Pour sa vingt-cinquième édition, le formidable festival qui fait voyager dans les grandes villes du monde avec le moyen le plus économique et le plus riche qui soit (le cinéma) emmenait les Rennais à Rio. Décollage !

Si tu vas à Rio, n’oublie pas de monter là-haut !

Là-haut, c’est le Corcovado, la célébrissime montagne sommée du Christ rédempteur. C’est là haut que débute le court métrage projeté en préambule de la conférence de presse de présentation du festival, le 14 février. La caméra suit une chanteuse dans d’autres lieux de la Cidade maravilhosa. Pas gai du tout. Ce sera la tonalité du festival, sombre. Détail agaçant : à droite de l’écran, une télé diffuse non-stop des publicités – moi ma maman m’a appris qu’on l’éteint quand on reçoit du monde !

21 février
Restaurant de maître crêpier (au Centre culinaire contemporain). Table des citoyens du monde sur le Brésil. Le diner débute par une caïpirinha bien sûr, continue avec une délicieuse feijoada et se conclut avec un blanc-manger à la noix de coco. Le tout concocté divinement par Juliana Allin, journaliste de Canal B qui a enfilé le tablier, avant de prendre le micro et de livrer aux convives les grandeurs et misères du Brésil, côté cuisine, ce que poursuit Anne Le Hénaff côté cinéma. Un des convives, Christian Leray, sociologue, évoque aussi son expérience brésilienne, toujours côté misère. On sent l’agacement de certains participants, venus là plutôt pour se plonger dans le côté festif du pays du carnaval.

22 février
17h. Film sur Oscar Niemeyer au FRAC. Épatant documentaire tourné en 1982 par le Français Éric Cloué. Le réalisateur filme l’immense architecte concepteur de Brasilia qui s’exprime tout en dessinant. Ah, ce coup de crayon. Magique ! Difficile pour le petit film qui suit de provoquer le même intérêt ; le projet conceptuel de Marcel Dinahet tourné sur un dôme construit par Niemeyer au Liban tourne en rond. Dans tous les sens.

20h. Soirée brésilienne à l’EPI Condorcet à Saint-Jacques de la Lande. Curieusement, le menu préparé par Theda Mara est exactement le même qu’hier soir à l’école de maître crêpier ! La mamie brésilienne a une pêche d’enfer et n’est pas la dernière à investir la piste de danse dès que Marcelo Costa et son excellent Brasil Institute se mettent à jouer.

24 février
Réception à l’hôtel de ville de l’Orquestra do Forte de Copacabana. Cet orchestre est l’aboutissement d’un projet solidaire mené conjointement par l’armée et le ministère de la culture au Brésil. Ah, la joie de ces ados issus des favelas! Grande aventure : ils ont pris l’avion pour la première fois de leur vie !

25 février
Soirée d’ouverture. Tablant sur d’hypothétiques et ennuyeux discours, on se pointe trop tard pour voir Orfeu negro. Tant pis, on va boire un verre chez Tarik pour la dernière soirée du bistrot le Dahlia noir. Retour à l’Étage au Liberté. Pas moyen d’entrer non plus. Décidément, pas de chance… surtout pour les jeunes de l’Orquestra do Forte de Copacabana, maintenus à la porte aussi. Damned ! N’y a t-il pas moyen d’organiser des soirées dans des lieux avec des jauges adaptées ?

26 février
12h30. Champs Libres. Concert de Karine Huet. La Roda de choro est l’occasion de découvrir un autre aspect de la musique brésilienne que cette extraordinaire accordéoniste et ses musiciens jouent avec un talent fou et un enthousiasme communicatif.

13h45, TNB. Carioca, comédie musicale de Thornton Freeland qui rassemble pour la première fois à l’écran Fred Astaire et Ginger Rogers, en 1933. L’escale forcée sur une île des Caraïbes où surgissent des « sauvages », le ballet aérien avec les danseuses sur des ailes d’avions qui survolent la plage de Copacabana : kitsch à souhait, et hilarant !

20h. Gaumont. Bossa nova & vice versa. J’aime mon banquier. Surtout quand il m’invite au cinéma. Ce soir, c’est le cas. Espérant (un peu) draguer mon chef d’agence, je m’habille tout en violet (il adore çà !). Las ! il n’est point là ! C’est sûr, la BNP n’a du inviter que les Viailles pies ! Donc, effroyablement seule, je m’envole pour Rio, dont ce film de Bruno Barreto offre la quintessence : la beauté, la légèreté … et la superficialité. Tourné en 2001d’une façon très « télénovela » (belles pépés, grosses bagnoles, appartements avec vue sur mer – tous !) il nous entraine dans le manège (im ?)prévisible et tumultueux d’un roman-photo à la cachaça, mais au son de la bossa-nova… et çà change tout !

27 février
18h. TNB. Wasteland. Pour moi, LE film de la semaine. Le documentaire de Lucy Walker livre la merveilleuse aventure solidaire de Vik Muniz – immense artiste brésilien, aussi célèbre à l’international que notre Christian Boltanski. Issu des favelas, il considère devoir rendre à ses compatriotes défavorisés ce que la vie lui a offert. Il a donc conçu un projet avec les catadores, pauvres hères qui vivent de la plus grande décharge d’Amérique du Sud. Pas de misérabilisme, mais une profonde humanité, une appétence pour l’art et la certitude que la culture est un outil pour s’en sortir. Ah, l’anecdote du président de l’association des travailleurs qui déclare que de temps en temps il préfère garder certains livres plutôt que vendre leur papier au poids, et de préciser que « le Prince » de Machiavel a changé sa vie !

28 février
14h. L’Arvor. L’homme de Rio. Quel plaisir de revoir Bébel en compagnie de la délicieuse Françoise Dorléac ! L’histoire est abracadabrantesque, mais offre un voyage épatant dans les sixties, époque où le Brésil sous Kubitschek se forgeait un avenir radieux et une capitale ex nihilo dans les terres rouges du Goias. Ah, la villa « djemsbondienne » de Niemeyer !

18h30. Gaumont. Compétition courts métrages, programme 2. Bon sang, quel ennui ! Aussitôt vus, aussitôt oubliés. Faut pas rester sur cette sensation, je prends donc rendez-vous avec Jean Dujardin.

22h30. TNB. OSS117, Rio ne répond plus. Il est insupportable Hubert Bonisseur de la Bath. Macho : il prend bien sûr l’agent du Mossad (lui : « le quoi ? ») pour une secrétaire – on n’a pas idée de faire des agents secrets aussi bien roulées et si court vêtues ! Crétin : il demande à l’ambassade d’Allemagne s’il pourrait « consulter un fichier où il y aurait les noms et adresses des anciens nazis établis au Brésil ». Mais tellement touchant quand il se plonge dans les délices hippies sur la plage ou quand il prépare un barbecue de crocodile dans la jungle. Le summum : quand il se retrouve à un bal costumé où les hommes sont tous en uniforme nazi et lui en Robin des bois et qu’il prononce un discours humaniste. OSSecours !

1er mars
10h30. Conférence de presse avec Maria de Medeiros. Une vraie citoyenne du monde, cette piquante brune ! Née dans une famille voyageuse de l’intelligentsia portugaise, elle est rentrée dans son pays natal après la Révolution des Œillets, épisode magnifique de l’histoire lusitanienne qui a mis un terme à la dictature grâce à une intervention militaire intelligente – oui, çà arrive ! Maria de Medeiros en a tiré Capitaines d’avril, film passionnant découvert lors de Travelling à Lisbonne. Désignée « marraine » ce cette 25e édition, elle vient y présenter son documentaire « les Yeux de Bacuri » et son disque Nu Age.

14h. Arvor. Les yeux de Bacuri. Approchée par la famille d’Eduardo Leite, dit « Bacuri », pour réaliser un documentaire en hommage à cette grande figure politique brésilienne mort sous la torture en 1970, Maria de Medeiros a eu la surprise de découvrir que sa veuve Denise vit à Rome dans l’immeuble où a été tourné Une journée particulière d’Ettore Scola, avec Sophia Loren. Étonnant croisement de ces vies bouleversées par le fascisme ! Les témoignages recueillis en Europe et en Amérique du sud incarnent sobrement et pertinemment des destins qui nous en apprennent beaucoup sur l’histoire contemporaine.

Dimanche 2 mars
Bonne idée : le programme annonce un repas traditionnel brésilien ce soir. On s’inscrit ? Trop tard ! Pour le brunch alors ? Idem. On se contente donc d’un café. Des copains bénévoles nous prennent en pitié, et nous offrent leur dessert. Aucun n’a fini son gâteau au chocolat qui s’avère plutôt un gâteau au rhum – avec la contribution évidente de Monsieur Plus. C’est quasi immangeable.

14h. Premiers dimanches aux Champs Libres. En voyant la file devant le bâtiment, je crains encore d’être refoulée, mais non, je peux entrer au concert de Maria de Medeiros – ouf ! Accompagnée seulement de son pianiste Leonardo Montana, elle occupe la scène avec la grâce d’une araignée au cœur de sa toile. On est fasciné par sa silhouette, sa gestuelle et cette manière nonchalante et sensuelle de faire corps avec la musique.

Lundi 3 mars
11h. Auditorium de l’IFA. Saludos amigos ! Pour rien au monde, je n’aurais raté la projection de ce film d’animation réalisé par Norman Ferguson en 1942. Fil conducteur : le voyage de l’équipe Disney en Amérique du Sud. On voit les hommes en costar cravate, les femmes chapeautées, gantées, en robes chic prendre l’avion pour Lima, Buenos Aires et Rio… étapes où l’animation prend le relais avec une créativité et une fluidité merveilleuses, jouant des poncifs et des clichés. La séance était programmée pour les juniors, mais elle pourrait être obligatoire pour les étudiants en cinéma d’animation !

20h. Le Triangle. Orfeu Negro. Le film brésilo-franco-italien, palme d’or en 1959 est un must de l’histoire du cinéma. Transposant le mythe grec d’Orphée et Eurydice, l’adaptation de Vinicius de Moraes nous plonge dans la fièvre préparatoire au carnaval, avec pas mal de mièvrerie, certes, mais avec tant de saudade- notamment d’un tramway emblématique disparu. Le bonheur a vraiment une fin, pas la tristesse…

Mardi 4 mars
20h30. Gaumont. La Forêt de Jonathas. Curieux et décevant exercice de Sergio Andrade. Le réalisateur né à Manaus connaît donc la forêt amazonienne et s’en sert comme décor du questionnement de la jeunesse métis entre collecte de fruits sauvages et initiation au hip-hop. Pourquoi en faire un drame avec des personnages dont on peine à saisir les aspirations ? La réponse serait-elle dans le plan fixe du visage d’indien au début et à la fin du film ? Mystère.

22h15. Ce travel à Rio commencé là-haut se termine fort bien là-bas à la Cité de Dieu… Enfin, fort bien…pas pour tout le monde, puisque pratiquement tous les protagonistes du film meurent dans une violence extrême. La force du long métrage de Fernando Meirelles et Katia Lund, fer de lance du cinéma brésilien des années 2000, réside en partie dans le casting, composé essentiellement de jeunes realmente issus des favelas. Ils en sélectionnèrent 200 avant de les former à l’art dramatique. Il se dégage de ce film une énergie hors du commun, et puis on est bien contents que çà se termine bien pour le narrateur, devenu photographe.

Voilà, mon voyage à Rio se termine. Celui d’Éric Gouzanet – co-fondateur de Travelling – aussi. Obrigada, amigo et ate logo !

Maria-Christina

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Journal d’une travelleuse à Rio : retour sur le festival Travelling

mc.biet [@] unidivers .fr Architecte de formation, Marie-Christine Biet a fait le tour du monde avant de revenir à Rennes où elle a travaillé à la radio, presse écrite et télé. Elle se consacre actuellement à l’écriture (presse et édition), à l’enseignement (culture générale à l’ESRA, journalisme à Rennes 2) et au conseil artistique. Elle a été présidente du Club de la Presse de Rennes.

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