Retrouvez chaque lundi et jeudi jusqu’au mois de septembre deux nouveaux chapitres d’Une odeur d’incertitude, second roman de Jérôme Enez-Vriad.

 .   

In Love Again

Le message est bref et courtois, suivi du laconique : Si vous souhaitez contacter votre correspondant, appuyez sur 5. Mes cheveux gouttent sur les touches. Le père de Guido décroche. « Merci de me rappeler. Je souhaite avoir votre version à propos de l’arcade sourcilière ». Les scandinaves parlent un excellent anglais mais le sien est remarquable. Comme convenu avec son fils, j’évoque une banale chute dans la piscine. « Je craignais qu’il se soit battu et nous mente. » Ben voyons ! Connais bien l’énergumène. De cet éclaircissement résulte en ligne droite le service qu’il sollicite : la famille prévoit deux jours sur le continent mais Guido ne veut pas suivre et hors de question de le laisser seul. En gros, le retour chez oncle Jérôme conviendrait à tous. Moi y compris. Car à force de godiller dans la neige andine, je finis par tout voir en noir lorsqu’arrive le bas des pistes. Et ce tout ne deviendrait pas moins vaste si je m’efforçais à la modération. Peut-être est-il d’ailleurs impossible que cela aille mieux. Plus jamais. Etre seul est un état particulier, mais être seul en l’attente de quelqu’un attise d’autant l’effet d’isolement que l’espoir est long et confus, à proportion que, et voilà bien mon embarras, de Guido ou lui je ne sais désormais plus lequel j’espère avec autant d’impatience. La certitude est une argile dont le doute fait son mortier.

Voilà comment l’heure suivante Guido me saute au cou. Ses gestes sont lestes, prestes et infaillibles. Je m’y oppose.

–       Est-ce vraiment ce dont tu as envie chaque fois que Bärbel est absente ?

Il se vexe.

–       Je suis pas pédé, putain ! C’est qu’avec toi…

–       T’es-tu demandé si j’étais engagé ailleurs ?

Guido m’enlace de ses longs bras. M’écrase contre lui pour m’embrasser de force. D’abord sur le canapé puis à terre. Nous nous battons. Il se jette sur la côte meurtrie.

–       Pardon ! Pardon ! Je t’ai fait mal. Excuse-moi…

Je hurle de douleur alors qu’il continue de parler. Quelque chose en suédois. Le timbre et la voix changent. Plus graves. Sombres. Nordiques. En fait, il se répète.

–       C’est qu’avec toi que j’ai envie.

Certains vous relancent sans cesse alors que vous n’êtes pas disponible. D’autres sont les empêchés perpétuels avec qui l’on crève de vivre des choses simples. Entre les deux, un gouffre à équidistance du refus et du dépit attise les vertiges contrariés.

–       Ecoute Guido, je ne réponds pas aux envies de tout le monde mais au désir de chacun.

–       Mais je ne suis pas tout le monde et je te désire. Où est le problème ?

–       Je pourrais être ton père.

–       Mouais ! Un papa jeune alors.

–       Tu multiplies par deux.

Sa jambe contre la mienne alimente un nouveau trouble au moment de constater qu’il me vole son absence, à lui dont le prénom se refuse encore au texte. Je me mets à rire… Sans savoir pourquoi. Rire… Et rire encore pour dissimuler mon embarras. Je suis à la merci d’un gamin qui, une nouvelle fois, pose ses lèvres sur les miennes. Confiserie chaude et vénéneuse. Maintenant si quelqu’un nous surprend on imagine ce qu’il va penser. Et il aura raison.

 De Profundis

Ca leur avait pris un jour. Comme ça. Sans raison particulière. Les vacances s’éloignaient à la manière d’un radeau paisible et ils imaginèrent consulter une voyante en espoir de riants présages. Depuis. Chaque année. Fin d’été. Lorsque le soleil se faisait moins agressif, l’habitude était instaurée de prendre les auspices en consultation d’extralucides plus ou moins sérieux mais si drôles. L’une d’elle travaillait sans support. Ni cartes. Ni boule de cristal. Aucun folklore attaché à la caricature d’une madame Irma de bagatelle. Les yeux clos face au consultant elle devisait à flot continu, faisant part de révélations pour le moins surprenantes. A Jérôme elle avait décrit sa précédente incarnation dans le corps d’un officier affecté au camp de Mauthausen. A lui elle évoqua la souffrance d’un enfant juif ayant vu ses parents tués sous ses yeux. Sans que cette femme ait jamais eu la possibilité de faire le lien entre eux, la concordance explicite de ses visions était troublante et les laissa dans une extrême fragilité. Le ver semblait dans la pomme. Dés lors, Jérôme voulu explorer cette partie du temps qui semblait lui manquer.

Sitôt rentré à Berlin, rendez-vous fut pris pour une régression sous hypnose. Il sonna à l’interphone d’un quartier populaire. Au troisième sans ascenseur la porte s’ouvrit sur un homme chauve d’une stupéfiante banalité. Le divan sur lequel on le pria de s’étendre était recouvert de kilims. Quelques coussins en velours sombre ajoutaient à l’ambiance claustrophobe, elle-même accentuée par une vague odeur de nard. Jérôme ôta ses chaussures. Seule une épaisse bougie éclairait la pièce. Le praticien demanda de fixer la flamme afin d’en conserver l’image une fois les yeux clos. Sa voix basse et sans inflexion exhortait au relâchement musculaire à travers un enchainement de phrases courtes et répétitives. Plusieurs fois l’homme insista sur l’importance de ne pas se concentrer. Faire le vide. Ne penser à rien. Laisser venir à rebours les moments phares de l’existence : la sortie de son premier livre, premier jour d’université, celui où il obtint son bac, l’anniversaire de ses dix-huit ans, son entrée à la maternelle… jusqu’au retour dans le ventre de sa mère. Puis rien. Le noir total avant qu’apparaissent les premières nouvelles images. Ce furent d’abord des flashs sans queue ni tête. Des visages inconnus que Jérôme sembla reconnaître. Enfin les situations se firent plus précises. La rétrospective prenait forme comme en surimpression de la vraie vie. Difficile de savoir si la voyance l’avait influencé, mais les remontées inconscientes validèrent une première rencontre en 1942, Autriche, camp de Mauthausen. L’enfant Moshe Sajewitcz fut pris sous l’aile protectrice du jeune SS-Hauptsturmführer Ernst Paute von Schnorfeil. Ils en parlèrent longuement le soir même et, soucieux de ne pas se perdre, n’y revinrent plus. Ni entre eux. Ni avec personne. Jamais.

Déclaration d’un Soir

Nous sommes allongés à l’équerre au bord de la piscine. Nos têtes se rejoignent à la pointe d’un angle du bassin. Je tends mon bras en arrière. Ma main échoue sur son torse. Sa respiration. La mienne. Après avoir mordu mon existence Guido croque sa vie dans une barre chocolatée : du sucre et de l’huile de palme.

Tu en veux ?

Non merci.

Dois-je lui dire que la formule du plaisir est en général composée de substances dangereuses ? Ce-(nouveau)-petit-con m’inflige alors le pire qu’un homme puisse entendre après avoir cru au bonheur.

–       Peut-être pourrions-nous nous donner une chance comme amants secrets, avec chacun sa vie de son côté?

–       Amants secrets ! Mais de qui ?

–       Je sais pas.

Et oui ! Guido a mal à son Jérôme. C’est à la fois si gracieux et tellement pitoyable.

 

 

 

 

 

 

 

Laisser une réponse

SVP rédigez votre commentaire
Merci d'inscrire votre nom