EMMANUELLE LAMBERT : GIONO, FURIOSO MAIS PAS FOU

JEAN GIONO
Jean Giono (1895-1970)

Peut on écrire encore sur Giono, l’un des écrivains du XXe siècle les plus connus et étudiés ? Emmanuelle Lambert, avec son essai Giono, Furioso, démontre qu’en abordant l’homme et l’oeuvre avec modestie, il est encore possible de faire surgir quelques lumières dans des zones d’ombre. Instructif et plaisant.

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C’est un visage avenant, souriant. On dirait de lui qu’il pourrait être un bon ami. C’est ainsi que le révèlent les portraits photographiques de Jean Giono. Yeux malicieux, la pipe à la bouche. On pourrait enchaîner avec des qualificatifs suivants : écrivain provençal, premier auteur écologiste, conteur des éléments naturels comme le feu, le vent, la grêle, la pluie. Et on complèterait avec la période « naturaliste » suivie après guerre du cycle stendhalien des hussards. Mais ce ne serait pas Giono. Pas que. Cette image d’Épinal, Emmanuelle Lambert, chargée de réaliser l’exposition qui se tient actuellement au Mucem de Marseille, autour de l’écrivain de Manosque, ne s’en satisfait pas. Qu’écrire sur lui après des centaines d’études universitaires ? Après la biographie de référence de Pierre Citron? Et peut on écrire ou décrire une vie ? Même le sourire de Giono cache toute sa maîtrise des choses. C’est un sourire de conteur qui, contraint par les questions des journalistes, raconte sa vie à sa manière mélangeant souvent réalité et le roman qu’il est en train d’écrire.

JEAN GIONO
Jean Giono (1895-1970)

Aussi pour ne pas ajouter de confusion à de fausses vérités, Emmanuelle Lambert dans son essai ne raconte pas la vie de Giono. À la manière des impressionnistes qui montrèrent que les ombres n’étaient pas noires, mais recelaient de multiples couleurs, elle éclaire par petites touches successives, légères, mais érudites, les zones d’ombre d’un écrivain complexe et très loin du personnage bonhomme des portraits habituels.

La vie de Giono n’est pas celle d’un homme proche de la nature aimant se promener dans le Mercantour et s’extasiant devant un coucher de soleil. La nature de Giono est bruyante, brûlante, suffocante et pour en montrer l’origine et la noirceur, l’auteure, comme pour les thèmes du texte, mélange habilement autobiographie et parcours de l’écrivain. Elle explique comment elle, petite fille du RER sera ennuyée par les descriptions de Giono avant d’en comprendre la force et la puissance. Elle décrypte de nombreux ouvrages, dont elle rappelle les thèmes ou l’histoire, à la lumière de la personnalité sombre et tourmentée de l’écrivain.

JEAN GIONO
Jean Giono (1895-1970)

Tout au long du livre, qui suit l’élaboration de son exposition, au lieu de gravir les pentes dans les pas de Giono, elle marche à côté de lui, pour mieux l’observer et on découvre alors que le « sage » saisi par l’objectif d’Irving Penn est en fait un « furieux ». Comme Jean Genet avec qui un parallèle est dressé, Giono est un autodidacte, volontiers anarchiste qui ne répugne pas à la violence : violence verbale quand, marqué par sa participation à 20 ans à la première guerre mondiale, il devient le porte-parole des pacifistes, un pacifisme viscéral qui le conduira à quelques mauvais choix pendant la seconde guerre. Violent il l’est aussi dans sa sexualité, sur laquelle Emmanuelle Lambert, qui a eu accès à une correspondance amoureuse non encore éditée, révèle une force peu maîtrisée. Elle mélange alors avec pudeur oeuvre et vie personnelle qui s’entrecroisent de manière irréfutable :

Sa tête explose, il écrit mal, veut la retrouver, il ne conçoit l’amour et l’écriture qu’entrelacés, il mélange la nécessité et le plaisir (…)

Trois maîtresses que l’ami Pierre Citron a volontairement minoré ou écarté par amitié avec Elise, la femme de l’écrivain, une épouse qui fait l’objet d’un tendre portrait à la pointe douce. Trois femmes indispensables pour comprendre Giono.

Le texte est ainsi porté par l’admiration pour l’un des plus grands écrivains du XXe siècle, mais aussi un regard critique qui ne s’accompagne jamais de jugement. Emmanuelle Lambert nous donne des clés pour ouvrir des portes plus obscures que lumineuses. Le père aimé et adoré, la mère bigote et ignorée qui prend ses livres « pour de la rigolade », l’amitié avec l’indestructible Lucien Jacques, la présence des deux filles sont autant d’approches apparemment « en vrac » comme l’intitulé d’une boîte de photos découverte dans la maison de Giono. En vrac mais cohérente.

Avec Giono Furioso Emmanuelle Lambert ne tire pas de traits nets et tendus, pas de noir et blanc, mais un éclairage personnel qui en dit plus que de longs panégyriques ou réquisitoires. L’oeuvre de Giono est immense et complexe. L’homme Giono est à l’image de son oeuvre. Impossible donc de la réduire même en quelque milliers de pages. Emmanuelle Lambert grâce à son pas de côté, auquel elle mêle des éléments de sa biographie personnelle, nous invite surtout à lire, ou relire, des textes et romans d’une noirceur comparable à l’âme d’un homme qui pourtant sourit aux photographes. Pour nous tromper. Ou nous inviter à aller plus loin.

Giono, Furioso d’Emmanuelle Lambert. Éditions Stock. 220 pages. 18,50 €. Prix Femina Essai 2019.

CENTRE JEAN GIONO

JEAN GIONO (1895-1970) est l’une des figures majeures de la littérature du XXe siècle. Fils d’un cordonnier et d’une repasseuse, il est né à Manosque, qu’il n’a jamais quittée. De roman en roman, il a créé un « Sud imaginaire », à l’instar de Faulkner auquel Henry Miller a pu le comparer. Dès la publication de Colline, en 1929, il connaît le succès. À la fois conteur et poète, nourri d’Homère et Virgile, il compose avant 1939 d’amples romans lyriques et épiques : Regain, Le Chant du monde, Que ma joie demeure. À partir de 1934, il milite pour le pacifisme intégral et publie plusieurs essais contre la guerre et la civilisation technicienne. Après 1945, son écriture devient plus incisive, allègre et ironique, tandis que son œuvre prend une tonalité sombre et pessimiste.
Elle se développe dans deux directions : le « cycle du Hussard » avec Angelo, Le Hussard sur le toit, Le Bonheur fou, Mort d’un personnage et la série des « Chroniques romanesques », avec Un roi sans divertissement, Les Âmes fortes, Le Moulin de Pologne. Il entre à l’Académie Goncourt en 1954 et élargit sa création au cinéma, réalisant lui-même Crésus (1960). Solitaire, inclassable, en marge de tous les courants littéraires de son temps, Giono a laissé une œuvre immense, traduite en plus de quarante langues.

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