L’écrivain grec Christos Chryssopoulos s’est doublé, depuis quelque temps, d’un photographe sensible et pertinent. Il arpente la réalité trouble de sa ville avec un œil et une plume à la fois réaliste, poétique et critique dans une perspective en continuité avec le travail de promeneur initié par Walter Benjamin. Berceau de la culture européenne, Athènes semble aujourd’hui une ville-phénomène, une cité à part au cœur d’une crise commune. Exclusivement pour les lecteurs d’Unidivers Christos Chryssopoulos proposera deux fois par mois un texte-image, miroir sensible et réflexif sur le lieu et le temps qu’il habite. L’ensemble sera un journal d’écrivain et un témoignage iconique. L’ensemble se nomme Disjonction.

DISJUNCTION 18 Sex Shop on Synggrou Avenue
Sex shop sur l’avenue Synggrou

Cela fait longtemps que dans cette ville l’érotisme a laissé place au paroxysme. On dirait que les contacts physiques se sont raréfiés. J’observe les couples dans la rue. Ils ne se tiennent pas par la main. On voit très peu les gens s’embrasser en public. Et quand cela arrive, on regarde les amoureux d’une façon telle qu’ils en sont gênés. Mais d’où vient donc cette pruderie  ? Pourquoi refusons-nous si farouchement que le désir s’exprime ? Bon, on peut imaginer certaines explications. Nos trottoirs sont étroits et les obstacles sont légion pour qui veut marcher bras dessus bras dessous, très vite on doit détacher les mains pour laisser place à un passant, pour contourner un poteau, pour éviter de heurter une caisse. D’accord, c’est aussi la faute aux squares qui chez nous sont peu nombreux, mal entretenus, avec les bancs déglingués ou monopolisés par les SDF, et les amoureux ne peuvent y trouver refuge. C’est aussi plus généralement la mauvaise humeur d’aujourd’hui qui rend les gens insensibles à la gentillesse, en fait des êtres austères, en colère et dépourvus d’empathie. Ils acceptent mal le bonheur de l’autre. Ni ne supportent plus la tendresse spontanée. Et deviennent bizarres, grincheux, renfrognés. Prêts à prendre la mouche au moindre prétexte. Bon, tout cela, je le comprends. La pauvreté pervertit. Le malheur déshumanise. Mais ce ne peut être la seule raison. Il y a une autre explication, plus profonde. Quelque chose qui fait que l’érotisme s’est changé en convulsion. Comme si l’amour n’était qu’un orgasme solitaire momentané. Ces derniers temps à Athènes je remarque deux genres de commerces. Les dépôts-ventes et les sex-shops. Les premiers poussent comme des champignons, partout, quand les ultimes vestiges de la richesse des individus sont mis en vente pour couvrir les besoins de la vie quotidienne. Chaînes en or, alliances, croix… Notre besoin de conserver le souvenir personnel a cédé devant la lutte pour la vie. Les sex-shops sont les dépôts-ventes de notre désir. Ce n’est pas la joie des corps qui conduit les clients en ces lieux. Ce n’est pas le jeu des fantasmes érotiques. Il n’y a aucune liberté des sens dans cette fuite. Uniquement un dérivatif indispensable quand la pulsion sexuelle est bridée. Cela fait longtemps que dans cette ville l’érotisme a laissé place au paroxysme. Les mensonges ne suffisent pas. La vie est nue, à présent. Et nos corps ne supportent plus d’être dénudés plus encore.

(Traduction Anne-Laure Brissac)
L’écrivain grec Christos Chryssopoulos s’est doublé, depuis quelque temps, d’un photographe sensible et pertinent. Il arpente la réalité trouble de sa ville avec un œil et une plume à la fois réaliste, poétique et critique dans une perspective en continuité avec le travail de promeneur initié par Walter Benjamin. Berceau de la culture européenne, Athènes semble aujourd’hui une ville-phénomène, une cité à part au cœur d’une crise commune.

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