Puisque les maisons Stock et Grasset ont l’excellente idée, pour la première d’entre elles, de rééditer deux romans de Jean Cocteau et, pour la seconde, de publier le magnifique essai que Claude Arnaud consacre au parallèle créatif entre deux génies des lettres françaises ; puisqu’il est donc question d’heureuses nouvelles pour la littérature, voici trois bonnes raisons de lire autre chose que ce que la sempiternelle « rentrée littéraire » cherche à nous imposer. 

Le Potomak de Jean Cocteau, éditions Stock, 267 pages – 19 €

"Le Potomak" de Jean Cocteau - Editions StockParu en 1919, Le Potomak est le septième livre de Jean Cocteau. L’écrivain le tenait pour le début de son oeuvre, au point d’avoir toujours refusé la réédition des précédents. On ne peut malgré tout écarter d’un revers de main La lampe d’Aladin, Le prince frivole, Le Cap de Bonne-Espérance, et les autres, puisqu’ils sont à la source de l’inspiration du Potomak. Sa construction hybride (y compris dans la typographie) en fait l’unité d’élite du modernisme littéraire qui trouva son apogée dans les années suivant la première guerre mondiale. Véritable rencontre entre poésies, récits, aphorismes, espaces romanesques et dessins ; mais aussi merveilleuse disgrâce au format d’une liberté absolue empruntée depuis par Marguerite Duras, Guillaume Dustan et quelques autres beaucoup moins talentueux, Le Potomak s’est installé à la confluence des empreintes qui marquent chaque début de siècle. Incontournable. 

Le grand écart de Jean Cocteau, éditions Stock, 151 pages – 16 €

"Le grand écart" de Jean Cocteau, aux éditions Stock

1923. Cocteau a 34 ans. Il est désormais édité chez StockLe grand écart est son vingt-et-unième livre et premier roman depuis Le Potomak. De forme plus classique, chapitré « à l’ancienne », l’histoire survole l’existence de Jacques Forestier, jeune homme à la vie facile et à l’aisance gracieuse qui n’envisage aucun juste milieu. 

« Par mépris pour la supériorité primaire qui consiste à prendre le contre-pied de l’esprit de sa classe, Jacques adoptait cet esprit, mais d’une sorte si différente que les siens ne le pussent reconnaître leur. »

Si j’ai choisi ce passage c’est parce que Cocteau a toujours écrit comme il entendait parler. Une aisance à ce point élitiste qu’elle en est parfois hermétique. On découvre dans Le Grand écart ce style parfois jargonneux et pourtant si limpide qui lui est propre. Cette nouvelle édition est illustrée de 22 dessins de l’artiste qui ponctuent avec élégance un texte beau comme « la » langue lorsqu’elle est écrite avec les manières graciles d’une courtisane entretenue. 

Proust contre Cocteau de Claude Arnaud, éditions Grasset, 203 pages – 17 €

« Toutes les fées sociales et esthétiques s’étaient penchées sur le berceau du jeune Cocteau, à sa naissance en 1889. Un hôtel particulier dans le quartier de l’Opéra, une villa lovée dans les haras de Maison-Laffitte, de la fantaisie, des moyens et du goût, les Cocteau-Leconte relèvent de cette bourgeoisie teintée de bohème où naquirent tant de peintres, d’écrivains et de musiciens d’alors. »

"Proust contre Coecteau" de Claude Arnaud - Editions Grasset

Malgré l’ambiguité d’un titre qui abuse de la liberté qu’on lui laisse, Proust contre Cocteau évoque davantage une marque de proximité plutôt que celle d’une opposition entre les deux hommes. Auteur de remarquables biographies sur Chamfort (Robert Laffont – 1988) et Cocteau (Gallimard – 2003), Claude Arnaud s’essaie à une comparaison entre deux monstres sacrés de la littérature parmi les plus influents du XXème siècle. Rares sont les repères attestant que Proust et Cocteau se connaissaient malgré leur vingt ans d’écart. Non seulement ils se connaissaient mais se fréquentaient à la faveur de mondanités rieuses et distrayantes. Ils s’appréciaient, s’aimaient, s’enviaient, se sont aidés et cooptés dans le Paris courtois du beau monde, ce monde dont l’un et l’autre n’ignoraient ni les richesses faciles, et moins encore les jalousies hostiles. D’une plume fine et légère (devrai-je dire souple et fragile pour être en accord avec ses protagonistes), Claude Arnaud trace la biographie parallèle d’un ainé et de son « cadet qui le faisait rire aux larmes et manifestait à 20 ans le brio et la facilité qui lui manquait encore, à près de 40 ans » ;  nous expliquant  aussi pourquoi et comment « Proust pèse tant sur le paysage littéraire que Cocteau semble toujours traverser en lièvre, un siècle plus tard. » Un livre somptueux, tenu par une écriture magnifique, à imposer dans toutes les classes de français. 

« On aurait tort de croire que Proust aima sa mère : au sens plein du terme il n’aima jamais qu’elle et ne sera véritablement aimé de personne d’autre. Les soins dont elle l’entoure, l’inquiétude qu’elle trahit au moindre rhume, la peur de ne pas l’avoir fabriqué de façon assez robuste – il a failli mourir en naissant – forment la cadre affectif qu’il ne pourra jamais dépasser. »

Marcel Proust

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