Qu’y a-t-il de plus commun que des vacances en famille en bord de mer ? Si dans le film de Tati tourné à Saint Marc sur Mer et sorti en 1953, Mr Hulot, le double du cinéaste, accumulait bourdes et maladresses pour présenter une galerie de Français moyens en vacances, Sema Kaygusuz, écrivaine turque, part d’un motel de la mer Égée, ou des familles pas très différentes des nôtres se croisent en bord de mer : l’occasion d’une galerie de portraits plus ou moins académiques qui nous montrent que le monde selon Erdogan a sans doute beaucoup à faire encore pour imposer une chape de plomb sur ce peuple, chape qui selon le mécanisme habituel de l’Histoire finira aux poubelles de ladite Histoire.

ÉCLAT DE RIRE DU BARBARE

 

L’étincelle révélatrice des caractères des personnages et qui met le feu aux poudres de ce tranquille motel est que quelqu’un a uriné de manière intempestive dans la lingerie de l’hôtel, contaminant bien sûr toutes les serviettes et gâchant le plaisir des vacanciers. On ne saura jamais vraiment qui, homme, femme, enfant ou animal a commis le « crime » : Il y a là Eda et Ufuk, jeune couple à la sensualité débridée, Ozan l’enfant qui fait l’apprentissage de la violence, Simin universitaire et historienne de la médecine qui porte en elle la trace d’une des nombreuses tragédies qui ont ensanglanté la Turquie du XXe siècle. Il y a aussi Ismail et Melih jeune couple homosexuel en crise sentimentale. Tout ce petit monde dérive calmement pour mieux dire ce qui traverse la société turque, le désir inassouvi de liberté d’être tout simplement. À un moment deux personnages du roman, fumant un joint sur l’une des terrasses du motel échangeront des propos sans concession :

– il y a une chose qui s’appelle le « malheur musulman » le sais-tu ? Le monde qui est à l’intérieur de ton crâne ne correspond pas à celui qui est à l’extérieur…
– Celui qui n’a jamais eu la curiosité de se demander comment fonctionne une radio se met à rechercher dans le Coran la preuve de l’existence des ondes et dit, ensuite que, de toute façon, le Coran en avait déjà parlé… C’est pourquoi cela ne nous vient jamais à l’esprit d’inventer les choses.

Et plus définitif encore

Mon père était détenteur de ma religion. Quand quelque chose lui arriva, ça m’arriva aussi.

Ce qu’il faut sans doute y voir c’est que la crise générationnelle qui traverse le monde musulman et dont nous ne voulons considérer habituellement dans les pays occidentaux, que la partie la plus spectaculaire, est aussi une crise de la religion et de la remise en cause de l’autorité paternelle. Un autre roman paru en 2006, chez le même éditeur abordait en Égypte certaines figures de cette crise, c’est l’excellent « Immeuble Yacoubian » d’Alaa El Aswany. Sema Kaygusuz a déjà publié « La chute des prières »  et « Ce lieu sur ton visage ». Elle appartient à la Communauté Alevie, qui accorde une place plus importante aux femmes et se situe dans un ordre religieux proche du chiisme iranien dit duodécimain, mais aussi du soufisme ce courant mystique dont les derviches tourneurs à la recherche extatique de l’unité avec la Divinité par la transe sont l’une des figures emblématiques.

L’éclat de rire du barbare est un roman de Sema Kaygusuz. Hors collection, paru en mai 2017 aux Éditions Actes Sud, 224 pages, 21,80 €.

Traduit du turc par : Catherine ERIKAN

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Sema Kaygusuz est née en 1972 à Samsun, près de la mer Noire, en Anatolie. Elle vit en Turquie.

  • La Chute des prières, [« Yere Düşen Dualar »], trad. de Noémi Cingöz, Arles, France, Actes Sud, collection « Lettres turques », 2009.
  • Ce lieu sur ton visage, [« Yüzünde Bir Yer »], trad. de Catherine Erikan, Arles, France, Actes Sud, coll. « Lettres turques », 2013.
  • L’Éclat de rire du barbare, [« Barbarın Kahkahası »], trad. de Catherine Erikan, Arles, France, Actes Sud, coll. « Lettres turques », 2017.
  • prix Balkanika 2008.
  • prix France-Turquie 2010.
  • Prix Yunus Nadi 2016, grand Prix littéraire turc.

Le rire du barbare est un roman qui essaie de dégrossir la grossièreté,une grossièreté qui cache l’insoutenable petites différences entre les êtres, une grossièreté qui est le tonus de cette histoire. Un récit tout au long duquel j’ai essayé de dégrossir la voix grossière de la grossièreté quotidienne, des accusations publiques, des comparaisons cruelles, de la discrimination rationnelle, de la recherche divine qui se cherche quotidiennement une victime. Je n’y ai pas pensé en écrivant , je ne m’en suis aperçue que par la suite…

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