Le film Eden arrive sur les écrans après une sérieuse attente qui commençait à être longue. Le buzz grandissait de jour en jour. La French Touch avait enfin son long métrage. Mais, avec ce projet, Mia Hansen-Løve souhaitait-elle seulement réaliser une anthologie musicale à la gloire d’un genre qui avait fait danser la planète entière ? Entrons dans la danse.

cinéma, film unidivers, critique, information, magazine, journal, spiritualité, moviesPlus qu’une construction pour cinéphiles, Eden est un objet de fantasme pour les mélomanes. En effet, la French Touch, ce courant musical qui a déferlé sur la planète dans les années 1990, est un matériau en or pour celui qui souhaite célébrer ce que la France peut faire de mieux artistiquement. Étienne de Crécy, Stardust, Cassius et les rois Laurent Garnier et Daft Punk en tête de gondole. Voilà des artistes à la destinée incroyable qui encouragent des personnages de cinéma épatants. Cerise sur le gâteau, la bande-son possible préfigure une explosion notable dans les oreilles et des titres tels que Da Funk ou Music Sounds Better With You ne peuvent qu’être attendus et entendus.

film edenMalheureusement, au premier abord, cette usine à rêve ne va pas fonctionner à plein régime tant les choix de la cinéaste vont aller à contre-courant. En effet, Eden va complètement déjouer les attentes du spectateur. C’est, finalement, une bonne chose. C’est, également, une belle frustration. Reconnaissons à Mia Hansen-Løve une volonté farouche et salvatrice de ne pas sombrer dans le cliché. Cependant, ce jeu de (non)représentation est à double tranchant. L’exemple le plus symbolique reste la boite de nuit. Jamais le spectateur ne va plonger avidement dans la moiteur de soirées pourtant complètement folles. Alors que l’on attendait impatiemment la réalisatrice sur le terrain de la représentation du dance-floor, endroit mythique où les séquences cinématographiques puissantes provoquent une excitation rare (Babel, Oslo, 31 août), Mia Hansen-Løve va faire le choix de l’ellipse. À l’instar de ces jeunes « raveurs » de la première séquence qui montent cette échelle de sous-marin (quel endroit de dingue pour une soirée !) puis s’en vont, le spectateur ne va que très rarement pénétrer le terrain du club. Néanmoins, en refusant l’archétype coûte que coûte, la réalisatrice se prive, pourtant, d’un lieu fort où de réels enjeux de personnages peuvent se construire. Pire, si le travail psychologique n’atteint pas le niveau escompté, le corps, en folie, libre, vivant et donc donnée essentielle, ne trouve pas, non plus, sa place dans la représentation. Il en sera de même pour le travail du musicien qui ne s’entoure que de quelques rares moments d’importance. En jouant uniquement la carte du mouvement panoramique, la cinéaste ne peut donc pas rentrer en profondeur dans l’âme humaine et artistique de la French Touch. Ces choix sont d’autant plus terribles que Mia Hansen-Løve comprend pourtant cette logique dans une belle séquence où, lors d’une soirée en appartement, deux jeunes Djs, en arrière-plan de rencontres essentielles, envoient avec maladresse l’une de leurs constructions au nom pas encore reconnu : Da Funk. Il y a, également, cette volonté palpable d’afficher une précision sans égale dans le choix de l’anecdote. Le fanzine est lu, le numéro de téléphone de la hotline est composé, le fly est imprimé. Hélas, ce souci du détail fait bien trop le grand écart avec une globalité musicale manquante pour que le métrage puisse trouver un réel équilibre.

film edenCe décalage est terriblement dommageable surtout si le film est pris selon un positionnement nostalgique pour certains spectateurs ayant connu et profité de la période. Au final, peu importe les données formelles, Eden aurait pu être vu comme un pur exercice jouissif où les amoureux de ces fêtes peuvent se souvenir d’instants marquants. Faire le mur, checker la hotline et partir. Dans ce cas, on aurait voulu, encore une fois, que Mia Hansen-Løve plonge à corps et à cœur perdus dans cette entreprise en chérissant toutes les possibilités de son projet. Si cette sensation, paradoxalement, existe, elle n’est que peu approfondie malgré la longueur du métrage (plus de 2h10). La faute en revient à une temporalité mal maitrisée où les deux segments apparaissent inégaux et où une certaine rapidité dans la mise en image de certains moments coupe court à la plongée en profondeur (la scène des vidéos personnelles, d’une facilité confondante). Finalement, le métrage reste d’une platitude que la musique, avec ses voix qui s’envolent et ses beats qui raisonnent, n’engage pourtant pas. Une nouvelle frustration s’installe et, malgré le bon moment global que le film procure au final, on se dit surtout que le projet aurait pu être énorme. La dernière séquence renvoie à cette dimension. En effet, le métrage joue clairement la carte de la nostalgie autant pour le spectateur que, et c’est nouveau, pour le personnage. Le parti-pris est intéressant, mais renverse le sentiment initial. Certes, enfin, une dimension humaine globale s’installe. Tous ces protagonistes qui se retrouvent dans un endroit quasi vide, tous ces regards qui se croisent sans s’arrêter en profondeur, tous ses mots qui n’arrivent pas à sortir, ce sont, également, ceux que l’auditoire et le film échangent. « On aurait pu se dire tellement de choses ». Et si l’aventure est vécue à fond, si le désir est en marche, ils sont, maintenant, bel et bien à l’arrêt. Même le sympathique gimmick sur les Daft Punk ne passe que moyennement. On rit jaune devant ces stars qui n’arrivent même pas à entrer en boite. On rit jaune devant cet Eden qui survole son paradisiaque sujet. Et le spectateur autant que le personnage ne peut se dire qu’une chose : « trop tard !». Que reste-t-il, alors, de ces années ? Que reste-t-il, finalement, de ce métrage ?

film edenLa réponse se trouve auprès de Sven Hansen-Løve, initiateur d’un projet aux contours autobiographique puisqu’il en coécrit le scénario avec Mia, sa sœur, et caution artistique en raison de son rôle de conseiller. Certes, le DJ n’a pas connu la même reconnaissance publique et artistique que ces petits copains de Daft Punk, mais il a su vivre. Peut-être trop d’ailleurs. En flambant sans réfléchir, il est le témoin d’un passage à l’âge adulte qui s’avère plus douloureux que prévu. Se tenir coûte que coûte à ses convictions, aussi respectables soient-elles, sans tenir compte de la moindre volonté de réflexion ou de concession n’est pas chose aisée. Surtout, en agissant de la sorte, le héros ne peut, et on en demanderait autant à cet oiseau ridicule vu sous drogues au début du métrage, que se briser les ailes sur l’autel d’un rêve inaccessible. Alors oui, l’Eden a bien été touché. Mais il a été, quand même, brulé. Le héros a joué au « con ». Au petit « con » même et le spectateur ne peut s’empêcher de se dire qu’il ne mériterait qu’une bonne paire de baffes. La descente n’en sera, alors, que plus dure. Bien fait pour lui ? Peut-être bien que oui tant la performance de Félix de Givry qui prête ses traits fictionnels à Sven prête à débat et s’ajoute aux nombreux chancellements de l’écriture. Il faut bien du temps au spectateur pour ressentir une empathie, même minime, envers ce héros pas loin d’être détestable par moments. Peut-être bien que non car, malgré tout, la cinéaste ne va jamais juger ce personnage et va préférer enrober sa vision d’un sentiment presque maternel. Un élément finit, alors, par ressortir, le premier carton du générique final aidant. Comme un miracle, c’est l’Amour qui va prendre le rôle principal. Oui, Mia chérit son frère et ne peut définitivement pas le laisser tomber.

film edenC’est à ce niveau sentimental où la rédemption importe plus que le succès que le projet révèle sa véritable identité. Mia Hansen-Løve ne veut pas voir son frère comme une hypothétique superstar qui a réussi à mixer au club PS1 du MoMA (beau moment) et à travers les États-Unis (cartographie ridicule), mais comme celui qui a vaincu ses propres démons. De fait, elle va construire toute une série de séquences où l’échec va être la matrice essentielle. Dommage qu’elles ne prennent pas une place plus considérable dans le projet car ce sont définitivement les plus beaux instants du film. Que ce soit dans un ryad à Marrakech où une famille célèbre un moment particulier (l’arrivée du groupe traditionnel est poignante) ou dans une péniche sur les bords de la Seine pour une soirée du Nouvel An (exquis dialogue sur la salsa), le DJ ne trouve plus son public et les regards de Félix de Gitry, comme s’ils cherchaient la caméra pour la prendre en témoin, sont éloquents. Son personnage trouve, enfin, une consistance bienvenue. Hélas, cette belle et touchante réhabilitation n’arrive pas à trouver d’ancrage purement intime. Les relations amoureuses sont simplifiées (inutilité totale de l’apparition de l’égérie du cinéma US indie Greta Gerwick, Laura Smet qui arrive et qui repart) et les amitiés ne trouvent pas de fil directeur (où sont les ressorts humains avec son acolyte des soirées Cheers ?). Le survol et la platitude, encore et toujours. Le final viendra achever le spectateur avec un plan d’une littéralité à la lourdeur absolue qui aurait dû rendre au personnage principal toute son humanité. Il ne viendra que confirmer le décalage constant, entre intentions sincères et loupés cinématographiques, que le film procure.

film edenEden aurait pu être un film générationnel, une (re)découverte musicale, une plongée humaine. Il n’en est, malheureusement, rien car Mia Hansen-Løve ne fait qu’effleurer les possibilités monstrueuses d’un projet qui se regarde alors qu’il aurait dû passionner. On verra quel Avenir va connaître Mia Hansen-Løve au contact de l’exceptionnelle Isabelle Huppert…

Film Eden Mia Hansen-Løve, 19 novembre 2014 (2h11min), avec Félix de Givry, Pauline Étienne, Hugo Conzelmann, Comédie dramatique français

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