Chez L’Âge d’Homme vient de paraître un Dossier H consacré à Gustave Thibon. Conçu et dirigé par Philippe Barthelet, qui a réalisé  un travail formidable de moine enquêteur durant un lustre, ce dossier réunit les signatures de Pierre Boutang, Jean-Marie Beaume, Olivier Germain-Thomas, Roger Munier, Yves Simon, Simone Weil, Marcel de Corte, Lanza del Vasto, Michel Delpech, Julien Green, Garbriel Marcel, et tant d’autres.

« – Comment vous définiriez-vous ?
– Un anarchiste conservateur. Conservateur par rapport à la tradition, anarchiste par rapport aux modes et aux idoles du siècle. La marginalité m’a permis d’échapper à la gloire et aux décorations. » (Gustave Thibon, Questionnaire, p. 625)

En ces temps de réduction de la pensée aux chiffres sondagiers, voilà un livre qu’il fait bon lire. A l’exact opposé du slogan publicitaire « Dubo, du bon, Dubonnet » (imaginé par… Cassandre, décidément ça ne s’invente pas !), Thibon c’est le  perpétuel souci du « bon » qui remplacerait le « bien », ce terme un peu trop abstrait du platonicien triptyque « bien, beau, vrai ».

Néanmoins, et le maître d’oeuvre de cet admirable travail s’en charge avec fougue, il faut cesser de réduire Gustave Thibon au « sage terrien », au « philosophe paysan », qu’il ne fut pas. Ou qu’il fut, mais avec une hauteur de vue qui touche plus au mouvement fluide des nuages qu’à la fixité glaiseuse d’une terre où s’engluent les racines.

Les vraies racines du penseur furent au ciel et les textes regroupés ici le rappellent au lecteur avec évidence. Et, comme l’écrit Charles-Albert Cingria à la page 204, « Idée serait la meilleure revue française du moment, si tout le monde y avait le format d’un Thibon, tout grand bonhomme… ». Si ce dernier est un bon-homme, loin de lui d’être insensible aux problématiques de son temps. Non, trois fois non : « l’oeuvre de Gustave Thibon, parce qu’elle n’est docile qu’au souvenir de l’éternité, au milieu de tant d’oeuvres mortes charriées par le vent de l’histoire, garde intacte sa puissance de germination. (Ph. Barthelet, Avant Propos, p. 58)

Nombre des textes réunis dans ce Dossier H en témoignent, Thibon aurait pu “plagier par anticipation” cette expression d’un René Girard :  rendre audible “la voix méconnue du réel” !  Une expression qui qualifie bien l’exigence qui sous-tend toute son œuvre. « La poésie est naturellement prophétique, puisqu’elle n’est rien autre chose que la faculté de voir ce qui est, puis de dire ce qu’on vu ; elle suppose une humilité ingénue du regard, qui permettra à l’intelligence d’opérer son retour au réel. » (P. Barthelet, p. 496)

Dans cette perspective Philippe Barthelet, par un travail acharné qu’il convient de saluer avec le plus profond respect, nous présente un “dossier” au sens quasi judiciaire. Refusant de s’en tenir aux seuls “instruments grossiers de la recherche historique, lesquels ne restituent aux mieux que la lettre des choses” (Notes sur le présent Dossier H, p. 59), il nous embarque dans une percée de longue haleine sur la barque de l’esprit de la lettre. Sur la nef de la justice. Afin d’atteindre à un horizon qui permette de mesurer l’ampleur de la pensée authentique de l’intercesseur des poètes ‘p. 495). En effet, on ne comprendra rien à Thibon si l’on se limite à la “littérature”, même philosophique. Il faut “attaquer” par la face la plus abrupte : la poésie. Quand bien même le principal intéressé semblait négliger la sienne, il importe de savoir qu’il affirmait ne pouvoir vivre sans se réciter plusieurs vers par jour.

“On ne rafraîchit pas les sources”, dira-t-il à propos d’on ne sait quelle “mise à jour” de Simone Weil. La remarque, à son insu, a valeur d’autoportrait. Il y a chez Gustave Thibon quelque chose de natif, de sauvage, d’irréductible – mais avec la meilleure grâce du monde. On pense à Péguy qui écrivait “d’imprenable en photo”. Quelque chose de poétique en un mot.

D’instinct il eut souscrit au vers d’Hölderlin : Was bleibet aber, stifen die Dichter (Ce qui demeure, les poètes le fondent). De quoi l’on peut déduire bien davantage qu’une esthétique : une métaphysique tout d’abord, puis une morale, enfin une politique. Avant Hölderlin, le feld-maréchal de Gneisenau l’avait compris, lui qui professait que “la sûreté des trônes de fonde sur la poésie” (p. 495).

Polémiques, vaines accusations, controverses stériles sont remisées en leurs lieux et places adéquats… Sans rien cacher ni retenir, sans rien “mettre sous le boisseau”, cet ouvrage offre, pour la première fois, le “visage” inaltéré d’un penseur “incarné”. Loin des touffeurs de tous poils, soient-elles grotesques baudruches aux assassines visées ou encensements mal placés en forme de “récupérations»…

Insaisissable Thibon, à la pensée enluminée. Notre temps aura toujours le tort de vouloir aimer ou haïr. Il continuera pourtant, sûrement, en secret, comme aux jours de son vivant à irriguer moult pensées et sensibilités. Et certainement grâce à ce travail dense et profond continuera-t-il à participer à l’émergence d’une saine et forte “espérance désespérée” (L. Salleron, p. 493).  J’écris bien “il” et non “sa pensée”, car la leçon de Thibon, c’est une actualisation de l’affirmation de saint Jean Chrysostome : “la vie vit” !

Loin, très loin, de l’académique hommage funèbre ou de la sclérosante hagiographie ce Dossier H est un éloge équilibré à un vivant !

Thierry Jolif

Dossier H Gustave Thibon : anarchiste conservateur et précurseur des vivants !

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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