« Il nous faut du courage,
bang bang bang
encore du courage
pour encaisser les coups de rage. »

De fait, il en faut du courage pour apprécier cette « tranche horaire » de 18h moins rock’n roll et réchauffée qu’en soirée. Pour le spectateur comme pour la jeune chanteuse au look (clipesque) de Gene Vincent féminin qui a montré qu’elle n’en manquait pas.

S’il ne suffit pas d’être vêtu de noir pour devenir le pendant féminin du mâle Johnny Cash(1), la voix à la fois souple et profonde, enfantine et pourtant éraillée de Claire Denamur aura su guider cette chevauchée vespérale. Hors des sentiers (re)battus d’une  « nouvelle scène » française qui commence à singulièrement manquer de souffle (cf. Jeanne Cherhal,  la rentière de la rengaine qui vient de reprendre un album entier de… Véronique Sanson !). Pas de cela ici ! Et si le vénérable jardin du Thabor n’a rien d’une vaste prairie d’Arizona, les espaces où nous entraina la chantante damoiselle n’avaient rien d’une zona inquinata

Dès le premier titre, les jalons sont posés ! Départ au galop vers une noirceur illuminée par un scintillant désenchantement.  Les toms roulent en mode vaudou, la basse claque, la guitare hypnotise en vibratos maîtrisés et la voix s’élève… La frêle demoiselle, mi-nymphe blonde mi-harpie désespérée,  fouette l’air qui se densifie. On oublie le lieu et l’heure. Monte la « brume électrique ». La moiteur d’un  gris bayou urbain s’installe. Le charme est redoublé par une souple et ondoyante utilisation du français qui ne sonne ni fat ni sot sur une musique aux influences pourtant très « américaines ».

Le groupe – Claire Denamur est fort bien épaulée – et le public se réchauffent tout doucement. Le sourire lumineux de la chanteuse et sa visible sincérité n’y sont certainement pas étrangers. (Elle expliquera d’ailleurs que cette béatitude communicative est le fruit d’un public venu plus nombreux que prévu.) Cette présence exaltante, entre ombre sombre et lumière, entraîne sûrement.

Certes, les ballades, un peu moins convaincantes (moins maîtrisées ? moins denses ?) ne brisent néanmoins pas l’enchantement musical. Paradoxalement, c’est dans les titres les plus électriques et les plus hypnotiques que la voix se révèle. C’est là qu’elle cingle les émotions et déchire avec une énergie moirée l’écran du brouillard palpable que créent les envoûtants et harmonieux martèlements la musique. (À écouter de toute urgence : cette effroyable version de « Hang me up to dry » !). C’est un couteau à la lame émoussée et rouillée, dangereuse, terriblement. Un pont labyrinthique en cristal fêlé qui serpente au-dessus d’un abîme. Là s’agitent les noires phosphorescences d’une mélancolie dense et flasque comme des sables mouvants.

Claire Denamur a délivré un moment musical particulièrement envoûtant. Mais les absents ont peut-être de la chance… En effet, le seul bémol de cette soirée de moiteur enivrante est que l’album « Vagabonde » pourra paraître désormais un tantinet fade à l’écoute(2)… Les arrangements épurés et musclés du concert sont vraiment la base qui permet aux textes et à la voix de cette fée-sorcière de révéler leur profondeur. Claire est mure. Goutez-la.

Thierry Jolif

(1) À ceux qui douteraient de cette comparaison, direction la version de « Hurt » (de Nine Inch Nails) publiée sur le EP de Bang Bang Bang… Elle doit tout à celle de Johnny Cash.
(2) Et par pure charité je n’évoquerais pas le premier album…

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l'ouvrage "Sur la route des plus belles légendes celtes" (Arthaud, 2013) thierry.jolif [@] unidivers .fr

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