SOLASTALGIA AUX CHAMPS-LIBRES. ENTRETIEN AVEC PIERRE-ALAIN GIRAUD

Du 8 novembre 2019 au 29 mars 2020, les Champs Libres (salle Anita Conti) embarquent le public dans un univers futuriste avec l’installation en réalité augmentée Solastalgia d’Antoine Viviani et Pierre-Alain Giraud. Entretien avec le réalisateur, vidéaste et monteur Pierre-Alain Giraud.

Horaires d’ouvertures : Séances toutes les heures / Jauge de 10 personnes par séance
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Mardi au vendredi, 12h-19h
Samedi au dimanche, 14h-19h
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Mardi au vendredi, 10h-19h
Samedi au dimanche, 14h-19h

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Plein tarif 5€, tarif réduit 3€ & gratuité (voir conditions)

solastalgia
Pierre-Alain Giraud

« À l’origine, Glenn Albrecht a inventé « solastalgie » pour parler des aborigènes d’Australie qui ont vécu la disparition, la fin de leur monde… L’homme est venu détruire un monde qui leur était familier, c’est un peu comme si les extraterrestres débarquaient sur Terre. La « solastalgie » définit la détresse existentielle face à cet environnement qui disparaît. Ce néologisme a ensuite été généralisé car c’est une situation que l’on vit tous, à une certaine échelle, ou que l’on est amené à vivre, comme beaucoup de scientifiques peuvent le dire », Pierre Alain Giraud.

Unidivers – L’installation Solastalgia prolonge une réflexion initiée en 2015 avec le film Dans les limbes (dans ce film réalisé par Antoine Viviani et monté par Pierre Alain Giraud, Nancy Huston incarne un esprit qui se dissout lentement dans le réseau mondial, N.D.L.R). Comment est née cette envie de travailler sur la relation de l’homme à la technologie ?

Pierre Alain GiraudAntoine Viviani est venu me chercher pour le montage du film Dans les limbes. J’ai fait une école d’ingénieur avant l’école de cinéma donc le sujet autour de la technologie, ses développements et sa fabrication, m’a toujours intéressé. Je suis parti en Islande après ma formation. C’est un pays à la fois ancré dans la nature et en même temps très à la pointe technologiquement parlant. La technologie permet de vivre dans cette nature parfois violente.

On trouve en Islande un rapport ambivalent à la nature et la technologie cristallise ces enjeux-là. Un rapport amour et haine coexiste : la nature nous fait vivre, mais nous sommes en lutte permanente avec elle. On peut retrouver ce schéma avec la technologie.

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Antoine Viviani

UnidiversSolastalgia semble matérialiser les réflexions intérieures et la psyché humaine, et traite de notre rapport à la technologie. Comment retranscrire un malaise psychique d’un point de vue artistique ? Comment l’installation a t-elle été pensée ?

Pierre Alain GiraudSolastalgia désigne ce vertige qui nous saisit, entre notre volonté de se transcender face à la technologie et celle de sauver le monde grâce à elle.

Sans émettre de jugement, Antoine et moi avons eu envie de faire ressentir artistiquement et poétiquement cette course en avant de la technologie, qui nous permet d’être toujours plus en tant qu’humain, comme un besoin de transcendance. Cette technologie pourrait nous sauver, mais en même temps le vivant s’effondre… On se trouve dans une sorte de vertige entre ces deux situations.

Par quel moyen pouvons-nous en faire une expérience sensorielle ? Comment traduire artistiquement ce grand écart psychique, et très humain au final, entre notre autodestruction et notre sensation de se sauver grâce à la technologie ? Ces questionnements ont été le point de départ de Solastalgia.

L’idée est de faire l’expérience d’un monde qui ne serait plus humain ou physique. Les visiteurs se retrouvent dans un monde réel fabriqué, une vraie planète où d’autres formes de vies se sont développées. L’homme aurait réussi à se sauver grâce à la technologie dans un monde qui n’est plus seulement pour lui, un monde fait de ses rêves et fantasmes. Des fantômes digitaux hanteront ce monde. Les hommes n’ont plus d’impact sur la nature et sont inoffensifs, ils ont recréé un paradis uniquement pour eux.

On espère faire ressentir ce vertige, entre l’effondrement du vivant et notre transcendance technologique face à cette situation que l’on met en scène artistiquement.

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© Providences Productions Company

Unidivers – Les dernières lunettes de réalité augmentée dernier cri permettront au visiteur d’être en immersion totale. Pensez-vous que cela peut aider à sensibiliser le public ?

Pierre Alain Giraud – Nous ne voulons pas nous positionner contre le progrès. L’intérêt est justement de travailler sur cette fascination face à ces derniers outils technologiques – qui permettent de rajouter des hologrammes dans l’espace autour de nous – afin de faire ressentir notre propre aveuglement. À travers ces lunettes, nous travaillons à la fois la fascination et l’aveuglement de l’homme face à la technologie.

Nous sommes nous-même fascinés par cette technologie, c’est pour cette raison que nous les utilisons. Ces technologies promettent d’être plus en tant qu’humain et en même temps, elles épuisent les ressources. Ça peut être infini comme question au final… comment arriver à appréhender le monde ? Quel est notre rapport à l’altérité ? On se pose la question du lien entre les hommes, éternels insatisfaits – un ressenti très humain au final, et son rapport à la technologie. Il s’agit de questionnements philosophiques et psychologiques très forts, mais peut-on y échapper au final ?

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© Providences Productions Company

Unidivers – Abordez-vous les aspirations du courant transhumaniste dans ce paradoxe de l’homme que vous décrivez ?

Pierre Alain Giraud – Le transhumanisme prône l’usage de la technologie dans le but de sauver les grands problèmes de notre monde. Nous questionnons ce mouvement dans notre installation, mais nous ne sommes pas transhumanistes. Beaucoup de personnes pensent que la technologie va nous sauver et que l’intelligence artificielle permettra justement de résoudre ces problèmes environnementaux, de pauvreté, etc. Cependant, nous constatons plutôt l’inverse pour l’instant.

Nous pointons ce grand écart qui se creuse entre ces idées de transcendance par la technologie et l’effondrement du vivant qui est déjà une réalité. La question que pose ces fantômes numériques vivant dans les ruines est comment arrivons-nous à habiter le monde, quelle place faisons-nous à l’altérité, sommes-nous trop humain ?

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© Providences Productions Company

Unidivers – Le futur mystérieux inventé pour Solastalgia est un univers poétique, mais semble assez sombre : l’humain a disparu et ne subsiste qu’une image numérique de lui, des hologrammes des spectres digitaux quu rejouent des moments de vie pour l’éternité…

Pierre-Alain Giraud – Il reste de la vie, elle se développe juste sans nous. Les hommes cessent de questionner leur rapport au monde, ils continuent à vivre et à vouloir être au monde quoiqu’il arrive. Cette situation peut sembler extrémiste et peu réjouissante, mais elle a été choisie afin de faire ressentir au public cette beauté touchante de l’homme qui essaie tant bien que mal de vivre et de trouver une relation au monde, jusqu’à l’extrême de la situation. Même à ce moment-là, il se raccroche au monde et trouve comment l’habiter même quand ce dernier n’est plus pour lui.

Ce monde est créé par l’homme et pour l’homme avec une promesse à la fois technologique et très religieuse. Ces problématiques retrouvent un peu dans la religion. Notre désir est tout puissant, nous sommes tous puissants dans ce monde, mais en même temps inoffensifs. (rires)

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© Providences Productions Company

Unidivers – L’expérience se fait par groupes de 10 personnes. Avez-vous pensé l’installation comme une expérience collective ?

Pierre-Alain Giraud – Il s’agit de petit groupe, mais c’est une expérience plus individuelle que collective, même s’il y a certains moments plus collectifs. Chacun est libre d’explorer ce monde comme il l’entend. Le visiteur se promène à la recherche d’une place individuellement dans ce monde.

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© Providences Productions Company

Unidivers – Les catastrophes environnementales s’accumulent et peuvent faire ressentir une multitude sentiments – la crainte, le déni, la colère, etc. Au final, la majorité n’est-elle pas atteinte de solastalgie ?

Pierre-Alain Giraud – Ma réponse est purement personnelle, mais je ressens cela à certains égards et effectivement je pense que de plus en plus de personnes ressentent la même chose. Je ne pourrais pas dire que tout le monde est atteint de ce mal, mais c’est un mot qui exprime un malaise commun à beaucoup de personnes.

En ce qui concerne les exploitations agricoles par exemple, les champs de maïs envahiassent d’énormes parcelles de terrain en France et épuisent les sols non adaptés à cette fonction à l’origine. J’ai également vu la différence entre les glaciers que j’ai découverts en Islande il y a 15 ans et ceux que j’ai vu aujourd’hui. Le paysage se transforme, des insectes et animaux disparaissent… Ces choses nous touchent et ce mot permet d’exprimer plus clairement ce mal-être qui se développe au fil des années.

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Solastalgia d’Antoine Viviani et Pierre-Alain Giraud, les Champs Libres (salle Anita Conti), 8 novembre 2019 au 29 mars 2020.

Cette installation est déconseillée pour les moins de 14 ans. Certaines scènes évoquant des actes de violence ou des références à la sexualité sont susceptibles de heurter les personnes sensibles. Solastalgia est également déconseillé aux personnes épileptiques et photosensibles.

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Plein tarif 5€, tarif réduit 3€ & gratuité (voir conditions)

Horaires d’ouvertures : Séances toutes les heures / Jauge de 10 personnes par séance
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Mardi au vendredi, 12h-19h
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· Petites Vacances scolaires :
Mardi au vendredi, 10h-19h
Samedi au dimanche, 14h-19h

 

Pierre-Alain Giraud (né en 1982) est un réalisateur, monteur et vidéaste français. En 2013, il suit en tournée les musiciens Ben Frost, Valgeir Sigurdsson, Nico Mulhy et Sam Amidon afin de réaliser le long métrage documentaire Everything, Everywhere, All the time. Il collabore avec Valgeir Sigurdsson sur plusieurs projets, dont la réalisation du clip animé Winter Sleep et les visuels de son opéra Wide Slumber.

Il travaille comme monteur sur plusieurs longs-métrages documentaires et courts métrages, Brochet comme le poisson et La reine s’évade de Anne Brochet, In Limbo d’Antoine Viviani et Les enfants des milles jours produit par ISKRA. En 2016, il réalise les films pour la pièce de théâtre l’Empire des Lumières avec Moon So-Ri en interprète principale, mise en scène par Arthur Nauzyciel.

Il réalise en janvier 2018 un film pour Sigur Rós, présenté au festival des lumières de Reykjavik, et collabore à nouveau avec Arthur Nauzyciel et Valérie Mréjen en co-écrivant une nouvelle adaptation de La Dame aux Camélias pour le théâtre et réalise des films projetés sur scène lors des représentations. Il réalise également les vidéos pour la pièce de théâtre Noire d’après « Noire – La Vie méconnue de Claudette Colvin » de Tania de Montaigne, adaptée et mise en scène par Stéphane Foenkinos.

 

Réalisateur et producteur français, Antoine Viviani a réalisé plusieurs documentaires (pour REM, Arcade Fire et le réalisateur de clip Vincent Moon) et travaillé avec l’artiste vidéaste Pierre Huyghe. Il est sorti diplômé de Sciences Po Paris en 2007. Il a créé sa propre société de production, Providences, avec laquelle il a réalisé ses premiers films : « Little Blue Nothing » (2009), puis « Fugues », une série de courts métrages sur la musique classique. Il a produit et réalisé en 2011 « In Situ », un long métrage documentaire sur les interventions artistiques dans l’espace urbain en Europe, qui a reçu le Prix du meilleur documentaire numérique à l’IDFA à Amsterdam en 2011 et le Prix du meilleur film au Doc Fest à Londres en 2012. En 2015, il produit et signe l’essai documentaire « Dans les limbes ».

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