Voilà le film Le Livre d’image de Jean-Luc Godard. Sélection officielle, compétition. Vu salle Debussy le 12 mai 2018. Dans ces notes d’un festivalier, Antoine Glémain propose aux lecteur d’Unidivers de rendre compte de ses premières impressions sur divers films en sélection du festival de Cannes 2018.

picture book godard

Te souviens-tu comment nous entraînions autrefois notre pensée ?
Le plus souvent nous partions d’un rêve…
Nous nous demandions comment dans l’obscurité totale
Peuvent surgir en nous des couleurs d’une telle intensité
D’une voix douce et faible
Disant de grandes choses
D’importantes, étonnantes, de profondes et justes choses
Image et parole
On dirait un mauvais rêve écrit dans une nuit d’orage
Sous les yeux de l’Occident
Les paradis perdus
La guerre est là…

En ouvrant son film sur une main qui surgit du noir, Godard le signe en artisan, parvenu à 87 ans au sommet de son art. Une telle œuvre de maître – un chef d’œuvre – ne peut s’approcher en quelques mots ; elle appelle une appropriation critique qui excède les limites et les ambitions de ces notes festivalières. Je peux juste essayer de restituer mon expérience de spectateur. Mon ami Fabrice me disait qu’il sortait de la projection avec les oreilles et les yeux lavés : oui, c’est exactement cela. Un film où, à chaque moment, une image est une image, un son un son, un silence un silence, un plan un plan, une composition de plans une composition de plans… Cette expérience unique n’empêche pas de voir et éventuellement apprécier d’autres films, elle permet à son aune de les regarder autrement, avec une plus grande intensité.

Le film Le Livre d’image est un poème sonore et visuel où Godard livre au passage, plus clairement peut-être que dans toute son œuvre, quelques clés de son ars poetica : fragment, bégaiement, contrepoint… Ce film est aussi un manifeste philosophique et politique d’une noirceur extrême : l’histoire comme série de catastrophes, la guerre comme unique loi. De chaque époque il ne reste que l’art, comme dans le Musée imaginaire de Malraux, mais avec cette nuance, précisée par Godard : l’art meurt aussi, seulement un peu plus tard. Tout cela exprimé dans une forme d’une beauté juvénile, rageuse, convulsive. Splendeur de la noire beauté.

livre d'image godard

Petite note complémentaire sur Godard, les films et les salles de cinéma

Lors de sa conférence de presse téléphonique postérieure à la projection à Cannes, Godard a exprimé le souhait que son film Le livre d’image ne soit pas diffusé en salles de cinéma mais dans des théâtres et autres lieux de culture. Le magazine Variety annonce qu’il circulera dans le cadre d’une installation présentée dans différents musées internationaux, dont le Centre Pompidou à Paris.

Cette requête de Jean-Luc Godard peut s’entendre, à tout le moins, de trois manières différentes :

  • Certaines œuvres filmées, en raison de leur dispositif, leur complexité ou leur durée, ne se prêtent pas à la diffusion en salles de cinéma et doivent trouver d’autres lieux d’accueil.
  • Le cinéma est une forme d’art morte, il ne subsiste comme souvenir que pour un temps, à travers d’autres formes artistiques et en d’autres lieux.
  • Les salles de cinéma ne sont plus des lieux d’art et de culture.

Les trois propositions sont discutables et méritent d’être sérieusement discutées. La troisième est la plus nouvelle chez Godard, dont les derniers films ont été après tout diffusés en salles, en tout cas dans le réseau des salles indépendantes Art et Essai. Elle devrait interpeller tout particulièrement les responsables de ces salles.

Date de sortie : mai 2018
Réalisateur : Jean-Luc Godard
Producteur : Alain Sarde
Scénario : Jean-Luc Godard
Distribué par : Wild Bunch
Nominations : Palme d’or Cannes 2018

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Après des études en philosophie et sciences humaines, Antoine Glémain a enseigné la philosophie au lycée Lavoisier de Mayenne, avant d'assurer la direction de l'association Atmosphères 53 puis du cinéma le Vox à Mayenne. Il est actuellement cogérant de la coopérative SCIC Cinéma Le Vox.

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