Pour Frédérick Tristan, la Chine est « une affaire de famille ». Le Chaudron chinois, paru en 2008, est son cinquième livre sur ce pays qu’il a bien connu. Et si ce récit témoigne de son amour pour l’ancienne Chine, cela n’empêche pas l’auteur de s’inquiéter sur la perte actuelle de l’âme de ce nouveau « dragon doré » et de soutenir la noble cause du Tibet libre !

 

« La Chine est une affaire de famille », dites-vous…

 Mon grand-père vécut trente ans à Shanghaï vers 1880 et en rapporta tant de souvenirs qu’il transforma l’intérieur de la demeure ardennaise de mon enfance en maison chinoise. Plus tard, je fus délégué en Extrême-Orient, particulièrement en Chine, de 1969 à 1986. Enfin, j’eus le bonheur d’avoir pour ami proche Chou Lin Jin, le dernier descendant de la dynastie Jin, grâce auquel je pus approcher la Société du Ciel et de la Terre, la Tien Ti Houei, dont j’ai publié naguère les rituels avec commentaires dans Houng, les sociétés secrètes chinoises.

 
Quel est le rapport entre
le Chaudron chinois qui est un vrai roman d’aventures et ces sociétés initiatiques ?

Le roman est l’histoire d’un jeune chinois, Ti-Phang, qui, ayant mal lu les livres de la bibliothèque familiale, s’est pris pour un grand initié (un dragon doré) et s’est mis à mépriser ses parents qui en sont morts. Le récit raconte comment ce jeune homme va devoir réparer ce crime à travers des réincarnations successives. Cela m’a permis d’évoquer de manière non didactique la grande tradition chinoise de la vie et de la mort. Ainsi suivra-t-on Ti-Phang dans sa quête confucéenne d’une morale liée aux ancêtres, dans sa descente aux enfers taoïstes, dans sa pratique du bouddhisme T’chan. Dans mon premier roman chinois Le Singe égal du Ciel j’avais adapté une légende chère à tout l’Extrême-Orient et inconnue en Occident. Aujourd’hui, ce véritable conte a été joué au théâtre à plusieurs reprises pour le plaisir et l’enseignement de différentes générations. Avec le Chaudron chinois, j’espère apporter une meilleure connaissance de la pensée chinoise traditionnelle tout en divertissant le lecteur par un récit non exempt de facéties et d’humour. Notre époque se méfie des dogmes et nourrit un intense besoin de récits initiatiques et de contes merveilleux.

 
Le lecteur français ne se défie-t-il pas de l’imaginaire pour lui préférer le réalisme ?

Le réalisme n’exclut pas l’imaginaire. Une grande partie de notre existence est heureusement régie par un sain ludisme qui échappe à la contrainte quotidienne du réel. Lit-on une histoire pour retrouver celle que l’on vit déjà ? Beaucoup de lectrices et de lecteurs recherchent dans un roman une échappée vers un ailleurs. C’est le rôle essentiel de la fiction. À cet égard, l’imaginaire chinois est d’une grande richesse. On a même pu prétendre que la Chine ancienne faisait partie de l’inconscient populaire occidental. Voyez le Fu Manchu de Sax Römer ! Les histoires policières du juge Ti ! L’essentiel est qu’un récit de fiction soit crédible grâce à la logique interne de son parcours. C’est en ce sens que ma connaissance de la tradition Houng m’a permis d’approcher ce que l’on pourrait appeler l’âme chinoise et de la restituer dans un récit volontiers de type initiatique. Mais attention ! On pourra n’y lire qu’un récit picaresque ou fantastique, voire drolatique, et c’est très bien comme ça ! J’apprécie que mes romans puissent être lus à plusieurs niveaux.

 
Drolatique, en effet, lorsque Ti-Phang, votre personnage, entre dans un monastère d’obédience T’chan !

Ce passage du roman évoque l’initiation par le non-sens. lI s’agit d’amener le novice à se désencombrer du langage et de sa propension à croire en la réalité. Pour le bouddhisme T’chan, la réalité n’est pas réelle. D’où, pour un lecteur cartésien, un humour de type paradoxal comme « Il est rare de voir un fromage grignoter un rat », ou  » Un renard court si vite qu’il n’a plus de pattes ». Les adeptes du Zen appellent ça des Koan. Mon petit recueil Les succulentes paroles de Maître Chû illustre par de courts textes cette méthode particulière. Elle se rapproche de quelque manière de la pataphysique occidentale, mais dans un but différent. D’ailleurs, si l’on approfondissait sous cet éclairage l’ensemble du Chaudron chinois, on s’apercevrait qu’il s’agit, en fait, d’un énorme koan, de bout en bout !  Dans mes récits, j’ai toujours privilégié un certain humour décapant.

 
En revanche, d’autres passages décrivent des moeurs bien réelles de l’ancienne société chinoise tels que les rites de mariage ou d’obsèques.

C’était une société extrêmement ritualisée. Tout partait de l’empereur et descendait vers le peuple selon une pyramide excessivement hiérarchisée. Dans le Chaudron chinois, Ti-Phang est fils de mandarin. En se révoltant contre son père, il se révolte contre la rigidité du système social et se réfugie dans un monde de son invention, fabriqué à partir de ses lectures mal contrôlées. Trop tard, il sera obligé d’admettre son erreur et, à travers une série de redoutables épreuves, finira par s’intégrer à nouveau dans la tradition. Mais, cette fois, ce sera par amour de la jeune Nu-Haï, symbole vivant de la bonté, qu’il épouse et qui, lors d’une longue ascension du Mont O-Maï, l’accompagne vers son véritable destin. Lors de ce parcours décisif, le lecteur rencontrera les usages médicaux, littéraires et religieux de l’époque. S’y ajoute la description de superstitions et de croyances magiques que j’ai puisées dans des ouvrages classiques du Tao populaire : scènes d’envols et de métamorphoses, apparitions des esprits, rêves fantastiques, qui ajoutent au climat typiquement chinois du récit. La descente de Ti-Phang chez les morts suit la description des enfers indiens venus en Chine avec le bouddhisme. Ce sont les « prisons de la terre » (di yu) où seuls de rares héros peuvent descendre tout vivants.

 
Il s’agit donc d’une sorte de fantastique…

Le Chinois est un pragmatique qui adore le jeu et les contes. Il a dépeint le ciel et les enfers à la façon de la bureaucratie terrestre mais il vient toujours s’y mêler quelque singe pour y mettre la pagaille. Néanmoins, l’extraordinaire y rencontre toujours une signification morale. En effet, indépendamment de diverses croyances populaires toujours vivaces, on s’aperçoit que le maoïsme a peu changé les fondements confucéens de l’individu chinois en société. La famille et l’harmonie en sont les bases essentielles. C’est pourquoi la révolte de Ti-Phang contre sa famille est considérée comme si grave. Elle sape les fondements du système politique et social tout entier. Il faudra donc qu’en soignant sa conscience égarée il reconstruise tout ce qu’il a détruit par un orgueil futile. Et c’est en ce point que doivent entrer en jeu des forces extraordinaires afin que la cité et l’ensemble de l’empire puissent recouvrer l’ordre perdu. Dans le Chaudron chinois s’ajoute la vision taoïste selon laquelle ces forces doivent être de nature magique, proprement fantastique, car le déséquilibre provoqué par Ti-Phang a également ébranlé le cosmos. Il faut rien moins que remettre l’univers dans le droit-fil de l’Etoile Polaire en se repolarisant à l’intérieur de soi-même. L’amour sera le puissant moteur secret de cette régénération afin que le yin et le yang puissent de nouveau s’équilibrer dans l’harmonie retrouvée.

 
Le Chaudron chinois a-t-il un message à apporter à nos contemporains ?

Ce n’est pas un message, mais un témoignage. Tandis que la Chine d’aujourd’hui s’occidentalise, l’Occident s’imprègne peu à peu de la pensée orientale. Nous connaissons l’influence de ce qu’on appelle à tort la gymnastique chinoise, le Taï Chi Chouan, le Chi Kong, qui connaît en France de plus en plus d’adeptes. Il s’agit de la pratique de l’énergie vitale. Il en va de même pour l’acupuncture et, dans un autre ordre d’idée qui n’est pas sans conséquence, pour l’alimentation. Un roman comme le Chaudron chinois tente de décrypter le dessous de toutes ces influences — dessous qui est, en fait, le tissu vrai. Ma démarche d’écrivain a d’ailleurs toujours été la même, quel que soit l’imaginaire que j’ai souhaité aborder ou qui m’a sollicité. Que ce soit dans le monde anglo-saxon, germanique, arabe, juif ou chinois, toujours c’est l’homme et lui seul que j’ai tenté de décrire en sa grandeur et en ses failles et surtout en sa quête acharnée du Sens. Pour cela, j’ai voulu utiliser le langage même de nos profondeurs de conscience et, en particulier, l’onirisme car, je le rappelle, nous sommes nés de la poussière des étoiles et nous sommes pétris de la matière de nos rêves.

Propos recueillis par Hervé Colombet

 

Le Chaudron chinois, éd. Fayard, 2008, 380 pages. 22€

En l’an 1032, Li Ti-Thang, jeune Chinois de vingt ans, se croit désigné par le ciel pour sauver le monde. Son orgueil est tel qu’il refuse de communiquer avec le réel, en particulier avec ses parents qu’il estime trop éloignés de son état de dragon doré. Ses rêves l’entraînent dans des voyages extraordinaires dont il ne sortira que par la mort tragique de ceux qu’il aurait dû aimer. Dès lors il se lance dans une quête intérieure destinée à racheter les errances du passé. Descendant dans les enfers afin de sauver sa mère de l’éternel tourment, il rencontre l’amour d’une jeune fille qui le guide sur la Voie. A travers ce roman d’aventure initiatique fondé sur des textes anciens, l’auteur de Houng, les sociétés secrètes chinoises, révèle de nombreux aspects surprenants de l’imaginaire chinois, en particulier du taoïsme et du bouddhisme t’chan.


 

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