Né à Rennes en 1935, Étienne Maignen avait quatre ans quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté. Il a vécu sous l’occupation allemande le rationnement, les bombardements, les attentats. Réfugié à Soudan, près de Châteaubriant, il revient à Rennes après la libération de la ville par les Américains en 1944. Il y découvre une ville vide et des bâtiments détruits. Dans son nouveau livre 1er-4 août : l’étrange libération de Rennes, il se concentre sur les quatre jours durant lesquels Américains et Allemands se sont battus pour conserver la ville. Muni de ses souvenirs, des archives et témoignages, il opère une exploration détaillée des événements passés. Pour que Rennes n’oublie pas son histoire.

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Après l’opération Cobra et ses tapis de bombes sur le Cotentin, les troupes américaines percent les défenses allemandes à Avranches le 31 juillet 1944 et les divisions du général George S. Patton pénètrent en Bretagne : la 4e division blindée du Major General John S. Wood va descendre droit au sud, vers Rennes. Le 1er août 1944, en début d’après-midi, inattendu, un fer de lance de cette division aborde Rennes, à Maison-Blanche, mais, étrangement, il n’y entrera que le 4 au matin, car une étrange initiative aux conséquences sanglantes retarda de deux jours la libération de la ville, temps mis à profit par la Résistance pour prendre les commandes de la ville et par l’occupant pour évacuer ses détenus vers l’Allemagne et occasionner des dégâts avant de laisser la place aux Américains acclamés par les Rennais. Exposer les faits étranges survenus ces quatre jours et les incroyables récits qui en furent donnés, tels sont les objectifs visés dans ce livre qui narre cet épisode de la libération de la première grande ville française, certes infime dans la grande chevauchée de la 3e armée de Patton, mais surprenant à bien des points de vue.

Etienne Maignen
Étienne Maignen

Unidivers – Pourquoi avoir décidé d’écrire un second livre sur la Libération de Rennes ?

Étienne Maignen – Dans mon premier livre, Rennes pendant la guerre, chroniques de 1939 à 1945 (paru 2013), il n’y avait guère qu’une quinzaine de pages sur la libération de Rennes. J’ai pensé que le sujet méritait d’être développé, car les historiens au final en parlent peu. C’est de l’histoire très locale, l’histoire de France n’en parle pas. J’ai ressenti comme une sorte de devoir d’historien local.

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De fait, l’histoire locale est intéressante parce qu’il en reste des traces. Quand ils se promènent dans la ville, les jeunes Rennais n’imaginent pas les destructions ; pourtant, si on fait un peu attention à l’architecture des bâtiments, il y a des bâtiments récents et d’autres qui sont beaucoup plus anciens. Place de la République, tous les bâtiments en face de la poste datent d’après-guerre. Ils n’ont pas été bombardés, mais rasés après la destruction des ponts de la Vilaine tellement ils étaient dégradés. Beaucoup de Rennais l’ignorent.

Etienne Maignen

Vous avez étudié la guerre d’Algérie, notamment dans Les Piliers de Tiahmaïne (paru en 2004) et la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi ces deux périodes retiennent-elles votre attention ?

Étienne Maignen – La guerre d’Algérie, j’y ai participé. Lorsque j’ai pris ma retraite, j’ai décidé de raconter ma guerre d’Algérie, laquelle a duré dix mois. À l’époque, on ne parlait pas de guerre, mais d’opérations de maintien de l’ordre… Quant à la Seconde Guerre mondiale, je suis Rennais et je me souviens de l’époque des bombardements. Cela a donné lieu à mon premier livre sur Rennes consacré aux bombardements du 8 mars 1943 et du 29 mai 1943. Voilà : mon intérêt pour la narration historique est motivé par l’expérience réelle que j’ai peu en faire.

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Comment la libération de Rennes s’est-elle déroulée ?

Étienne Maignen – Il y a deux points principaux à retenir. Le premier : la Résistance n’était pas suffisamment équipée. Elle était obnubilée par la prise des leviers de commande administratifs et médiatiques (la Préfecture, la Ville, les imprimeries du quotidien Ouest-Éclair – lequel sera interdit à la Libération pour acte de collaboration avant de renaître sous le nom de Ouest-France). Elle préparait la ville de Rennes pour qu’elle soit aux mains de l’administration gaulliste. La majorité des résistants ne souhaitait pas que la ville tombe aux mains des communistes ou des Américains qui avaient conçu un plan d’occupation nommé AMGOT (Allied Military Government of Occupied Territories / gouvernement militaire allié des territoires occupés). Les Américains voulaient occuper les villes françaises durant un temps de transition afin de les dénazifier et de les décommuniser pour permettre le retour à une réelle vie démocratique libérale. De Gaulle refusait que l’administration française tombât aux mains des Américains, même s’il savait qu’il allait être ardu de reconstituer une administration avec le peu d’éléments non collaborateurs. Rennes étant l’une des premières grandes villes libérées – Caen était rasée – il était important de montrer aux Américains que l’administration française pouvait être métamorphosée et maîtriser les leviers de commande.

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Le deuxième point est le retard de la libération de Rennes. Les Américains sont restés deux jours et demi aux portes de la ville. Cela a permis de faire partir un train de déportés et de prisonniers alliés le 2 août, le fameux « train de Langeais » puis un second train le lendemain. Le premier train n’a pu être empêché ; quant au second, si les Rennais, notamment les agents d’administration pénitentiaire, étaient au courant, personne n’a rien fait pour empêcher son départ. On a dit après que la résistance était trop faible. En un sens, c’est vrai, parce que les maquis des environs de Rennes avaient été très touchés par les Allemands, les milices et le Bezen Perrot, une petite unité de Bretons de la Waffen SS. Cela étant, il y a là une blessure à l’honneur des Rennais.

En outre, comme me l’a raconté un témoin qui avait 23 ans à l’époque (96 aujourd’hui), il a essayé en vain de dissuader les Américains de prendre contact avec les Allemands de la batterie de Flak de Chantepie en leur indiquant une route de contournement qui leur aurait permis de rentrer dans Rennes facilement. Les Américains ne l’ont pas fait et ont tenté de persuader les Allemands de se rendre, lesquels ont bien sûr répondu négativement. Le résultat fut un combat tragique où 15 blindés américains ont été mis hors-service avec beaucoup de tués des deux côtés et une soixantaine de blessés. Ça a été un véritable coup de frein à la libération de Rennes.

 

Quel souvenirs retenez-vous de l’atmosphère de Rennes sous l’occupation ?

Étienne Maignen – J’étais trop petit pour me souvenir de l’atmosphère d’une manière détaillée. Je me souviens surtout de l’odeur de la mer en 1939. En 1944, retourner au bord de la mer était peut-être mon plus vif désir. Il y a aussi les fruits que l’on mangeait, comme l’orange, qui avaient disparu à cause du rationnement.

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Comment avez-vous vécu personnellement la Libération ?

Étienne Maignen – En 1944, mes parents avaient fui Rennes. Nous étions partis à la campagne, à Soudan en Loire-Inférieure, comme beaucoup de Rennais. Après le bombardement du 29 mai 1943, beaucoup étaient partis, les écoles avaient été déplacées en campagne. Sur les 100 000 habitants, il ne restait que 35 000 personnes environ. Quand je suis rentré à Rennes, on a vu que la ville était peu peuplée, il y avait des Américains et les ponts étaient démolis.

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A quoi ressemblait la vie avec l’arrivée des Américains ?

Étienne Maignen – Nous étions encore en guerre, le rationnement était toujours en place, le collège où j’étudiais était occupé par les Américains et beaucoup de petits camarades avaient leurs pères prisonniers en Allemagne. Lorsque je suis entré au collège Saint-Vincent, en 8e, la maîtresse nous avait organisés par groupes de quatre. Chaque groupe avait un petit avion de couleur et, selon les notes hebdomadaires du groupe, le petit avion avançait sur un panneau. Le but ? Bombarder Berlin. Quand j’allais à l’étude le soir, en haut des marches du collège, une fanfare américaine levait le drapeau américain. C’était la première fois que j’entendais l’hymne américain.

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En 1945, j’avais 10 ans, je suis allé voir les prisonniers qui rentraient à la gare. Je me souviens d’avoir vu des personnes, non pas en uniforme militaire, mais avec des vêtements saugrenus : des vestes ou des robes blanches avec des rayures bleues – des déportés. Plus tard, je me suis dit que c’était un souvenir que j’avais inventé, mais non. Lors d’une séance de dédicaces, une dame m’a raconté que sa tante était rentrée à Rennes dans sa robe de déportée. On racontait que tous les déportés passaient à Paris à l’Hôtel Lutétia, qu’on les enregistrait, on leur donnait des vêtements, mais pas à tous – la preuve.

L’histoire de Rennes durant la Seconde Guerre mondiale reste donc à vos yeux méconnue ?

Étienne Maignen – Oui. C’est pour cela que je m’efforce de faire découvrir l’histoire de la ville aux Rennais et aux néo-Rennais, car c’est une période qui est en train de passer à l’oubli. Les événements défilent, plus le temps passe, plus cela devient de l’histoire ancienne, il faut des ouvrages et des articles comme les vôtres pour les retenir. Les derniers témoins de la guerre vont disparaître, écrire sédimente une trace d’histoire locale qui nourrit l’avenir.

Vous partagez-vous également des expériences personnelles dans 1er-4 août : l’étrange libération de Rennes…

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Étienne Maignen – Je ressentais un besoin personnel de situer les événements que j’avais vécus enfant et de les insérer dans l’histoire et l’expérience collectives de la guerre. Outre des documents personnels, des témoignages (notamment des personnes qui m’ont spontanément téléphoné), j’ai aussi recueilli beaucoup d’informations lors de séances de dédicaces. Une de mes tantes a été tuée durant le bombardement de Saint-Hélier, je lui ai d’ailleurs dédié mon livre, ainsi qu’un cousin éloigné tué en mai 1940. Ensuite, tous les humains sont pareils devant le malheur et la nécessaire résilience : on passe à autre chose, la vie reprend. Et puis la Guerre d’Algérie a à son tour frappé. Mais ce dont sont capables les hommes, y compris l’horreur, doit être connu. Et gardé à l’esprit.

1er – 4 août 1944 : L’étrange libération de Rennes, Etienne Maignen, Editions Yellow Concept, octobre 2017, 24€

Etienne Maignen est l’auteur d’un ouvrage sur la guerre d’Algérie, « Les Piliers de Tiahmaïne », paru en 2004 aux Éditions Yellow Concept et de l’ouvrage « Rennes pendant la guerre, chroniques de 1939 à 1945 », paru aux éditions Ouest-France en novembre 2013, ainsi que de plusieurs études éditées dans Bulletin et Mémoires de la Société Archéologique et Historique d’Ille-et-Vilaine : « La Terreur à Port-Malo » 2004, « Rennes dans les Guides touristiques du 19e siècle » 2008, « De 1940 à 1941, réapparition d’une Bretagne provisoirement incomplète, un provisoire destiné à durer » 2010.

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