Primo roman pour Estelle-Sarah Bulle. Là où les chiens aboient par la queue, au travers des aventures d’une fratrie, dresse le portrait d’une île et de ses habitants. Née (comme sa narratrice) à Créteil d’un père guadeloupéen, elle conte la quête d’une origine et d’un héritage familial pour une enfant de l’exil. Un remarquable premier roman qui intéressera les lecteurs avides de belle écriture ainsi que d’histoire avec ou sans majuscule.

« Dans la famille Ezechiel, c’est Antoine qui mène le jeu. Elle est la plus indomptable de la fratrie. Mais sa mémoire est comme une mine d’or. En jaillissent mille souvenirs-pépites que la nièce, une jeune femme née en banlieue parisienne et tiraillée par son identité métisse, recueille avidement. Au fil des conversations, Antoine fait revivre pour elle l’histoire familiale qui épouse celle de la Guadeloupe depuis la fin des années 40… »

estelle sarah bulle

La nièce : « Jusqu’à mes treize ans (…) nous avons vécu au neuvième étage d’une tour rectangulaire »

Tout commence par la nièce, la narratrice. Ayant grandi dans une banlieue parisienne bâtie sur du vide (pour accueillir le baby-boom et l’immigration post-guerre) où se croisent les couleurs et les origines, la nièce s’interroge sur les siennes. Elle se lance dans la reconquête des souvenirs de ses aïeux. La parole pour seul héritage, tout le livre consiste en la retranscription du récit que ses deux tantes et son père, étant nés et ayant vécus en Guadeloupe jusqu’aux années 1960 (jusqu’à rejoindre la France métropolitaine), lui font de cette île et de leurs aventures respectives.

Le roman se divise en 3 parties : « 1947-1948 », « 1948-1960 », » 1960-2006 », liés à trois lieux : Morne-Galant (campagne guadeloupéenne), Pointe-à-Pitre et enfin Paris. Bien que liés dans le temps et l’espace, les récits de la fratrie d’Antoine, Lucinde et Petit-Frère semblent toujours se croiser sans jamais se rencontrer vraiment. Dès leur enfance à Morne-Galant, chacun d’eux se forge une identité et des rêves propres. Puis, dans l’enchevêtrement de leurs destins particuliers, c’est la société entière (qu’elle soit familiale, urbaine, nationale…) qui transparaît. Ombre oppressée ainsi qu’oppressante, le monde des hommes apparaît comme un magma informe où chacun semble nuire insensiblement à l’autre en recherchant son propre bonheur.

LUCINDE : « J’EN PLEURERAIS DE RAGE. NOUS ÉTIONS FAITES POUR LA GLOIRE ANTOINE ET MOI. QU’EST-CE QUI S’EST PASSÉ ? »

Pour chacun des personnages, l’univers bouillonnant des années post-guerre est tout à la fois le lieu de tous les espoirs et celui de toutes les déceptions. Les rêves des uns et des autres se forgent et se brisent contre les murs d’un avenir qui ne s’ouvre pas et qui finit toujours par pousser à l’exil. L’exil, seule rupture permettant à l’espérance d’exister. Antoine, tante charismatique dont la nièce déroule la mémoire comme un fil d’Ariane, se rappelle son départ pour la France : « J’avais le sentiment de connaître mon île par cœur. Je ne voulais plus accepter ses champs de malheur et ses contradictions. Comme bien d’autres, j’ai fait mes bagages et je me suis précipitée à l’aéroport du Raizet. »

roman chiens aboient queue

Antoine : « Ainsi j’ai vite compris que la réalité avait toujours une face double. Tous les Antillais savent ça. (…) C’est pour ça que le vrai nom donné par ta maman reste caché. Le nom de savane peut ramasser toutes les mauvaisetés de la vie. C’est comme un petit trésor caché qui te protège. »

De sa plume léchée aux savoureux accents créoles, Estelle Sarah-Bulle (bien qu’elle ne parle pas couramment le créole) nous entraîne dans les histoires, ainsi que dans l’Histoire. Celle d’un peuple, issu du déplacement (celui de l’esclavagisme) et destiné à l’adaptation permanente : « Nous, les Antillais, nous avons toujours su nous adapter (…) de la case d’esclaves aux HLM ». Histoire d’un peuple aux origines hasardeuses, floues, qui subit âprement les affres des Temps, les grandes Ères : la colonisation, les guerres, la mondialisation… Semblant n’être jamais maître de son propre destin.

Sans malveillance, le regard porté sur la société guadeloupéenne est d’une rigueur qui n’épargne ni les békés (les blancs), ni le peuple, ni aucun des personnages du livre. Ces derniers ne sont pas des héros, mais des exemples d’individus imparfaits parmi d’autres et en cela se font les représentants (et non les exceptions) d’une société entière. Ancré au sein des années 50 et 60, le récit évoque sans détour l’injustice institutionnalisée, le racisme, le paternalisme, ainsi que les grandes transformations amenées par l’occidentalisation. En opposition à ces grandes thématiques, les histoires des trois frères et sœurs sont faites de petites choses, de rencontres simples, d’actes quotidiens, conférant au livre une double échelle romanesque.

La nièce : « J’apprenais à aimer mon histoire et la matière dont elle était faite ; une succession de violences, de destins liés de force entre eux, de soumissions et de révoltes. »

pointe à pitre
Pointe-à-Pitre dans les années 50

Malgré tout, au détour de nombreux passages se lit l’affection profonde de l’écrivaine pour cette île des Caraïbes, pour l’état d’âme qui habite ses occupants et dont elle se fait l’héritière semi-légitime. Ses personnages, en filigrane de leur histoire personnelle, nous parlent de ce qui constitue le quotidien et les croyances des insulaires : la culture de la canne, les croyances animistes, les danses du carnaval, la vie amoureuse, les bidonvilles, etc. Cette civilisation est poétisée par le langage, pas dans le but de la glorifier, mais pour lui permettre simplement d’exister, d’être transmise, face à l’oubli inhérent au déplacement des populations. Pour la narratrice (et pour l’auteure ?), c’est transmettre le souvenir de ses aïeux pour qu’il ne meure pas, et l’origine de son identité avec.

Parmi tout cela, n’oublions pas ce qui fait le charme de la lecture de ce roman : l’aventure. Là où les chiens aboient par la queue, ne s’épuise pas en grandes descriptions, mais nous plonge dans les doutes et désirs de ses personnages. Les scènes défilent, les points de vue changent, les rencontres se succèdent, le monde évolue. Le lecteur est embarqué, invité au spectacle. S’identifiant à la nièce, lui aussi reçoit la parole des aïeux, comme on reçoit une histoire du soir, un conte pour enfant : avec force imagination, mais en y croyant.

Là où les chiens aboient par la queue, Estelle-Sarah Bulle. Editions : Liana Levi. Paru le 23 août 2018. 288 pages. 19 €. Rencontrez l’auteure samedi 10 novembre 2018 à 11h00 au Café Littéraire de votre librairie LE FORUM DU LIVRE à Rennes.

Feuilletez un extrait ici.

auteur chiens aboient queue
Estelle-Sarah Bulle est née en 1974 à Créteil, d’un père guadeloupéen et d’une mère ayant grandi à la frontière franco-belge. Après des études à Paris et à Lyon, elle travaille pour des cabinets de conseil puis pour différentes institutions culturelles. Elle vit dans le Val-d’Oise. Là où les chiens aboient par la queue est son premier roman.

 

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