Du 4 au 8 juillet 2018, le Festival des Tombées de la Nuit a encore une fois enchanté les Rennais. Une quarantaine d’artistes a investi Rennes, ses lieux et ses espaces publics, pour ce premier rendez-vous estival. Le collectif belge Berlin — composé de Bart Baele et Yves Degryse — s’est installé à l’Opéra et a présenté le projet Perhaps all the Dragons. Unidivers s’est glissé parmi les participants pour découvrir cette expérience, avouons-le, hors du commun. Compte rendu.

En lieu et place où se jouent habituellement opéras, récitals et spectacles de danse s’est déroulée une curieuse performance artistique. Pendant le Festival des Tombées de la Nuit, l’imposante structure circulaire en métal et bois du Collectif Berlin a remplacé les décors de l’Opéra de Rennes. Avec ces trente places numérotées et ces écrans noirs, Perhaps all the dragons attendait patiemment que les participants prennent place. Au vu du silence qui régnait pendant l’installation des spectateurs, le dispositif en forme de table ronde impressionnait dès les premiers pas sur scène. Bien que ressemblant, ce n’était pas un speed-dating qui allait débuter, mais plutôt un étrange tête-à-tête avec des écrans.

« Il n’existerait que six maillons intermédiaires entre nous et n’importe quel autre individu sur la terre »

Dans la continuité de Tagfish et Land’s End, Perhaps all the dragons est le troisième épisode du cycle « Horror Vacui » (l’horreur du vide). La théorie mathématique des six degrés de séparation se transforme ici en un tour du monde scénique où trente personnes de nationalités différentes se lancent dans un monologue. Anecdotes insolites, déclarations philosophiques ou récits intimes, Bart Baele et Yves Degryse ont de nouveau sillonné la planète pour filmer et transposer ces histoires — parfois improbables — déjà diffusées dans la presse internationale ou sur internet. Toutes étaient à portée de main, mais chaque spectateur n’a pu voir que cinq témoignages. Frustration assurée dans cette expérience on ne peut plus originale ! Mais rassurez-vous, à la fin de chaque représentation, une carte est remise à chaque participant et donne accès à toutes les vidéos.

Tombées de la nuit 2018 Collectif Dragon Perhaps all the dragons
© Nicolas Joubard

Curieux, septiques et parfois impatients, les réactions semblaient diverger, mais l’ambiance était à la découverte. Théâtre ? Documentaire ? Performance ? Installation plastique ? Un peu toutes ces disciplines réunies. Des personnes filmées au format portrait sont alors apparues sur chaque écran, indiquant le début de l’expérience.

Un Français qui raconte l’empoisonnement de son village au LSD naturel a été une entrée en matière quelque peu surprenante ! Nouvelle place, nouvelle vidéo. Un neurochirurgien américain raconte comment il a sauvé Mel Blanc — célèbre doubleur de voix de Buggs Bunny, Daffy Duck, ou encore Porky — à la suite d’un accident. À sa suite, un chef d’orchestre autrichien se souvient de l’incendie de l’Opéra de Vienne par les assauts US en 1945, un adolescent belge reçoit une lettre sur les six degrés de séparation, et un Indien parle de ses multiples métiers : creuser de puits, gardien de prison et invocateur des Dieux.

Une fois lancée, la performance — dans son approche documentaire et interdisciplinaire — a suivi son cours. Chaque changement d’orateur indiquait une étape franchie dans les six degrés de séparation. La tentation de jeter un coup d’œil sur l’écran de son voisin a bien entendu été la plus forte. Un regard discret à gauche et un autre à droite avant de se concentrer de nouveau sur sa propre « rencontre ».

Cinq morceaux de vie sont offerts dans ce tête-à-tête exclusif et questionnent la relation à l’autre jusqu’à ébranler les convictions. De quelle nature sont ces histoires, réelles ou fictives ? Les personnes — acteurs sans vraiment l’être — racontent-elles leur histoire ou sont-elles seulement porteuses du message ?

Le participant s’interroge et cherche le lien entre toutes ces histoires de prime abord différentes et éloignées de sa propre vie. Une proximité inattendue naît pourtant entre la personne filmée et le participant. Peut-être est-ce le format de la vidéo qui invite à la confidence ou les interactions et autres dispositifs mis en place : la voix d’un adolescent qui interrompt les visionnages, les personnes filmées qui échangent entre elles, le conteur qui vous parle directement… « Comme cette personne hautement célèbre derrière vous, regardez… allez-y retournez-vous » m’a incité le chef d’orchestre autrichien.

Relevons d’ailleurs la conception technique et la synchronisation irréprochable du projet. Chaque vidéo dure le même laps de temps et coïncide les unes avec les autres. Elles communiquent parfois entre elles alors que les interactions interviennent à des moments différents.

Tombées de la nuit 2018 Collectif Dragon Perhaps all the dragons

« J’ai été curieuse du dispositif, mais plus septique face au dénouement. Je suis contente d’avoir vécu l’expérience, mais la fin me laisse une impression d’inachevé » commente une participante. D’autres encore sont plus enthousiastes : « Ça valait carrément les cinq kilomètres que j’ai courus » plaisante un jeune homme.

À écouter le brouhaha des participants une fois l’heure écoulée, personne n’est resté insensible à cette expérience le kaléidoscope humain décalé du Collectif Berlin semble avoir eu l’effet escompté. « J’ai eu l’impression de rencontrer des personnes et d’avoir une conversation privilégiée avec elles. Nous sommes face à un écran, mais nous interagissons. C’est intéressant, car nous nous sentons proches de ces personnes » a souligné une autre participante à la sortie.

BIOGRAPHIE

Fondé à Anvers (Belgique) en 2003 par les artistes Bart Baele, Yves Degryse et Caroline Rochlitz, le collectif Berlin a entamé le cycle « Holocène » (soit notre ère géologique actuelle) armé de caméras, de techniques d’interview, de tables de montage et de quelques comédiens, avec les spectacles Jérusalem, Iqaluit, Moscow, Bonanza, Lisboa et Zvizdal. Il s’est ensuite attaqué au cycle « Horror Vacui » (l’horreur du vide) dont Tagfish, Land’s End et Perhaps All The Dragons sont les trois premiers épisodes. Le collectif se caractérise par l’aspect documentaire et interdisciplinaire de sa quête de témoignages au-delà des frontières, chaque projet étant ancré dans une ville ou une région de la planète. Toujours au travail sur de nouveaux spectacles pour les deux cycles, le collectif a convenu d’achever le cycle « Holocène » à Berlin, avec la création d’un docu-fiction auquel participeront différents habitants des villes ayant fait l’objet des projets précédents du cycle.

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