L’exposition The Relative Size of Things and The Vertigo of The Infinite de Benoît-Marie Moriceau s’incarne aux Champs libres de Rennes du 16 juin au 4 novembre 2018. Elle déploie un ensemble intérieur/extérieur où s’articulent des temporalités, des espaces et des échelles multiples à travers un dispositif lumineux et un inventaire des propres travaux artistiques de l’artiste. Unidivers a demandé au démiurge d’éclairer de ses lumières sa créationBenoît-Marie Moriceau en personne. Et en contrepoint.

Benoît-Marie Moriceau, votre travail a notamment fait l’objet d’expositions au Palais de Tokyo et à la Tate Modern. Originaire de Poitiers où vous êtes né en 1980, vous vivez entre Paris et Saint-Nazaire, mais vous connaissez bien Rennes : vous y avec vécu, enseigné, et votre projet Psycho – bien reçu par le public et la critique – y a joué un rôle de tremplin…

Benoît-Marie Moriceau
Benoît-Marie Moriceau

Benoît-Marie Moriceau Psycho a été un projet déclencheur dans mon parcours d’artiste dans la mesure où il m’a décidé à faire de la création mon activité principale. J’ai recouvert intégralement de peinture noire une maison ancienne, située sur les quais de Rennes, qui servait de lieu d’exposition. Partie d’une base fictionnelle qui consistait à prendre ce pavillon comme un décor, Psycho fait référence au cinéma et de la littérature. De fait, dans le film homonyme d’Hitchcock, une maison incarne à elle seule le mystère de l’histoire.

psycho rennes Benoît-Marie Moriceau

Vous avez été invité à Rennes à collaborer de nouveau à un projet urbain ambitieux : intervenir sur le bâtiment des Champs libres. Comment avez-vous procédé ?

Benoît-Marie Moriceau – Après avoir longuement examiné les Champs libres et son architecture, j’ai choisi de ne pas intervenir sur son bâtiment aux dimensions sculpturales et bavardes, mais plutôt de retourner le point de vue : de considérer le champ ouvert sur la ville à partir du plateau de la bibliothèque. De fait, la relation au contexte (en particulier l’architecture, le bâti et le site), les situations d’exposition ainsi que les modalités d’apparition du visible occupent une place centrale dans ma pratique artistique depuis 15 ans. Les sites conditionnent mon regard qui se traduit, après une conjugaison des perspectives – micro et macro, personnelle et situationnelle, paysagère et urbaine –  par une proposition de monstration. Dans cette veine, l’exposition The Relative Size of Things and the Vertigo of the Infinite souligne certains aspects de la ville de Rennes et fait ressortir des éléments présents, mais peu visibles de telle sorte que des plans perceptifs se trouvent surdéterminés.

Diriez-vous que cette conjugaison flexible des échelles et des dimensions perceptives est au service d’une monstration de l’invisible présent, une épiphanie du non-perçu ou peu-perçu ?

Benoît-Marie Moriceau – Tout à fait. Durant les 3 dernières années, j’ai travaillé en sous-marin sur des projets qui n’ont pas été rendus visibles . Je pense notamment à une installation enterrée dans le désert du Chihuahua (Amérique du Nord) : time capsule. Destinée à être déterrée 50 ans après, elle interroge par un biais singulier notre rapport à la temporalité.

D’une manière générale, mon parcours de créateur joue avec l’espace de l’œuvre. Quand on me propose tel ou tel lieu d’exposition, je m’interroge de suite : quel est son au-delà ? Entre deux formes de réalité, comment approche-t-on l’espace intermédiaire où le spectateur fait l’expérience de l’œuvre d’art ?

champs libres

Comment avez-vous alors procédé avec les espaces produits et occupés par les Champs libres ?

Benoît-Marie Moriceau – Ma démarche s’est appuyée sur deux versants. D’une part, un espace hybride (animé par différentes institutions et des usages variés – bibliothèque, musée, espace citoyen, salle d’exposition, planétarium…) ; d’autre part, la relation du lieu à l’extérieur, à la vile.

Pour le versant extérieur, j’ai choisi de jouer avec la perception, la lumière, l’intervention de l’ordre, du geste logique, de la dissémination – de la multiplicité des relations. Objectif : générer de la situation. Autrement dit, modifier la perception du spectateur, interroger, voire subvertir, la systématique de la relation entretenue avec l’œuvre (et ses limites).

C’est pourquoi j’ai choisi la ville elle-même où sont inscrits les Champs libres : la vue qui se déploie à partir des plateaux de la bibliothèque, la présence des usages, le climat calme propice à la concentration. Il s’agissait de ne pas perturber les utilisateurs, mais d’introduire de l’ouverture poétique.

À travers une lecture sémiotique des éléments urbains qui composent Rennes : une ville en pleine mutation, la présence d’un type de bruit spécifique, la construction d’immeubles qui ressortent sur fond de configuration assez plate. C’est ainsi que j’ai été conduit à produire un élément supplémentaire : des signaux lumineux visibles en plein jour et en plein été.

La contrainte technique consistait alors à générer une lumière (optique) qui puisse être perceptible dans un rayon qui porte des horizons aux Champs libres. Des signaux assez puissants, mais qui ne viennent pas perturber les usagers, les spectateurs, les Rennais. Comment mettre à l’épreuve la persistance rétienne du spectateur sans intrusion ? J’ai alors élaboré deux outils.

D’une part, une cartographie des sites de la ville de Rennes, non de manière arbitraire, mais en convoquant des habitants (notamment le point de vue sur le bâtiment des Champs libres à partir de leurs balcons ou leurs fenêtres). D’autre part, une série de clignements lumineux générée par un programme conçu par le musicien Pierre Lucas qui revisite une œuvre majeure du compositeur Steve Reich, It’s Gonna Rain.

Au final, 20 sites génèrent une constellation aléatoire qui produit des signaux, des éclats, des formes, dans le paysage panoramique.

Voilà pour le versant extérieur. Mais ce panorama – extérieur-intérieur – et redoublé par un panorama – intérieur-extérieur…

Benoît-Marie Moriceau

Benoît-Marie Moriceau – En effet. L’intérieur des Champs libres devient le lieu de sa mise en abime. Il s’agit de renvoyer cette espace à sa nature de lieu de diffusion de la connaissance. S’inscrire dans l’origine et l’ambition du musée, de la bibliothèque, de l’espace des sciences ; autrement dit, prolonger la classification et l’encyclopédie.

Benoît-Marie Moriceau

En pratique, mon installation dans la salle Anita Conti découvre une quinzaine de sculptures présentées au sein de cinq sculptures plus grandes. Des dioramas* supportés par des axes traversants qui reprennent un système de trame (perspective et modélisation de l’espace) ; des volumes vitrés ; des sculptures à échelle réduite (matérialisation de projets que j’ai réalisés par le passé, mais qui ont disparu,qui ne sont pas arrivés à terme ou en cours de réalisation). On y retrouve d’ailleurs Psycho.

Entre inventaire personnel et cabinet de curiosités…

Benoît-Marie Moriceau – Également une façon d’évoquer l’histoire de mon travail d’artiste : ce qui n’est pas visible, qui n’est jamais montré.  Je ne compte plus les études que j’ai produites afin de répondre à des concours artistiques ou des appels à projet architectural. Beaucoup d’études pour, au final, peu d’œuvres réalisées…

Benoît-Marie Moriceau

L’ensemble forme en effet une sorte de cabinet de curiosités à partir d’une collection/accumulation personnelle qui ouvre et réplique l’extérieur.

Benoît-Marie Moriceau

L’espace intérieur (la salle Anita Conti et ma production artistique) et l’extérieur (les Champs libres et la ville) se répondent alors dans une relation que j’invite les Rennais à expérimenter. La double relation intérieur-extérieur et extérieur-intérieur et les dispositifs lumineux produisent une invitation faite au spectateur à dédoubler son propre point de vue.

Benoît-Marie MoriceauSarah Toulouse, directrice adjointe de la Bibliothèque et grande spécialiste des incunables, nous a indiqué que plusieurs usagers de la bibliothèque s’interrogeaient sur la raison d’être de ses flashs lumineux, certains pensant être…espionnés. Que vous inspire cette inquiétude ?

Benoît-Marie Moriceau – Peut-être que, dans notre société des médias, des réseaux sociaux, du soupçon et du complot, certaines personnes peinent à recevoir un signal sans s’en inquiéter… Les signaux de la rumeur…

Benoît-Marie Moriceau

Infos pratiques
Exposition The Relative Size of Things & The Vertigo of The Infinite de Benoît-Marie Moriceau aux Champs libres de Rennes

Date : du 16 juin au 4 novembre 2018
Vernissage : 14 juin 2018 à 18h
Horaires d’ouvertures (hors vacances scolaires) :
Mardi au vendredi de 12h à 19h
Samedi au dimanche de 14h à 19h
Horaires vacances :
Mardi au vendredi de 13h à 19h
Samedi au dimanche de 14h à 19h
Tarifs : Entrée gratuite dans la limite des places disponibles
Lieu : Salle Anita Conti et à la Bibliothèque des Champs Libres
Commissariat : 40mcube

The Relative Size of ThingsThe Vertigo of The Infinite
Exposition The Relative Size of Things & The Vertigo of The Infinite de Benoît-Marie Moriceau aux Champs libres de Rennes du 16 juin au 4 novembre 2018

* dispositif de présentation par mise en situation d’un modèle d’exposition dans son écosystème.

Que l’homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu’il éloigne sa vue des objets bas qui l’environnent. Qu’il regarde cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle pour éclairer l’univers, que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit et qu’il s’étonne de ce que ce vaste tour lui-même n’est qu’une pointe très délicate à l’égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s’arrête là, que l’imagination passe outre ; elle se lassera plutôt de concevoir, que la nature de fournir. Tout ce monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n’enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C’est une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin, c’est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée. Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est au prix de ce qui est; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même à son juste prix. Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? (Pascal, Les deux infinis)

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