L’Europe se porte mal. Il faut être sourd pour ne pas le savoir. Quotidiennement, nous sommes abreuvés de commentaires sur l’actualité de la dette. Commentaires dictés en grande partie par les avis ou préavis des agences de notation. Quant à la pléthore d’experts en économie (dont les analyses sont parfois pertinentes, mais le plus souvent rétrospectives ; ce qui pose la question de leur crédibilité),  on remarquera que leurs analyses des origines de la crise ne brillent guère par une diversité de point de vue. Dans ce cadre, il peut être intéressant d’interpréter l’actualité de l’Europe à l’aune d’un pays de la zone euro qui a déjà connu la faillite d’un système fédéral.

 

Dans une interview à un journal de Belgrade, Joseph Mencinger, un éminent économiste slovène, avance que l’Union Européenne a pris le chemin de l’ex-Yougoslavie.

Il y affirme que la crise a commencé il y a une trentaine d’années quand la part du capital du PIB s’est accrue au détriment de celle du travail. « Cela a créé un écart entre la demande et l’offre. Et ceci est d’autant plus dommageable que l’offre s’est déplacée en Chine. Ce système a alors été financé par l’illusion du crédit, et cela jusqu’au jour où les failles sont apparues ».

Mencinger, qui a été le premier ministre de l’économie slovène à la suite de la déclaration d’indépendance de juin 1991, a estimé que les membres de l’Union européenne ne sont plus des États, car ils ont perdu, ou perdent rapidement, tous les attributs régaliens d’un pays – monnaie, impôts, frontières, politique étrangère. C’est pourquoi il compare l’Union Européenne avec l’ex-Yougoslavie des années 80.

 Au regard de ses explications sur la crise, les relations de plus en plus tendues entre les membres de l’Union lui rappellent le « syndrome yougoslave ». « Si vous enquêtez auprès des Allemands de la classe moyenne, 90 % diront qu’ils ne doivent pas payer les dépenses des Grecs, et si vous allez chez les Grecs, ils vous diront que ce sont les Allemands les fautifs », nous indique l’économiste(1).

Pour rappel, les ex-républiques de l’ex-Yougoslavie vivaient dans une République fédérale socialiste et les dissensions entre les membres ont explosé après la mort de Tito tandis que le pays connaissait une stagnation économique. Chaque république s’était mise à accuser une autre d’être responsable de l’état du pays. Le système fédéral s’est ainsi délabré au rythme des critiques, des quolibets, de l’inflation, des scandales politiques et financiers. La Slovénie, riche, ne voulait plus payer pour le Kosovo, pauvre, etc. Les Croates se sentaient lésés par le soi-disant « kidnapping » de leur côte. Les Serbes humiliés par le peu de cas qu’eut Tito (lui-même croate) à leur égard.

Et, curieusement, ce système fédéral s’est décomposé au son des canons et au profit d’un autre ensemble d’appartenance : l’Europe.

Vingt après, l’Union Européenne n’a pas les attributs d’une fédération, mais elle y ressemble très fortement. Elle partage une monnaie commune (mais jusqu’où ce symbole est-il unifiant ?) avec des pays qui n’auraient pas dû entrer dans la zone euro. En quelque sorte, l’Europe a mis la charrue avant les bœufs comme le communisme avait rassemblé tout le monde sous une même bannière sans prendre garde aux capacités de production et à la culture du travail de ces territoires ou provinces.

Aujourd’hui, les ex-Républiques yougoslaves retrouvent le chemin des coopérations bien conscientes que leurs PIB respectifs ont souffert de la dislocation de la fédération. Exemple de ce regain, on peut citer la participation commune à des marchés extérieurs, la création d’une compagnie de chemin de fer serbe, slovène et croate, etc.

En outre, bien que l’espérance d’une adhésion à l’Europe reste persistante – surtout chez les élites, – beaucoup d’ex-Yougoslaves voient d’un mauvais œil les atermoiements et les nouvelles conditions qui leur sont imposées. L’Union exige de la Serbie, Croatie et Bosnie-Herzégovine de remplir des obligations qui n’ont jamais été demandées aux 27 membres précédents. Par rapport à cette nouvelle donne, certains commencent à leur préférer d’autres alliances.

Ils ne vont pas encore jusqu’à réclamer une nouvelle Yougoslavie (rassemblement qui est tout de même plus crédible que celui des Européens du point de vue de l’unité linguistique). Mais les appels du pied de la Russie, de la Chine, du Brésil et de la Turquie se font de plus en plus ressentir. Peut-être, également, que les nouvelles idées, du Président Sarkozy notamment, de créer des niveaux différents dans la zone euro (autrement dit, une Europe fédérale de riche et une confédérale avec les moins développés) conduiront à la création d’une nouvelle entité. Après 1945, Tito avait pensé faire une Yougoslavie avec la Bulgarie, la Roumanie, voire la Grèce. Et d’aucuns rêvent en sourdine d’une confédération slave en référence au panslavisme du XIXe  siècle.

Espérons en tout cas que l’Europe trouvera enfin sa raison d’être, qu’elle n’éclatera pas et permettra aux Républiques ex-yougoslaves d’y entrer naturellement. Si des zones de développement différentes sont nécessaires, elles auraient dû être mises en place dès le début. Ce n’est pas maintenant qu’on modifie l’idée première de l’Europe, celle de rassembler des pays pour préserver la paix.

Quoi qu’il en soit, pour préserver l’avenir, les institutions financières doivent prendre totalement à leur compte une grande partie de la dette européenne. Elles ne peuvent faire oublier leur part essentielle de responsabilité dans la génération de cette dette fictive. Elles doivent l’effacer désormais…

(1) NDLR : On peut souligner un paramètre qui n’est que rarement cité dans la presse. Selon l’Etat grec, la dette allemande à l’égard de la Grèce s’élevere à 162 milliards d’euros (108 milliards adjugés lors de la Conférence Internationale de Paix à Paris pour la réparation des dommages causés par les troupes nazies sur l’infrastructure économique du pays, plus 54 milliards pour le prêt d’occupation imposé par les Allemands à la Grèce en 1942).

In hoc signo vinces

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