Un commencement est un moment d’une délicatesse extrême…

En cette période primordiale qu’est celle de Noël pourquoi ne pas donner à cette phrase l’illustration la plus évidente en substituant au mot commencement celui de naissance. Allons même un peu plus loin, celui de nativité.

C’est bien le cadre du roman de Michel Tournier Gaspard, Melchior, Balthazar : celui de la Judée devenue par la force une province romaine, il y a plus de 2000 ans.

Bien sûr, on pourrait longuement gloser sur la réalité de l’existence de ces fameux rois mages, puisqu’ils ne sont cités que par quelques lignes dans l’évangile selon Saint Matthieu. Mais ce ne serait qu’une inutile querelle d’exégètes, la dimension qu’ils apportent dans le mystère de Noël transcende très largement l’incertitude qui les entoure. « C’est l’hommage des peuples lointains au Sauveur, c’est, plus encore peut-être, l’irruption superbe et stupéfiante des mille et une nuits dans la grotte de la nativité. Peu de scènes du Nouveau Testament ont aussi souvent et magnifiquement inspiré la peinture occidentale. »  Laissez-moi vous les présenter.

Gaspard, roi de Méroé

Tu es noir… mais tu es roi Gaspard. Souvent tu penses à la phrase « nigra sum sed formosa » . Tu es certain que ta royauté se confond avec la beauté même… jusqu’au jour ou tu es confronté à la blancheur, à la blondeur, et à la trahison, mais cela tu ne le sais pas encore. Pour l’instant tu es juste envahi par la curiosité, il n’en faut guère plus pour qu’un souverain comme toi, n’ayant plus rien à souhaiter se jette sur la route avec toute sa suite.

Balthazar roi de Nippur

– Tu es un artiste dans l’âme. Fils de Balsarar et petit fils de Belsussar, tu as remplacé la cruelle lésine de tes ancêtres par une prodigalité au service de la beauté et rien ne t’arrête dans cette recherche. D’un caractère léger, tu préfères chasser les papillons plutôt que de t’adonner aux pesanteurs du pouvoir.

Collectionneur, tu crées le « Balthazareum » où s’accumulent tes trouvailles. Seulement voilà, la représentation est considérée par les religieux comme impie et le fruit de tes recherches est réduit à néant par la sottise et l’ignorance. À un âge où l’on préfère le calme, tu reprends la route en quête d’idéal.

Melchior, prince de Palmyrène

– Tu es prince mais tu es pauvre. Ton bien le plus précieux est l’amitié fidèle du vieux précepteur qui t’accompagne et une simple pièce d’or à l’effigie de ton père. Toi, le voyage, tu ne l’as pas choisi ; pour toi, il porte le nom d’exil.  À l’enfant roi, c’est l’or que tu présenteras…quelle ironie !

On peut dire que le décor est planté… pourtant il manque encore un personnage pour compléter ce royal aréopage, et pas des moindres, il s’agit de Hérode le grand. Roi des juifs.

Déjà auréolé d’une réputation de cruauté sans pareille, il est aussi un homme désespérément seul, dans l’impossibilité de trouver le moindre réconfort, et surtout pas au sein de sa propre famille. Juché au sommet de la puissance, il contemple de haut tout ce qu’il ne peut plus atteindre.

Il envoie donc nos trois rois mages à la recherche de cet enfant dont la destinée extraordinaire a été annoncée dans le ciel par une comète. Ses intentions sont-elles réellement pures ?

C’est au fond l’image presque classique de la légende des trois rois mages apportant dans la crèche de Bethléem les présents que l’on sait : l’encens, l’or, la myrrhe, seulement voilà, ce que beaucoup ignorent, c’est qu’il existe un quatrième roi mage et cela change bien des choses, en fait, cela engendre une nouvelle histoire, celle de :

Taor, prince de Mangalore

– Tu aimes ce qui est sucré. Maintenu par une mère avide de pouvoir dans une confortable ignorance, ta vie se déroule dans la frivolité. Il faudra un petit morceau de rahat-loukoum à la pistache pour te sortir de ta torpeur. Encombré d’une opulente suite chargée de sucrerie et de futiles babioles, tu entreprends un voyage qui sera celui de l’éveil.

On peut dire que cette quête a des motifs particulièrement légers, et c’est vrai pour nos quatre personnages. La recherche de la blondeur, celle d’un papillon aux couleurs étonnantes, le retour au pouvoir, une recette de confiserie, sont des raisons qui méritent à peine le nom de futiles. C’est pourtant l’un des thèmes récurrents de l’œuvre de Michel Tournier qui s’exprime là : « l’inversion des symboles ». L’incarnation de l’enfant correspond à la désincarnation des personnages, de superficiels ils deviennent profonds, d’inexistants ils deviennent des êtres humains, tout cela parce qu’ils ont connu l’illumination dans la crèche de Bethléem.

Tous… non, pas Taor, éternel retardataire, dont la quête personnelle se transforme en course contre le temps. Se lançant à la poursuite de Jésus, Marie et Joseph, c’est aussi le temps perdu qu’il essaye de rattraper.

Taor va subir à sa manière « l’inversion », les épreuves vont s’abattre sur lui, l’amitié se transformer en trahison, sa générosité pour les enfants de Nazareth se trouve contrebalancée par le massacre des Innocents ordonné par Hérode. Sa naïveté va le conduire à prendre la place d’un condamné aux mines de sel et c’est à cette occasion que l’inversion atteindra son paroxysme, lui l’apôtre du sucré, se retrouve détenu dans un monde où seul règne le salé. Si l’esprit se modifie, le corps n’est pas épargné… le prince replet et bien nourri cède peu à peu la place à un personnage erratique, une silhouette havre et décharnée qui en perdant sa chair retrouve l’essentiel. Il est le prince transfiguré.

Il est long pour Taor le chemin de Damas. Trente-trois années dans l’obscurité des mines de sel, jusqu’au moment où un prisonnier de fraîche date lui parle d’un prédicateur entendu près du lac de Tibériade… Il comprend enfin le sens de tout cela, le sens même du nécessaire sacrifice… « Le goûter qu’il avait donné aux enfants de Bethléem et le massacre des petits perpétré en même temps commençaient à se rapprocher et à s’éclairer mutuellement. Jésus ne se contentait pas de nourrir les hommes, il se faisait immoler pour les nourrir de sa propre chair et de son propre sang. »

Au sortir de cette épreuve, Taor va, pour une dernière fois, arriver en retard. Dirigé vers la maison de Joseph d’Arimathie où Jésus et ses disciples étaient attablés, c’est une salle vide qui l’accueille. Sur la table de cette Cène, des coupes contiennent encore du vin et quelques morceaux de pain sans levain rappelle la fuite hors d’Égypte.

Taor eut un vertige : du pain et du vin ! il tendit la main vers une coupe, l’éleva jusqu’à se lèvres. Puis il ramassa un fragment de pain azyme et le mangea. Alors il bascula en avant, mais il ne tomba pas. Les deux anges qui veillaient sur lui depuis sa libération, le cueillirent dans leurs grandes ailes, et, le ciel nocturne s’étant ouvert sur d’immenses clartés, ils emportèrent celui qui, après avoir été le dernier, le perpétuel retardataire, venait de recevoir l’eucharistie le premier.

Gaspard Melchior Balthazar par Michel Tournier de l’Académie Goncourt
Gallimard (1982), 277 pages, 8€

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Un commentaire

  1. Nous savions que Michel Tournier vivait ses derniers jours dans sa retraite de la forêt de Chevreuse. Nous n’osions pas aller le déranger et voilà, il est parti en nous laissant une oeuvre de parfait écrivain que j’ai personnellement admirée. Nous partagions le même goût pour les contes révélateurs des profondeurs de la psyché, et durant de longues années nous en parlions lors de signatures où par le fait de l’alphabet (mais pas seulement) nous nous retrouvions côte à côte. Il avait voté pour moi au Goncourt dès le premier tour et avait demandé au président du jury de l’époque, Hervé Bazin, d’attribuer le prix non seulement aux Egarés mais aussi à Naissance d’un spectre, roman “allemand” qu’il appréciait. Un deuxième tour eut donc lieu qui, à son regret, ne garda que les Egarés. Je lui ai toujours été reconnaissant de cette démarche.
    Gracq et Tournier sont les deux grands romanciers du vingtième siècle. Ils ont subtilement entrelacé littérature et philosophie au fil d’une langue exemplaire.

    FT

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