L’Occupation allemande et les comportements contrastés et ambivalents des intellectuels et artistes français pendant cette période font régulièrement l’objet depuis 20 ans et plus de publications passionnantes et riches d’informations, voire de révélations…

une jeunesse française pierre péan

Mitterrand lui-même s’était attelé à cette tâche mémorielle à sa manière, lorsqu’à la toute fin de son dernier mandat en 1994 il dévoilait à Pierre Péan les arcanes d’une mémoire et d’une aventure personnelle qui semèrent le trouble. Voici trois ouvrages qui portent un éclairage édifiant et sans complaisance sur les acteurs du monde de l’art et de la littérature en ces années sombres de l’Histoire de France.

le voyage d'automne dufay

En 2000, le journaliste François Dufay nous livrait un remarquable texte intitulé Le voyage d’automne : octobre 1941. Pendant que d’autres convois depuis Paris emmenaient à la mort Juifs, résistants, communistes ou Tziganes, de complaisants invités prenaient eux aussi le train : artistes et écrivains français, collaborateurs comme Ramon Fernandez ou Drieu La Rochelle, ou simplement sympathisants comme Jacques Chardonne et Marcel Jouhandeau, étaient conviés par les autorités allemandes à un tourisme culturel à destination de Weimar. L’idée venait de Goebbels qui voyait là « une manière de stopper l’action civilisatrice de la France et la remplacer par celle de l’Allemagne. » L’effet produit fut notoire pour certains écrivains au point que Chardonne jusqu’en juillet 1944 écrivait encore : « Quand on revenait de cette Allemagne tout autre pays semblait plat. »

Dominique Fernandez Ramon

La volonté de connaître et la tentative de comprendre son propre drame familial né de la deuxième Guerre mondiale incita le romancier Dominique Fernandez en 2008 à publier Ramon, récit minutieux et douloureux d’un fils déchiré cherchant à connaître les raisons de la trahison d’un père perdu dans la voie de la Collaboration. Dominique Fernandez révélait dans cette belle et bouleversante biographie que son père était hanté par le complexe de Mars, celui de n’avoir pas accompli son devoir de soldat en 1914 grâce ou à cause de l’entregent d’une mère soucieuse avant tout de protéger son fils et de lui épargner la boucherie du premier conflit mondial. La plupart des camarades et amis de Ramon, écrit Dominique Fernandez, ne revinrent pas de la guerre. Lui, entre ces millions de morts, se retrouva sain et sauf, mais au prix de ce qu’il estima être une trahison. Pour atténuer le sentiment de frustration de ne pas s’être engagé, Ramon Fernandez, venu pourtant de la gauche socialiste, par une attitude expiatoire délibérée et absurde, honteux d’avoir sauvé sa peau, trouvera finalement dans l’idéal nazi, dans la fascination de l’uniforme vert de gris et dans la collaboration, une opportunité « compensatrice » et une forme d’engagement qu’il n’avait pu concrétiser en 1914. Le brillant écrivain, l’analyste lumineux de Molière et de Racine, le découvreur de Proust, s’abîmait pour toujours dans un total naufrage intellectuel, politique et idéologique.

DAN FRANCK

Dan Franck dans un récit tout aussi captivant, Minuit : les Aventuriers de l’art moderne, élargit l’exploration du ténébreux passé de la France des écrivains et des artistes. Construit à la manière d’un roman – le roman noir de l’occupation allemande -, son livre nous éclaire tour à tour sur les comportements, les lâchetés, les faiblesses, le courage et l’héroïsme des créateurs et intellectuels, connus et méconnus, dans les années de guerre. Dans une étonnante galerie de portraits, divisée en autant de chapitres courts et enlevés, ornés de citations et incipits graves ou pleins d’humour –« Pétain nous prêche le retour à la terre, à 85 ans il pourrait bien donner l’exemple », flèche lancée par Jean Galtier-Boissière ! -, Dan Franck dresse un tableau où s’affronte, se fréquente, se croise et se toise tout le monde littéraire et artistique de cette France ténébreuse des années 40, écartelée entre Résistance et Collaboration.

JEAN PAULHAN

Le livre raconte la déambulation à travers la France et l’Europe, aventureuse et angoissée, d’Arthur Koestler ou de Walter Benjamin, l’évasion, organisée outre-Atlantique, des peintres et écrivains surréalistes André Breton et Yves Tanguy. Dan Franck s’attarde aussi sur la tâche périlleuse de Jean Paulhan contraint de travailler dans l’ombre d’un Drieu La Rochelle imposé par l’administration allemande à la direction de la NRF. Il nous détaille également en quelques pages magnifiques la naissance des Éditions de Minuit fondées par Vercors, la création des Lettres Françaises par Jacques Decour, enseignant germaniste mort sous les balles allemandes, la vie éphémère du journal Résistances, émanation du groupe du Musée de l’Homme où œuvrait Michel Leiris, l’action du discret Pierre Seghers, rassembleur des poètes de la Résistance.

MAX JACOB
Roger Toulouse (1918-1994) Portrait de Max Jacob, 1942, gouache sur papier, 61,2 x 53 cm, musée des beaux-arts de Quimper © ADAGP Paris

Certains portraits et destins bouleversent : le tendre Max Jacob, abandonné de ses amis, Picasso en particulier – « Max est un ange, il n’a pas besoin de nous pour s’envoler de sa prison » dira-t-il cruellement en apprenant son incarcération -, Robert Desnos mort en déportation, admirable de bonté et de dévouement –« Il était l’amitié, la fraternité, la générosité mêmes, la solitude, le dénuement, la lassitude n’ont jamais pu chasser le sourire de ses lèvres » disait le photographe Brassaï -, l’imposant et granitique René Char, résistant de la première heure, monument de grandeur et d’intransigeance.

D’autres portraits laissent pantois : Cocteau, dandy réfugié au Ritz, virevoltant autour d’Arno Breker, sculpteur et ami du Führer, Jouhandeau dépassé dans l’abject par sa propre femme, dénonçant elle-même l’ami de son mari, Jean Paulhan, persuadée qu’il était juif.

D’autres gloires littéraires n’échappent pas à l’observation critique, ou amusée, de Dan Franck : Sartre, apôtre de l’engagement qui ne s’engagea point, ou si peu et si mal, préoccupé d’abord de sa carrière d’écrivain – « L’engagement de Sartre après la guerre a été une sorte de compensation maladive, un remords » dira Vladimir Jankélévitch en juin 1985 dans une interview au journal Libération -, Malraux héros des Brigades Internationales, mais bien tardif résistant, autoproclamé colonel des FFI, Paul Léautaud, antisémite notoire –« Le ministère Blum avec ses 35 Juifs, rien que cela » – et sempiternel misanthrope, sauf avec l’occupant, Emmanuel Berl ou Jean Giono, pacifistes convaincus, mais ambigus, Louis-Ferdinand Céline, coutumier d’une logorrhée antijuive et haineuse, mais dénonçant tout aussi bien la « connerie aryenne. »

Le cinéma ne fut pas en reste, beaucoup moins clandestin il est vrai, et moins frappé par l’antisémitisme en vigueur. Le film Les Visiteurs du soir de Marcel Carné reçut un accueil enthousiaste du public. De cette période sombre, en effet, et malgré une vigilante censure allemande, se maintint un magnifique élan de création cinématographique. Pendant les années de guerre furent projetés 80 films en moyenne par an – 62 avant la guerre – dont certains, outre Les Visiteurs du soir, sont restés dans l’histoire du cinéma français comme Sortilèges de Christian-Jaque ou L’Éternel retour de Jean Delannoy.

Dan Franck nous fait ainsi traverser la France intellectuelle des années noires, comme un voyage au bout de la nuit, avec un formidable talent narratif qui nous tient sans relâche pendant un demi-millier de pages.

Le Voyage d’automne : octobre 1941, des écrivains français en Allemagne, de François Dufay, éditions Tempus-Perrin, 2008, 202 pages. ISBN 978-2-262-02902-9, prix : 8 euros.
Ramon, de Dominique Fernandez, Le Livre de Poche, 2010, 768 pages. ISBN 978-2-253-12964-6, prix : 8.60 euros.
Les aventuriers de l’art moderne, Minuit : récit de Dan Franck. Le Livre de Poche, 2012, 576 pages, ISBN 978-2-253-16212-4, prix : 8.70 euros.

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