Aux Rencontres Paul Ricœur, les Champs libres invitent Edmond Hervé à dialoguer avec le philosophe Olivier Mongin le 18 novembre 2022 au sujet des lumières de la ville. En prévision de cette rencontre à ne pas manquer, Unidivers s’est entretenu avec l’ancien maire de Rennes de 1977 à 2008 afin de comprendre ce clair-obscur de la cité. Autrement dit, comment distinguer ce que la ville porte en elle d’ombre et de lumière ?

Edmond Hervé nous accueille dans sa demeure sise non loin du cimetière de l’Est. Nous nous installons autour de la grande table du salon. Dos à sa bibliothèque où les Mémoires de Charles de Gaulle voisinent les biographies de François Mitterrand et de Pierre Mendès France, mais aussi les écrits du Malouin François-René de Chateaubriand et L’Histoire rurale de la France de Georges Duby. L’échange prend place sous les meilleurs auspices.

Pour faire suite à son dernier mandat de sénateur d’Ille-et-Vilaine (2008-2014), Edmond Hervé a laissé de côté l’activité politique ou, plutôt, élective — la nuance compte. Il reste « un citoyen attentif, qui s’informe, lit, réfléchit ». Et il s’est lancé dans l’œuvre titanesque d’un compte-rendu de ses 31 ans passés à la mairie de Rennes (Le Détail et l’horizon, 926 pages, paru en 2021). Régulièrement, il anime des conférences à l’Université du temps libre (notamment à propos des défis actuels de la démocratie, de Jean Jaurès, Albert Camus ou encore le père Lebret) et répond volontiers aux sollicitations de la presse ou des institutions. « J’estime avoir un devoir de restitution et de disponibilité », commente-t-il.

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C’est pourquoi il était logique et naturel de le retrouver vendredi 18 novembre 2022 aux Rencontres Paul Ricœur en compagnie du philosophe Olivier Mongin (voir notre article) afin de tisser ensemble une discussion-conférence intitulée « Les lumières de la ville ». Observateur particulièrement qualifié de la ville, Edmond Hervé est aussi proche de la pensée de Paul Ricœur.

« J’ai retrouvé dans ses écrits des confirmations de ce que je ressentais, de ce que je pensais et de ce pour quoi j’agissais. Paul Ricœur dit à peu près ceci : “l’égalité des droits n’est pas la juste distribution des biens”. C’est toute la question de la justice et de l’égalité qui ont motivé mon engagement personnel », nous confie-t-il.

Socialiste depuis 1966, Edmond Hervé entend aussi chez Ricœur des échos de la figure tutélaire de son parti. « La notion d’engagement et d’indignation qu’on trouve chez Jaurès est également partagée par Ricœur. Lorsqu’on s’engage, il y a toujours, certes, un idéal, mais il y a aussi une indignation », affirme-t-il en se référant au fameux essai de Stéphane Hessel, Indignez-vous (2010).

Aussi, quand, en 2003, Jérôme Porée (professeur de philosophie et coorganisateur aujourd’hui des Rencontres Paul Ricœur aux Champs libres) suggère à la mairie de Rennes de recevoir le philosophe à l’hôtel de Ville, la proposition est favorablement accueillie. Et le 23 avril 2004, celui qui avait passé sa jeunesse à Rennes y revient pour en être fait citoyen d’honneur. « Ce fut un très grand moment humain, intellectuel, philosophique et politique », commente celui qui était alors maire. Paul Ricœur fit à cette occasion un discours où il décrit comment marcher dans la ville, dans Rennes, lui avait appris à marcher dans la vie. 

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Edmond Hervé, Paul Ricœur et Catherine Goldenstein, responsable du Fonds Paul Ricœur, à l’hôtel de ville de Rennes le 23avril 2004. © Dominique Levasseur

« Il habite boulevard de Sévigné, celui de la bourgeoisie rennaise qui “ne descend pas la Vilaine”. Il se trouve que lui descend la Vilaine pour rendre visite à sa petite amie qui vit avec sa famille, des typographes, milieu anarcho-syndicaliste, au bout de rue de l’Alma, en pleine campagne à l’époque. En marchant dans la ville du nord au sud, il va à la rencontre d’un monde totalement différent. Lorsqu’il fait cette traversée, il s’arrête souvent à Ouest Éclair, où on affiche chaque jour les principales nouvelles. Marchant dans la ville, il a marché pour aller à l’école primaire, au collège, au lycée, à la faculté de lettres. Et puis il a marché pour aller au cimetière, ses parents étant enterrés au cimetière du Nord. Marcher dans la ville, c’est une notion de proximité, d’enracinement, de découverte des autres. Et dans la pensée de Paul Ricœur, c’est en regardant l’autre, en échangeant avec l’autre que l’on se connaît au mieux. »

La ville aurait donc, pour peu qu’on s’y engage, s’y implique, y mouille sa chemise, une vertu éducatrice. « La ville est un lieu d’enseignement tout à fait exceptionnel », confirme Edmond Hervé. Sous sa houlette, Rennes a ainsi adhéré dans les années 1990 à l’association internationale des villes éducatrices (AIVE). « La particularité de la ville, c’est sa concentration et, donc, la proximité et l’invitaiton à rencontrer différents types de personnes. Lorsqu’on vit dans la ville, il y a des possibilités de connaissances, de rencontres, de paroles extrêmement intéressantes ». La ville a ceci d’éclairant qu’elle nous invite, en nous réunissant géographiquement, à apprendre à vivre ensemble.

Bien sûr, cette capacité de la ville est conditionnée par l’action des pouvoirs publics en matière d’aménagement et, notamment, selon Edmond Hervé, de logement. « Il ne faut pas que la ville soit accaparée par une logique particulière, un clan ou une profession, il faut que chacun puisse y vivre et grandir en paix. » C’est pour l’ancien édile une fierté d’avoir contribué à la mixité sociale de la ville en faisant passer la proportion de logements sociaux en périphérie de la ville de près de 90 % en 1977 à moins de 55 % en 2008, la construction de 1000 logements sociaux dans le centre-ville.

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Composée uniquement de logements sociaux dans le quartier du Thabor, la résidence Lucien Rose est un symbole de mixité urbaine et sociale en centre-ville de Rennes.

Les autres composantes qui font rayonner la ville sont les infrastructures (les transports par exemple) et les équipements, qu’ils soient culturels, éducatifs ou de santé. Ils améliorent non seulement la vie des citadins, mais aussi, plus largement celle des habitants du département ou de la région, nourrissant la complémentarité entre ville et campagne, car nulle ville n’est une île. Edmond Hervé défend ici le bienfait des institutions qui promeuvent des valeurs en tenant lieu d’intermédiaire avec la population. Mention particulière pour les Champs libres et le Triangle qui sont « deux organisations, deux investissements importants, la concrétisation d’une offre de culture. »

Le racisme est une ombre dans la ville

Edmond Hervé

Mais, comme aimait déclarer Aragon, « il n’y a pas de lumière sans ombre ». L’intitulé de la discussion entre Edmond Hervé et Olivier Mongin, « Les lumières de la ville », est une référence au film de Charlie Chaplin, City Lights (1931). Un film qui donne à voir la permanente et pathétique confrontation de l’opulence et de l’extrême pauvreté dans une ville lumineuse dont les lumières chatoient, attirent et font rêver. Si la ville est bien pleine de lumières, celles-ci ne brillent pas autant pour tout le monde, voire se révèlent trompeuses. Force est de constater que, près d’un siècle plus tard, ce constat se révèle encore brûlant d’actualité. Les « villes lumière » nourrissent toujours des clairs-obscurs…

En socialiste historique, Edmond Hervé distingue parmi les porteurs d’ombre « la logique économique libérale à la recherche du coût le moins élevé » qui menace sans cesse le bien commun. Plus globalement, l’ancien élu considére que « les ombres de la ville sont toutes les postures, discours, comportements attentatoires à la liberté, à l’égalité, à la fraternité. Parmi ces ombres, il y a le racisme, l’homophobie, l’intolérance, la haine et l’ignorance de l’autre. Lorsque, par exemple, vous ne conduisez pas à bien une politique de logement, d’accueil, vous excluez ». Et de poursuivre : « il peut y avoir l’égoïsme des uns, l’irresponsabilité, les faux prophètes. Et puis l’une des ombres dont il faut parler, c’est le pessimisme. On n’a pas le droit d’être pessimiste. Ne pas croire en la ville, c’est ne pas croire en la population, en l’avenir. ».

On le comprend, la ville dans l’acception d’Edmond Hervé renoue avec la cité conçue comme organisation politique et lieu d’épanouissement collectif ; peu importe qu’il s’agisse d’une métropole comme Rennes ou d’un village comme La Bouillie. « Lorsqu’on parle des ombres de la ville, ce peut être des ombres qui sont particulières à la ville, mais ce peut être aussi des ombres qui sont générales au sein de la nation. La ville est un territoire de la République, les valeurs de la République doivent donc se retrouver vivantes dans la ville », assène-t-il.

Or, la vitalité de ces valeurs nécessite un engagement toujours renouvelé de ce qu’Edmond Hervé nomme la société civique. Non une société civile en opposition à une classe politique, mais bien l’ensemble de la société qui aurait fait siennes les valeurs de respect universel de la personne humaine et de citoyenneté, c’est-à-dire de responsabilité individuelle et collective. Ainsi, dans le jeu clair-obscur de la ville, tout un chacun est susceptible et devrait apporter sa part de lumière, car « la société est la somme de comportements et de valeurs partagées incarnés », conclut Edmond Hervé.

C’est cet engagement qu’a souhaité mettre en lumière Edmond Hervé dans son ouvrage Le détail et l’horizon. « J’ai voulu montrer la richesse de la vie municipale et la richesse de la ville, à un moment où il y a quelques distances et des critiques adressées à la vie politique. Et montrer aussi quel est le résultat d’un engagement continu pour la cité, mais surtout dans la cité ».

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Jean Gueguen
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