèle l’attente de la jeune fille comme les Mathématiciens.

Ève ne peut s’empêcher de lever les yeux au ciel en affichant un sourire goguenard :

— Bref, chacun peut être tout et son contraire. Un grand flou. Peut-être artistique, mais qui ne rend ni votre ordre ni votre oracle très crédible…

— Cela peut te faire sourire, mais l’Oracle est tout aussi réel que notre capacité à capter l’énergie vitale des humains ou ta capacité à absorber l’énergie végétale. Donc, en quoi croire que tu es la personne appelée à découvrir comment abolir la mort est moins crédible que de se nourrir de l’énergie des plantes ?!

— …

— …

— Un point pour vous. Mais une dernière chose me chiffonne, Pierre et Noor.

— Oui, quoi, ma chérie ?

— Pourquoi, en tant que pythagoriciens canal historique, travaillez-vous vous à ralentir le vieillissement de votre corps ? Je ne vois pas le rapport entre votre Oracle et votre Art énergétique ? Pourquoi ne pas laisser le cycle de réincarnations se poursuivre normalement en attendant le jour où viendra la jeune fille ?

— Tout simplement parce que nous aimons la vie que nous menons.

— Si nous ne l’aimions pas, nous nous laisserions mourir.

— Nous aimons la vie que nous menons, car nous nous aimons… ajoute Pierre en prenant de ses deux mains les mains de Noor. Leurs visages s’immobilisent, leurs regards s’absentent, un sourire indéfinissable monte à leurs lèvres, ils irradient de bonheur. Dans l’esprit d’Ève se superpose le souvenir de l’énigmatique statuaire des époux étrusques qui l’a tant subjuguée lors de sa première visite du Louvre de Paris.

— Et vivre plus longtemps ne nous empêche pas d’aspirer à l’éternité. Bien au contraire. Non ? … interrogent ensemble Noor et Pierre qui fixent Ève dans l’attente d’une confirmation.

— Oui, bien sûr… répond Ève en baissant les yeux vers le plat de sa main avec laquelle elle rassemble des petites miettes invisibles éparpillées sur la table.

— …

— …

— Oui, bien sûr. Et si ce que prédit l’Oracle arrivait vraiment, croyez-vous que les morts vont ressusciter ? Est-ce que cela pourrait… me rendre ma famille ?

— Je n’en sais rien, Ève.

— Nous n’en savons rien.

— Mais ça vaut le coup d’essayer.

 

***

Maison de Pythagore, île de Samos, 970 jours avant

C’est la première fois qu’Ève rencontre une « sœur » en chair et en os. Enfin, à part Noor, bien sûr. Ainsi que les deux femmes gardes du corps (malgré leur féminité tendance virile et des échanges réduits à quelques politesses). Depuis que Pierre et sa belle épouse indienne l’ont invitée à Samos dix jours plus tôt, ils ont tenu Ève cachée et mis au courant du succès de leur recherche qu’une poignée des 144 000. Même pas l’équipe des dix-huit pythas qui continuent comme si de rien n’était à rechercher sur la planète la jeune fille en deuil. En tout et pour tout : les précédents Maîtres universels encore en vie et une dizaine d’amis intimes. Cixi est de ceux-là.

Ce matin, cette sculpturale Chinoise d’une trentaine d’années est arrivée à Samos en compagnie de ses gardes du corps, quatre solides compatriotes moulées dans des combinaisons noires. Il ne faut pas une heure, mais quelques dizaines de minutes, pour qu’un lien se noue entre Ève et Cixi. Le soir venant, elles décident d’aller dîner toutes les deux dans la taverne de Madame Antonis. Un dîner riche en confidences et en vin de Samos.

Cixi lui décrit en détail comment, jeune fille, elle a été détectée à Pékin par Pierre. Quelque temps après la mort de Mao, elle assistait avec sa mère à un gala international donné en l’honneur de la découverte, près de la ville de Xian, du Mausolée du premier empereur de Chine et son Armée de terre cuite. Les années suivantes, Pierre l’a formée de loin en loin au yoga de Pythagore. Pourtant, une fois adulte, maître de sa Lyre et de son troisième œil, elle a refusé l’initiation à l’Art énergétique. Quand elle a su qu’elle ne pourrait pas avoir d’enfants avec Qin, son amoureux depuis la maternelle. À 14 ans, ils s’étaient promis l’un à l’autre dès qu’ils seraient en âge. Hélas, un mois avant leur mariage, Qin est mort à la suite d’un accident d’escalade en Grèce, dans les Cyclades. Triste coïncidence. Mais qui rapproche encore plus Cixi et Ève.

— Je ne voulais plus vivre. Dans mes cauchemars, je revoyais la clinique Kriora à Pékin où j’avais fait rapatrier Qin. C’était à chaque fois le même scénario traumatisant : j’entre dans sa chambre, son visage paisible dans le coma me sourit ; je stimule certains de ses sens, comme me l’avaient conseillé les médecins ; mais pour le coup vraiment tous ses sens ; je monte sur lui à califourchon ; nous prenons du plaisir ; son rythme cardiaque s’emballe et chute d’un coup… Ce cauchemar n’a cessé de me faire revivre autrementle jour de sa mort. En réalité, sa mort est survenue un dimanche matin. Mes exercices de stimulation avaient enfin porté leurs fruits : Qin est sorti du coma. Il a ouvert les yeux et m’a reconnue, j’étais folle de joie ; nous nous sommes embrassés. Quelques minutes après, son cœur s’est arrêté définitivement. Le mien était brisé. Les semaines suivantes, j’ai pensé mourir des dizaines de fois. Rien ne me retenait malgré l’affection que me prodiguait ma famille, mes proches et mes amis. Tous les membres de mon clan m’ont soutenue. Pourtant, je m’enfonçais. Et puis, une nuit, j’ai senti quelque chose en moi bouger. Le matin, au lieu de traîner dans mon lit, je me suis levée d’un bond et j’ai appelé Pierre en lui annonçant que j’étais prête à être initiée si l’Ordre voulait toujours bien de moi. Huit mois après, j’ai été initiée à l’Art énergétique avec comme conséquence, à l’image de tous les pythas, de devenir stérile. Mais mon cœur avait redémarré.

Ce dîner fait de Cixi et Ève non seulement des amies mais des confidentes. Les semaines suivantes, les échanges si confiants avec Cixi modifient l’état d’esprit d’Ève. Malgré les explications convaincantes et la gentillesse de ses hôtes depuis son arrivée à Samos, un doute latent lancinait au fond de son esprit : n’a-t-elle pas été entraînée par Pierre et Noor dans un délire collectif ? La voilà rassurée à présent. Car Cixi est une femme à la fois si puissante et si intègre qu’Ève ne l’imagine ni se tromper ni tromper qui que ce soit.

 

***

Maison de Pythagore, île de Samos, 880 à 731 jours avant

Trois mois après leur rencontre, alors qu’elles viennent de nager lentement et longuement dans une crique sauvage, Ève et Cixi discutent, allongées sur leur serviette de plage, des différentes sensibilités qui partagent les pythas et des difficultés à nouer de véritables amitiés. Ève émet soudain l’idée que Cixi pourrait peut-être, si elle le désirait, lui présenter plus avant le yoga de Pythagore… Son amie chinoise au corps athlétique et aux yeux insondables la considère une bonne minute en silence. Puis elle se relève d’un bond souple : « Viens, on rentre à la maison ». Ève se redresse. Pour l’aider à se relever, Cixi lui tend ses paumes. Ève y pose les siennes.

Une fois connectées, toutes deux découvrent intimement qu’elles ne se trompent pas. Cixi est entrée dans l’esprit d’Ève en lui rendant sa présence à la fois si perceptible, si éclatante et si délicate, que la jeune fille en deuil est aussitôt convaincue que l’Art énergétique constitue un potentiel vital incontournable, l’évolution naturelle de sa personne.

— C’est un très beau jour, Ève… Tu seras ma première filleule sachant que j’ai déjà un filleul, Matt. À présent, répète après moi : « Silence, au nom de Pythagore qui a révélé le Tétraktys de notre sagesse, source qui contient en elle les racines de la nature éternelle… »

Après s’être engagée, Ève se jette dans les bras de Cixi qui, d’un naturel pourtant avare en effusions, la serre tendrement contre elle.

Quelques mois d’entraînement au yoga de Pythagore suffisent pour qu’Ève, habilement guidée par sa marraine, découvre la Lyre en elle, puis la réveille, apprenne à l’effleurer, la caresser, la faire résonner. Encore quelques mois, et son œil intérieur devrait être complètement ouvert. Elle visualise déjà bien son corps énergétique, et le flux qui monte et descend le long de sa colonne vertébrale. Cela étant, elle peine sur des parties moins rayonnantes comme la plante des pieds, laquelle est pourtant centrale en matière de terminaisons nerveuses. Selon Cixi, sa maîtrise est déjà bien avancée et bientôt suffisante pour connaître l’initiation à l’Art énergétique, laquelle est prévue, conformément à l’Oracle, seulement dans deux ans, le jour de l’élection de la nouvelle Maîtresse universelle.

Comme la tradition de l’Ordre veut que ses membres suivent la recommandation du Maître universel sortant, en l’occurrence Pierre, sa successeur devrait être Cixi. C’est donc sa marraine qui va l’initier à l’Art énergétique. On ne peut rêver meilleure préparation et meilleure conclusion ! En attendant, bien qu’ils s’efforcent de lui cacher leur excitation, Ève sent bien que Pierre, Noor, Cixi et leurs huit gardes du corps attendent avec impatience le possible dénouement prophétique de son initiation. Cela lui met un peu la pression à chacune de ses venues mensuelles. Un peu beaucoup. Vivement qu’elle se réinstalle à temps complet chez elle !

 

***

Maison de Pythagore, île de Samos, 731 jours avant

Ce mois-ci, cela fait déjà seize jours d’affilée qu’elle réside chez Noor et Pierre à Samos… Elle ressent le besoin de vite rentrer chez elle. Sa maison, sa chambre, son jardin, ses plantes lui manquent tellement ! Intimement. Pierre et Noor sont adorables, ils sont aux petits soins, ils la couvent. Ils sont tellement protecteurs que cela en devient étouffant… Plutôt lui qu’elle d’ailleurs, car l’ancienne résistante aime chérir chez les autres l’idée d’une liberté sans entrave. Pierre fait tout pour retenir Ève le plus longtemps possible à Samos lors de leur réunion mensuelle pour être formée par Cixi et leur donner son sang. Il est vraiment temps qu’elle renoue avec sa vie classique d’étudiante. Une vie de jeune fille, avec un grand secret et une grande attente, mais une vraie vie de jeune fille. La veille, Ève leur a annoncé son intention de ne plus passer que trois ou quatre jours avec eux chaque mois. Noor a encouragé sa décision : « fréquenter des gens de ton âge ne peut te faire que du bien » Pierre en a accepté l’idée : « Noor a raison, mais fais attention à ne pas perdre de vue l’essentiel ». Or, les circonstances précipitent cette bonne résolution.

Cixi, qui est déjà en retard d’un jour et demi à leur rendez-vous mensuel, vient d’appeler pour leur annoncer qu’elle doit impérativement se rendre demain après-midi en Algérie pour servir d’épouse à son ami Peter qui vient y chercher une jeune orpheline qu’ils ont ensemble adoptée. Les autorités algériennes ont fermé les yeux sur les préférences homosexuelles du futur père, pourtant bien connues des médias, eu égard à son immense pouvoir et à ses généreux dons. Pour autant, la mention d’une mère adoptive reste obligatoire sur les papiers et sa présence requise le jour de sortie du territoire de l’enfant. Bref, l’agenda de ministre de Cixi se trouve surchargé par un imprévu impossible à repousser étant donné que Peter s’est déjà envolé il y a trois jours de son île privée en Polynésie française où il habite avec son mari Matt.

Bref, le plus simple, c’est que Cixi atterrisse demain matin en coup de vent sur l’aéroport de Samos et redécolle avec Ève aussitôt. Le trajet vers l’Algérie fournira un petit moment pour que sa marraine lui dispense d’une manière confortable son entraînement au yoga de Pythagore. Et, le lendemain soir, en repartant d’Algérie pour ramener Ève chez elle, Cixi recevra en injection les 500 millilitres mensuels du sang de sa filleule. Dans ce sens ou dans l’autre, à l’aller ou au retour, peu importe. Oui, c’est la meilleure solution étant donné l’impératif de respecter le volume d’un demi-litre et la fréquence de trente jours définis par le protocole auquel se soumettent avec succès Cixi et Pierre depuis le commencement des transfusions il y a neuf mois.

Ève aime donner son sang. Elle aime l’idée que son sang soit universellement bénéfique. Que Cixi se sente plus à l’aise dans son corps de jeune veuve sans enfant et que Pierre n’ait plus besoin de sa canne pour marcher. Grâce à lui, grâce à elle. À chaque prise de sang, elle s’assoupit avec le sentiment du travail bien fait, un abandon satisfait… Elle s’enfonce doucement dans le sommeil…

 

***

Jet privé de Cixi, entre Samos et Tébessa, 730 jours avant

Ève ouvre des yeux encore ensommeillés sur le spacieux salon du jet privé… Cixi est assise en face d’elle à deux mètres. Sa marraine a abaissé à moitié le dossier de son large siège en cuir blanc, sa joue gauche repose sur l’appuie-tête. Elle regarde par le hublot, le regard perdu dans quelques indéfinissables pensées. Ses mains fines et athlétiques se rencontrent au bas de son ventre qu’elles semblent masser doucement. La manche droite du chemisier écru est remontée pour laisser place à l’aiguille de la perfusion sanguine. Les jambes affermies par la pratique intensive des arts martiaux se déploient dans un jodhpur en lin crème. Muscles et cheveux relâchés, son visage est lisse comme celui d’une poupée de porcelaine cuivrée. Ses traits arborent la noblesse de ses origines de princesse Han et l’éducation impeccable propre aux filles des hauts dignitaires du Parti communiste chinois. Son corps paraît avoir une trentaine d’années alors qu’elle est née il y a plus de cinquante ans. Comme beaucoup d’Asiatiques, elle ne porte aucun parfum. De son corps n’émane qu’une faible transpiration. Un peu plus à hauteur de la tête. Un ensemble organique, un soupçon iodé. Un examen approfondi des molécules qui se pressent dans la muqueuse nasale révèle à Éve de… de la réglisse, du bambou, de l’ascophyllum, de l’orchidée, du thé blanc… – une crème de jour.

De l’autre côté de la cabine, deux gardes du corps sont rivés à leurs smartphones : l’une d’elles semble lire, l’autre examiner avec soin son visage, les deux autres sont absorbés dans une partie de mah-jong. Il reste quarante-cinq minutes avant d’atterrir sur l’aéroport privé de Tébessa en Algérie pour aller chercher Aïcha, la nouvelle fille adoptive de ce Peter Thiel qui est le meilleur ami de Cixi depuis leur rencontre en 1990 sur le campus de Stanford.

Ève revient à son propre corps en humant d’un geste discret ses aisselles ; elle n’a pas eu le temps de prendre de douche avant de rejoindre l’aéroport aux aurores. Ça va… Elle referme les yeux. Que de changements dans sa vie en un an : la disparition de toute sa famille, sa survie inattendue, la rencontre de Pierre et Noor, puis la présentation de celle qui est devenue depuis sa marraine pytha, la belle et puissante Cixi.

C’est d’ailleurs en grande partie grâce à elle que tout ce cheminement a lieu : l’équipe de recherche de Pierre basée à New York bénéficie des puissants moyens de télécommunication de Cixi, notamment l’accès par une porte dérobée aux programmes de surveillance électronique américains Prism et Upstream. Comme l’indique le logo bleu sous-titré China Mobile qui colore de son esprit ying-yang les flancs de son jet privé, Cixi possède d’importantes participations dans le premier opérateur mondial, mais aussi AT&T, Vodafone, Alcatel-Lucent et plusieurs autres sociétés liées de près ou de loin aux communications de toutes natures : internet, téléphonie, radar, satellite, fusée, missile… aussi bien que dans les principales entreprises de production et diffusion de jeux vidéo connectés. Comme l’explique Cixi : « en attendant le jour où nous serons tous immortels, quel meilleur moyen pour les humains de prendre en patience leur légitime aspiration à faire de la société un paradis que de détourner leur créativité dans des mondes virtuels afin d’y temporiser leur désir ?! »

C’est dans ce cadre que son ami Peter a débarqué sur le sol algérien trois jours plus tôt afin de négocier pour leur commune holding un contrat avec Algérie Telecom. En jeu, la pose de 20 000 kilomètres de câble de fibre optique de génération quantique à travers le territoire national. Il est prévu que tout ce petit monde se retrouve à l’aéroport militaire de Tébessa en fin d’après-midi après avoir récupéré la petite Aïcha qui s’envolera avec son père adoptif vers la Polynésie française tandis que Cixi repartira vers la Chine après avoir déposé Ève chez elle.

— C’est réglé comme du papier à musique – avait expliqué Cixi à Ève au décollage de Samos –, une fois à Tébessa, un représentant et des véhicules mis à disposition par Algérie Telecom vont nous conduire à l’orphelinat. D’ailleurs, en compagnie d’un de tes compatriotes, un jeune journaliste qui consacre un reportage à la situation scandaleuse des orphelins en Algérie. On déjeune là-bas et on repart avec Aïcha à l’aéroport où Peter doit nous rejoindre entre 16 et 17 h en provenance d’Alger. L’occasion pour toi de faire la connaissance de Peter Thiel qui est l’un des hommes les plus puissants de la planète en plus d’être un ami intime. Un monstre d’intelligence et un sacré misogyne que je ne n’arrête pas de charrier ! Ensuite, je te dépose chez toi avant de rallier Pékin…

 

***

Jet privé de Cixi, entre Samos et Tébessa, 730 jours avant

Toujours bien au chaud dans cet entre-deux flottant où sommeil, rêve et réveil mêlent leur porosité au ronronnement hypnotique des réacteurs de l’avion, Ève regarde autour d’elle. Cixi a terminé sa perfusion et décroché l’aiguille ; elle est toujours allongée dans la même position, mais les yeux fermés. Ève s’empare de la brochure qui domine la pile de magazines posés sur la table basse à côté. C’est celle de l’orphelinat de Tébessa où ils se rendent chercher la petite Aïcha. La garde du corps qui semble lire détourne la tête vers elle. Ève lui adresse un sourire, la garde chinoise se replonge aussitôt dans son smartphone, tandis qu’elle ouvre la brochure qui présente la Maison pour jeunes filles talentueuses de Tébessa.

C’est une institution scolaire administrée par la Fondation OAMD (Orphans Advanced Mind Detection), laquelle est largement financée par Peter Thiel. Un programme annuel de plusieurs centaines de millions de dollars. Depuis une quinzaine d’années, OAMD détecte dans le monde entier et assure l’éducation d’orphelins qui démontrent des qualités intellectuelles supérieures. Aujourd’hui, déjà plus de 5 000 élèves se répartissent dans trente-quatre orphelinats présents dans vingt-huit pays. Pour les élèves les plus brillants et les QI les plus élevés, direction l’Académie Transhumanis pour un parcours H+ avant de rejoindre les Universités de Stanford, Harvard, Princeton, Yale, Columbia, Chicago ou le MIT en fonction des talents de chacun.

« Environ 3 000 enfants sont abandonnés chaque année en Algérie. Abandonnés définitivement dans la rue ou placés en crèche par décision de justice à la suite soit d’un divorce, soit de maltraitances, soit d’un litige entre la mère et le père présumé, soit par la mère célibataire dont la condition est socialement très mal vue. Les enfants nés “hors mariage” débutent bien difficilement leur existence en Algérie, alors qu’ils n’en sont en rien responsables…

La religion musulmane proscrivant l’adoption, une grande partie des orphelins grandissent dans des institutions spécialisées jusqu’à leur majorité avant de se retrouver à la rue. La loi islamique (charia) autorise théoriquement la kafala (prise en charge d’un enfant), laquelle est freinée en pratique par une bureaucratie tatillonne. Après un marathon administratif, si la demande de la famille adoptive est enfin acceptée, elle n’est en aucun cas autorisée à remplacer la famille biologique au plan administratif ou légal (pas d’héritage possible).

Le gouvernement algérien tente depuis des années de trouver une réponse à cette situation dramatique qui ne fait qu’empirer en raison des catastrophes naturelles et des décennies de terrorisme, mais n’avance que très lentement. Résultat : bien qu’Algérie Télécom ait mis deux numéros de téléphone gratuits à la disposition du ministère de la Solidarité nationale et du ministère de la Famille et de la Condition féminine, les jeunes membres de cette frange marginalisée par la société sont surtout pris en charge par des associations caritatives nationales et des ONG internationales, laïques ou non.

Crèches, nids, foyers d’accueil, jardins d’enfants, centres sociaux, maisons familiales, maisons d’éducation pour jeunes filles, pour jeunes garçons – les appellations données aux orphelinats sont multiples.

La “Maison pour jeunes filles talentueuses” est, quant à elle, située dans une vallée des monts Tébessa qui enjambent la frontière algéro-tunisienne. Dans la Wilaya (Région) de Tébessa qui couvre une superficie de plus de 10 000 km², à 18 km de la ville du même nom, elle occupe une superficie de vingt hectares dans une vallée boisée et irriguée artificiellement.

Avec une capacité d’accueil de cent vingt orphelines, âgées de 5 à 13 ans, la “Maison pour jeunes filles talentueuses” se compose d’un édifice principal et de trois pavillons construits en pierre, chanvre et terre, planchers en hourdis et couvertures en tuiles et panneaux solaires.

“Le Savoir”, bâtiment principal construit sur cinq étages et un sous-sol, est dédié à l’enseignement avec des salles de classe, de langues (l’enseignement est dispensé en arabe, en français, en anglais et le chinois est en option), six laboratoires, deux centres informatiques.

“Le Nid” comprend quatre chambres communes destinées aux pupilles de 5 à 9 ans.

“L’Internat” réunit les chambres des élèves âgés de 10 à 13 ans.

“Le Loisir” est un pavillon de réception, de récréation et de spectacles doté d’une salle de cinéma haute définition.

“Le Corps” comprend trois réfectoires, une pièce de relaxation, un gymnase et un parloir organisé en petits compartiments munis de deux fauteuils.

Quant au pavillon de la direction et de l’infirmerie, il est surnommé “R. S” par les plus jeunes élèves, “Réprimandes et Sirop”, car l’architecte concepteur, Pierre Rabhi, a oublié de lui donner un nom…

Durant la construction des jardins, ce dernier a conservé les essences d’arbres présents sur le terrain en ajoutant de nouvelles : ifs, cèdres, oliviers, cyprès, pin pignon, pin Coulter, pin des Canaries, sapin de Numidie et chêne Zeen. Entre les différents petits bois et bosquets, plusieurs parcelles sont dédiées au sport et un potager de trois hectares fournit la cuisine l’année durant. L’ensemble est moderne, confortable et accueillant. Et l’équipe encadrante ne peut que se réjouir de l’atmosphère de gaieté et d’intelligence studieuse qui règne dans toute la Maison. »

Cette présentation rehaussée d’une douzaine de photos très réussies produit l’impression d’un havre de paix pour des enfants (surdoués) qui ont croisé la chance de leur vie. Seul bémol, que résumait une feuille volante ajoutée à la fin de la brochure, datée de la veille et frappée à la fois du logo de la Fondation OAMD et du tampon CONFIDENTIEL : l’inquiétude provoquée par l’augmentation des incursions de terroristes sur le territoire algérien :

« Après plusieurs années de lutte acharnée, le gouvernement algérien a réussi à chasser la large majorité des éléments salafistes du pays dont une partie s’est réfugiée en Tunisie. Depuis, la frontière algéro-tunisienne est devenue une passoire sensible. Quelques hélicoptères surveillent chaque jour les déplacements le long des frontières afin de prévenir l’intrusion de djihadistes. Reste que placer sous surveillance près de mille kilomètres relève de la gageure. La semaine précédente, une embuscade tendue contre un poste de l’armée algérienne a coûté la vie à neuf militaires. Deux mois auparavant, c’était une équipe de huit étudiants suisses en archéologie qui a été retrouvée à quelques centaines de mètres d’une route de montagne peu fréquentée. L’un deux a réussi miraculeusement à s’échapper, tous les autres sont morts le cou tranché, les femmes après avoir subi les pires outrages. Une sorte de jeu de massacre s’est mis en place lentement mais sûrement : des terroristes en herbe rivalisent de cruauté durant de petits raids afin de se faire remarquer par l’émir du Sahara, Mokhtar Okacha, qui vient de s’autoproclamer Calife du Maghreb islamique. »

 

***

Aéroport privé de Tébessa, Algérie, 730 jours avant

Le soleil écrase le tarmac. Brassé dans des nappes d’huiles et des vapeurs d’essence iridescentes. Répercuté par le zinc des bâtiments, des hangars, de deux hélicoptères immobiles. Reflété sur les armes de trois militaires et dans les lunettes de soleil des deux civils qui les attendent au bas de la passerelle du jet. Cixi, Ève et les quatre gardes du corps cherchent les leurs et s’en coiffent. La lumière aveuglante s’atténue et délivre une réalité filtrée. S’approche un homme athlétique au visage curieusement anguleux et vêtu d’un complet cravate impeccable malgré les fines poussières qui toupillent de-ci de-là.

— Simon Bouamra, envoyé par la direction d’Algérie Telecom. Nous sommes très honorés de pouvoir vous assister. Bienvenue à Tébessa ! – ajoute-t-il avant de présenter le jeune homme élancé, d’au moins vingt ans son cadet, qui se tient un pas en arrière – Et voici Addon, un jeune reporter free-lance, recommandé par le rédacteur en chef d’El Watan. Il réalise un reportage sur les conditions de vie des orphelins en Afrique et leur prise en charge par la fondation OAMD.

Des cheveux noir de jais, une peau pâle comme du lait et des yeux émeraude quand le journaliste relève ses lunettes pour les saluer.

Rompue à tous les protocoles, Cixi prend sans tarder les choses en main. Quelques minutes plus tard, les formalités administratives expédiées, le groupe rejoint trois puissants 4×4 en station devant l’aéroport militaire. Les trois militaires s’assoient à l’arrière du premier ; Cixi, Ève, Simon et Addon se calent dans le second ; les autres gardes du corps dans le dernier. La trentaine de kilomètres va être parcourue en une bonne demi-heure sur la route étroite, mais bien entretenue qui mène à la Maison pour jeunes filles talentueuses de Tébessa. Assis à l’avant à côté du chauffeur, le représentant d’Algérie Telecom laisse Cixi, Ève et Addon converser tous trois confortablement assis à l’arrière. À sa demande, Addon résume à Cixi la situation des orphelins en Algérie ; de son côté, elle accepte de livrer à la curiosité du journaliste quelques détails sur l’investissement de AT&T et China Mobile, notamment le trajet géographique retenu pour la pose à travers le territoire algérien de 20 000 km de fibre optique de génération quantique.

Quant à Ève, elle découvre le bel Addon. Par l’audition, la vue et… l’odorat. Bien calée sur la banquette côté fenêtre, elle l’observe. Son esprit enclenche ce mode pleinement réceptif qu’elle a découvert et perfectionne depuis son adolescence. Sa conscience, à la fois soutenue et relâchée, devient pure ouverture et attention concentrée. Les informations émises par Addon sont invitées à entrer en elle, sans filtre ni jugement, afin de les décoder le plus authentiquement possible.

La peau d’Addon semble restituer la forte dose de rayons de soleil reçue durant l’attente sur le tarmac de l’aéroport. Son front et les paumes de ses mains filtrent une saveur salée à peine perceptible – chlorure de sodium. Les glandes sudoripares qui débouchent dans les follicules pileux de ses aisselles et mamelons exhalent un complexe de… miel, de cumin et de copeaux… d’un bois blanc frais… Les paupières d’Ève se ferment par à-coups tandis qu’elle se concentre activement sur les informations qui se déposent sur la muqueuse respiratoire de son nez. Dans le fin voile de transpiration d’Addon sont tissées une fragrance subtile et diverses associations moléculaires accrochées à la veste kaki, un peu râpée au cou, la chemise bleue sans poche et le pantalon de lin beige, fluide, mais un peu serré à l’entrejambe : une floraison de senteurs ambrées, musquées, épicées se mélange à de… la rose, du jasmin, de la fleur d’oranger. Quelques minutes s’étirent durant lesquelles Ève laisse son esprit décoder les informations ressenties. Les yeux désormais clos, elle ne se rend pas compte qu’Addon, tout en échangeant avec Cixi qui se rafraîchit d’un jus de grenade, lui jette de rapides coups d’œil. D’abord étonnés. Puis amusés. Enfin, peut-être un peu charmés par ce mignon nez aux narines en amande mues par de profondes inspirations quasi silencieuses. Ève achève le tour de ce panorama olfactif par des touches d’encens, d’opoponax et de benjoin. Ses yeux s’ouvrent. Juste le temps d’apercevoir les grands et beaux yeux de faon d’Addon se détourner de son regard avec un sourire charmant. Surtout ne pas rougir… Elle plante son visage contre la vitre et observe le paysage qui défile. L’odeur corporelle d’Addon reste en elle. Un parfum agréable. Suave… Très agréable…

Voilà que la Maison pour jeunes filles talentueusesrévèle toute son ampleur au sortir d’un virage qui surplombe la vallée. Deux pavillons de taille moyenne entourent un vaste bâtiment, tous trois recouverts de belles tuiles, de panneaux solaires et de larges antennes satellites. Tout autour, protégée par une palissade en bois, plusieurs hectares imbriquent un terrain de tennis, de basket, de soccer, une piscine, des pelouses, des jardins, un potager, un grand verger, des bosquets épars et un bois. Un microcampus, bien plus qu’un simple orphelinat.

Le premier 4×4 s’arrête devant le portail d’entrée tandis que les deux autres le dépassent pour aller débarquer ses passagers devant le bâtiment principal. Ève aspire à vite se retrouver dans les jardins alentour, véritable poumon vert qui nourrit les maîtres et leurs élèves. Elle sent son énergie vitale affaiblie par les dernières heures passées dans des milieux pauvres en présence végétale. Mais difficile de se soustraire à l’accueil du directeur de l’établissement et aux présentations des lieux. Vêtu d’un bermuda, d’une chemisette hawaïenne et de tennis blanches, il ressemble à un étudiant californien malgré une barbe grisonnante. Aïcha, qui s’appelle officiellement depuis deux jours Aïcha Thiel, se tient à ses côtés. Bien droite.

Les dents éblouissantes de la jeune fille de 11 ans tranchent non sans grâce avec ses cheveux et ses yeux sombres. À l’invite du directeur, elle s’approche la tête à demi baissée de Cixi ; sa mère adoptive la prend dans ses bras avec retenue. L’étudiant californien met fin à cette étreinte un peu gênante en proposant de faire un tour avant de déjeuner, le temps qu’Aïcha finisse de rassembler ses affaires et les charge dans l’un des tout-terrain.

Accompagnée par le concert assourdissant des cigales, la visite se déroule en suivant les allées de gravier blanc tirées au cordeau dans une herbe étonnamment verte malgré le climat. Après les terrains de sport et la piscine de taille olympique alimentés en énergie par un moteur Kapanadze et un transformateur Rotoverter, des bosquets de figues de Barbarie et de grenades, des massifs de rosiers et de myrtes parsèment d’ombre le grand verger. Des fruits et légumes multicolores se croisent au milieu de différentes plantes destinées à les protéger en renforçant mutuellement la vitalité de chacun. L’ensemble dessine comme des sortes de mandalas minéraux et végétaux irriguées par un système naturel de phytoépuration des eaux usées.

Ève se grise des essences qui tournoient dans l’air. Les molécules odorantes remontent par les fosses nasales et le palais buccal vers l’épithélium qui transmet l’information nerveuse aux bulbes olfactifs de son corps en manque. Un exquis festin d’eucalyptus, romarin, thym, verveine, myrte, laurier, fenouil, faux poivrier, menthe pouliot, orange, citron, figues, grenade, rose… Elle se réjouit de ces vagues de bien-être qui inondent son intérieur, de cette alchimie accomplie par son organisme afin de se purifier en régénérant les cellules endommagées par les radicaux libres.

Les yeux quasi clos, Ève continue seule sa déambulation dans les jardins. Elle remonte une allée de figuiers bien mûrs. Puis les parfums volatiles d’un bosquet de grenadiers. Ses fruits en forme de cloche, luisants et garnis de veines rouges et de petites loges remplies de grains de suc, dégagent un effluve fort, un peu urineux. Comme dans les cerises ou les prunes, les flavanols qu’ils contiennent possèdent un pouvoir antioxydant bénéfique. Pour autant, la présence d’acide urique dans l’air est anormalement puissante ! Elle se mélange à des apports inattendus. Peu agréables. De la peau de chèvre… des acides caproïques… des émanations animales et fécales de… mulets ou d’ânes… le rance du petit-beurre… acides gras et peroxydes… et puis du tabac sylvestre… de qualité assez rude… et artificiellement aromatisé… Un humain ! Elle ouvre les yeux. Juste le temps d’apercevoir entre deux branches de grenadiers un visage barbu coiffé d’un chèche qui lui fait signe de se taire en esquissant un sourire malin. Juste le temps de pousser un cri étouffé par la main puissante d’un homme venu se coller contre son dos pour lui ceinturer la taille.

 

***

Jardins de la Maison des jeunes filles talentueuses de Tébessa, 730 jours avant

Si Addon déambule dans les jardins pour en découvrir l’agencement et les innovations, il espère secrètement tomber nez à nez avec Ève qu’il a vue se détacher du groupe le nez en l’air. Elle a pris un chemin de traverse du côté des orangers. Un nez qu’elle a d’ailleurs fort mignon, comme le visage, et tout le reste…

Il remonte une petite allée de figuiers de Barbarie aux beaux fruits jaune orangé. C’est trop tentant. Il attrape une figue charnue à l’ovale parfait et la peau souple qu’il entaille d’un coup d’incisive pour l’ouvrir en deux. La chair rosée piquée de grains noirs se révèle dans la bouche acidulée et sucrée. Éclatante de parfums. Un délice ! Mais la dégustation de la chair entre les dents et le palais est rompue par un curieux bruit étouffé qui surgit dans ses oreilles. Un cri ! Un cri en provenance du bout de l’allée… Oui, par là-bas… À gauche… Vite, l’allée parallèle… Non, la suivante… Addon, parti comme une flèche, s’arrête brusquement en découvrant Ève aux prises avec un Bédouin devant un grand tas de terre qui jouxte un trou.

D’un bond, Addon saute sur le dos de l’agresseur, enserre son cou à l’aide de son avant-bras et comprime violemment la trachée. L’effet est immédiat : le souffle coupé, ce dernier lâche prise tout en s’efforçant d’échapper au bras qui l’étrangle. Alors qu’Ève tombe à genou, les deux hommes chutent sur le côté et roulent à terre dans un violent corps-à-corps. Après un instant indécis, Addon prend le dessus en retournant contre la gorge de l’agresseur le poignard sorti comme un éclair de sa djellaba. Le Bédouin s’immobilise, vaincu. Mais alors qu’Ève pousse un hurlement, Addon n’a pas le temps de tourner la tête qu’un coup violent dans le dos le projette en avant, directement au fond du trou. Son corps instinctivement se recroqueville et protège le visage de ses bras qui cognent contre une pierre un bon mètre plus bas. Le hurlement d’Ève s’est mué en cri à nouveau étouffé par le bras du Bédouin. Tandis que son acolyte venu à sa rescousse jette du haut de la fosse un regard d’une malveillance satisfaite à Addon, il s’emploie à faire tomber de larges pelletées de terre sur lui. Addon tente en vain de se relever, contrarié par la douche de terre graveleuse et un bras inopérant. La terre s’accumule sur son corps allongé, pénètre ses habits à la faveur de ses tentatives de bouger de plus en plus étroites. La pluie épaisse tombe et l’oppresse. Une goulée de terre tombe à pic dans sa bouche alors qu’il espère avaler de l’oxygène. Une douche de terre. Ses narines sont bouchées, l’air lui fait défaut, ses poumons se compriment. Tout son corps est contracté par une urgence vitale. Ses membres fourmillent. Son cœur tambourine dans ses tempes. Il ne peut plus bouger. Un tout petit peu la pointe de la tête. Seuls ses yeux sont mobiles, ils fixent incrédules ceux du djihadiste qui lui sourit tandis qu’un nuage dans le ciel auréole son visage. Le bruit du monde est atténué, filtré par du coton. Un dernier frisson intérieur parcourt son corps des pieds à la tête.

Un éclair. Un éclair brusque, noir et violent. Frappe la tempe. De la tête du Bédouin qui semble se décoller du tronc sous la pression sèche du coup de pied. Devant le ciel, au milieu du nuage, un corps en extension strie l’air comme une flèche vibrante. Et retombe en parfait équilibre sur le bord de la fosse avant de sauter au fond, les jambes se plantent des deux côtés du corps tétanisé d’Addon. Cixi s’empresse de libérer son visage, sa bouche et ses narines…

 

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Retour au jet privé de Cixi, Tébessa, 730 jours avant

Les gardes du corps de Cixi et les militaires embarquent illico presto tout le monde dans les 4×4. Direction l’aéroport. Sur le chemin de retour, ils croisent trois hélicoptères de l’armée algérienne en route pour sécuriser la zone. Cela étant, l’hypothèse privilégiée par les autorités reste « une action isolée de deux bergers bédouins apprentis djihadistes qui ont tenté de kidnapper une élève de l’orphelinat et qui sont tombés sur vous… ».

Addon se remet peu à peu : à part un bras endolori et la peur de sa vie, tous les signes vitaux sont au vert. Il occupe confortablement à lui seul deux places à l’arrière du 4×4, en buvant des petites gorgées d’eau entre deux échanges avec Ève qui, assise à ses côtés, le couve de ses grands yeux brillants. Il s’avère qu’Addon avait prévu de continuer en Égypte son reportage sur les orphelins de la Fondation OAMD, mais un grand quotidien européen l’a appelé ce matin pour un rendez-vous de recrutement dans trois jours. Où ? Le monde est petit : au siège du journal qui se trouve à moins de trente minutes de la maison d’Ève. La jeune fille serait naturellement heureuse de mettre sa chambre d’ami à la disposition de celui qui a volé à son secours. « Vous pourrez séjourner chez moi tout le temps nécessaire. Il y a un grand jardin magnifique. Des conditions idéales pour se préparer à être recruté dans le meilleur journal de mon pays ! » Ève et Addon se sont souri. Ils se sont souri d’un immense sourire à la fois pudique et confiant. Avant que Cixi n’ajoute : « Comme je dépose Ève tout à l’heure, si vous voulez que je vous emmène avec elle, c’est de bonne grâce. En plus, mon jet est doté d’une petite unité médicale en cas de besoin. »

Épuisées par toutes ses émotions, Cixi, Ève et Aïcha se posent dans le salon du jet. Avachies dans les fauteuils moelleux, elles soufflent autour d’un bon goûter roboratif – un succulent gâteau au quinoa, myrtille et sirop d’érable, – tandis qu’Addon goûte les joies d’une longue douche tout aussi roborative.

Peter arrive une bonne heure après. Une heure encore passe à lui détailler l’attaque, faire connaissance et mettre en confiance Aïcha qui reste largement dépassée par tous ces événements. Puis Cixi et Peter vont en compagnie d’Aïcha remplir les formulaires de sortie du territoire. À 19 h 30, les deux jets décollent pour des trajets et des temps bien différents.

Dans l’avion de Cixi, l’idée de se réjouir autour d’un bon apéritif dînatoire remporte l’approbation générale. Des petits sandwichs haricots blancs tomates et des burgers de haricots noirs accompagnés d’avoine, oignon, olive, salade, tomate et jeunes pousses décorent vite la table basse. Une musique pétillante vient idéalement accompagner des bouteilles de Cristal brut 1990 par Louis Roederer. Le vol retour promet d’être… grisant !

Pourtant, alors que Cixi affiche un sourire enjoué depuis le décollage, Ève remarque un soudain malaise sur son visage ; sa marraine file discrètement vers sa cabine. Personne ne semble s’en soucier ; deux des gardes du corps entament même une surréaliste danse collé-serré…

Ne la voyant pas revenir, Ève prend le parti d’aller frapper à la porte de la cabine de Cixi. Qui l’invite à entrer. Elle est assise au bord du lit, jambes nues, en culotte et en pleurs. Elle se lève alors qu’Ève s’approche d’elle. La marraine presse sa filleule dans ses bras comme elle ne l’avait jamais fait. « Je suis si heureuse, Ève, je suis si heureuse ! C’est incroyable ! Merci Ève ! Merci à toi pour l’éternité… » Ève ne demeure interloquée qu’un instant, car au même moment où se presse dans ses narines cette odeur métallique si unique du sang cataménial, Cixi ajoute : « … comme disent les Chinoises, ma grand-tante me rend visite… Je connais à nouveau ma première lune… »

 

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Découvrez demain le prochain chapitre…

Tous les personnages et les situations de ce récit sont purement fictifs à l’exception de ceux qui ne le sont pas.

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