Poètesse avant tout, Gaëlle Josse sait traduire l’intensité émotionnelle d’un moment. S’inspirant d’un tableau hollandais du XVIIe siècle (dans Les heures silencieuses paru en 2010), d’un lieu mythique (Le dernier gardien d’Ellis Island, 2014) ou, aujourd’hui, des œuvres de Franz Schubert avec Un été à quatre mains,  cette mélomane compose une langue travaillée pour transmettre au lecteur des images et des émotions.

GAËLLE JOSSE1823, Franz Schubert connaît une année difficile, marquée par les échecs et la maladie, mais pourtant ponctuée par la création de quelques-unes de ses plus belles créations.
« Ses œuvres portent la marque de cette souffrance face à l’incompréhension. Le quatuor de La Jeune Fille et la Mort naîtra aussi de cette période. »

Préférant jouer pour ses amis dans les bars de Vienne, Franz retourne pourtant au château de Zseliz, en Hongrie chez le comte Esterhazy pour passer l’été. Six ans auparavant, il fut maître de musique pour les deux jeunes filles du couple, Marie et Caroline. Si Marie, aujourd’hui âgée de 21 ans, est bien jolie et admirée, la jeune Caroline est plus discrète et fragile. D’une timidité maladive qui lui barre souvent la route du succès, Franz n’est pas à l’aise chez cette famille aisée, bien nourrie, appréciant les fêtes et les mondanités. Mais il mettra cet été à profit pour enseigner et composer.

Jouer, oui, jouer pour ses proches, les réjouir de sa musique qui coule comme un ruisseau, comme une rivière, comme un fleuve, c’est tout son bonheur, mais arriver seul sur la mer immense d’une scène, atteindre le piano, saluer, comment faire ?

Très vite, au fil des cours de piano, il reconnaît en Caroline une âme sœur. « Elle comprend sa musique, la musique des paradis perdus. » C’est en pensant à elle, désormais, cette enfant fragile qui se déploie en jouant sa musique, qu’il va composer. Les femmes sont comme un continent perdu pour l’artiste. Franz se juge trop laid, trop pauvre pour être aimé. Et pourtant, un frôlement lors d’un jeu à quatre mains avec Caroline provoque un trouble émoi.

Difficile de savoir si cet instant de grâce est partagé, seules les sensations de Franz sont ici transcrites. Pourtant, il sera le dernier partage des deux âmes qui se ressemblent laissant simplement une couleur, une odeur et une partition en souvenir d’un instant brisé par les conventions de la noblesse. Gaëlle Josse peint par petites touches toutes les nuances de cette rencontre allant des teintes sombres du passé misérable de Schubert aux tons lumineux d’une passion, d’une intimité entre deux êtres sensibles qui s’expriment au piano. En très peu de pages, l’auteur met en musique une plongée dans un espace bucolique pourtant moins chaleureux que les bas fonds de Vienne , un vain désir ponctué de silence, une déception qui fera naître de superbes quatuors.

Le talent de Gaëlle Josse repose sur son style. Des mots simples agréablement mis en musique, de nombreux adjectifs pertinemment choisis forcent l’imagination, les images. De personnages simples, sensibles et tourmentés, elle crée la passion, jouant de la lumière et de l’ombre. Rien que les titres de ses romans sont des invitations à la poésie, aux instants magiques que le lecteur ne manquera pas de découvrir au fil des pages.

Gaëlle Josse Un été à quatre mains est paru le 23 mars 2017 aux Ateliers Henry Dougier, 80 pages, 8,90 €

Née en septembre 1960, Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille à Paris et vit en région parisienne. Elle a reçu le Prix Alain-Fournier en 2013 pour Nos vies désaccordées ( Autrement 2012) et le prix 2015 de littérature de l’Union européenne pour Les derniers gardiens d’Ellis Island ( Les Éditions Noir sur Blanc 2014)
GAËLLE JOSSE

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Lectrice boulimique et rédactrice de blog, je ne conçois pas un jour sans lecture. Au plaisir de partager mes découvertes.

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