Ciel de Volmir Cordeiro
Festival Mettre en scène – Musée de la danse
Soirée composée :
Guintche (Cap Vert) de Marlene Monteiro Freitas & Ciel (Brésil) de Volmir Cordeiro
mercredi 20 et jeudi 21 novembre 2013

« Comme si plusieurs corps tombaient du plafond, du ciel, et qu’à chaque chute, je tentais de sculpter un nouvel imaginaire. » À Travers les mutations d’un corps hors du commun, Volmir Cordeiro questionne l’exposition des minorités pauvres et marginales. Ciel est composé d’une multitude de personnages : vagabonds, travestis, fêtards, mendiants, paysans, Indiens, rebelles, musiciens de la tropicalia…

 Pas de décor. Pas de musique. Un homme seul, nu à l’exception d’un justaucorps grisâtre, fait son entrée dans le studio de danse dont l’éclairage cru fait ressortir les empreintes laissées sur le revêtement noir par les danseurs qui ont l’habitude de s’y entraîner – autant de mouvements fossiles. Quel dépouillement ! Ambiance aseptisée, clinique pour une œuvre conceptuelle aride ? Tout le contraire ! Précisons d’abord que Volmir Cordeiro n’apparaît pas tout à fait sans atours. En effet, il convient d’ajouter que son justaucorps est tissé dans une maille très fine, transparente et que lorsqu’il s’approche des spectateurs, l’on remarque que les paupières du danseur sont fardées de fines paillettes argentées, qui confèrent à ses yeux une aura surnaturelle. D’emblée ces attributs, aussi pauvres qu’ostentatoires, désignent le travestissement, l’exhibition, la séduction, la provocation, la fête… Ainsi, ce n’est pas le corps morbide, le corps du cabinet d’anatomie, que nombre de plasticiens aiment recouvrir de capteurs, passer au scanner ou couper en rondelles, mais un corps, tout précieux, transfiguré par la magie du spectacle vivant qui intéresse Volmir Cordeiro.

Détente/repli ; gonflement/rétraction ; dilatation/contraction ; éveil/sommeil, entre ces extrêmes le danseur brésilien développe tout un langage corporel original qui allie gestualité réflexe (respiration, bâillements, soupirs, halètements, automatismes nerveux et musculaires), gestualité abstraite (équilibre des masses, correspondances géométriques entre les membres, répétition de motifs) et gestualité narrative (actions mimées, expressions associées au jeu ; à l’offrande ; au défi ; à l’agression, etc.). Le spectateur, quelle que soit sa culture, peut être touché par ce langage corporel aussi riche que cohérent, car il est le produit de l’expression humaine la plus universelle.

Et de reconnaître le sourire extatique de l’ivrogne ; l’agitation nerveuse du junkie ; la nonchalance du clochard étendu au soleil ; les poings serrés du colérique ; la claudication du boiteux ; la gesticulation bizarre de l’aveugle qui tâtonne dans le noir ; les sursauts pénibles du malade ; le déhanché de l’exhibitionniste qui baisse son pantalon ; les grimaces grotesques de celui qui pleure de rire. Gestes aux qualités purement plastiques indéniables, ils sont saillants, graphiques, sculpturaux. Ils ont notamment fasciné, en leurs temps, le théâtre et le cinéma expressionniste. Souvent très amples, mais parfois réduits à d’infimes tremblements, ils mettent en jeu tout l’espace autour du danseur, l’invitent à porter son attention simultanément sur le bout de ses doigts ; au creux de ses aisselles ; entre ses jambes, comme à scruter l’autre coin de la scène, zone que le personnage qu’il incarne sur le moment peut percevoir comme menaçante ou comme un abri à convoiter.

Au delà des aspects formels, exposer sur scène ces corps de la marge demande au danseur un investissement moral, sans doute, mais surtout une communauté d’esprit, la conscience de faire partie de cette humanité. Et jamais Volmir Cordeiro ne se complaît dans le pathos. Au contraire, en faisant éclater toute hiérarchie entre « bon goût » et « vulgarité », il sublime ces gestes inadmissibles, leur redonne une dignité, en fait ressortir la beauté, souvent la joie et toujours la puissance de subversion – et le solo réserve des moments vraiment drôles, lorsque le danseur mime les extases de l’ivresse ou lorsqu’il se livre à des parades lascives, réservées à un public averti !

Pour définir ce répertoire gestuel dont il n’a pas fini d’explorer toutes les potentialités, Volmir Cordeiro s’est approprié les gestes des exclus, des pauvres, des marginaux. Il s’est livré à un travail d’observation, au Brésil et d’introspection, notamment en France. En effet, le danseur nous a confié que les gestes des pauvres que l’on voyait à tous les coins de rue de Rio de Janeiro, il les voyait rarement dans les rues françaises, et que pendant ses études de danse à Angers, il en éprouvait d’une part une sorte de dépaysement et aussi de frustration physique, se rendant compte qu’il vivait en quelque sorte par procuration, en les côtoyant de loin, la liberté gestuelle, déstructurée et affranchie des normes sociales de ces exclus. Et il a ressenti le besoin de réinventer ces gestes, de retrouver cette part d’humanité refoulée dans la société. Il a donc fait émerger l’exclu en lui, l’a laissé vivre et s’exprimer. C’est aussi une façon pour le danseur, de retrouver et d’exposer la part intuitive, non-intellectuelle de l’expression du corps, que les conventions sociales inhibent, mais que certaines pratiques de danse, par trop codifiées, peuvent également contrarier.

J’ai un autre en moi que je n’ignore pas ; je m’approprie cet autre corps, physiquement étrange, et je reconnais une parenté inquiétante qui me lie à cet autre.

Est-ce se perdre en surinterprétations que d’évoquer les aspects religieux du solo ? Ciel semble proposer un syncrétisme entre christianisme et paganisme.[i] D’une part, la pièce paraît rendre hommage à la sainteté du corps humble, du corps souffrant, du corps au martyre, du corps en extase et d’autre part, le danseur aime figurer le corps jouisseur, pulsionnel, à l’animalité turbulente. Ce corps là prend les postures désinvoltes du satyre, dans un hymne à Pan ou Bacchus – pour se limiter ici à des références de culture européenne.

Parfois le danseur parcourt la scène en quête de sensations et d’émotions fugitives qu’il saisit au vol, autant de transitions entre différentes stases, où surgit un nouveau personnage – clochard céleste ? – tombé « du plafond, du ciel ». Ces sculptures éphémères laissent une emprunte tangible dans la mémoire du spectateur. Ainsi, au fur et à mesure de l’avancée de la pièce, le sol du grand studio se couvre d’une multitude de personnages invisibles, incarnations passées, peaux anciennes que Volmir Cordeiro abandonne par nécessité, comme le pauvre qui doit voyager léger, sans fardeau.

Pour conclure la pièce arrive une musique populaire et festive, « peixe, deixa eu tu ver, peixe », douce, enjouée, chaleureuse, qui console et entraîne dans la ronde tous les personnages imaginaires que Volmir Cordeiro a évoqués dans son solo, alors que, dans une dernière facétie, la bouche grande ouverte et les yeux plissés, il singe la voix haut perchée du chanteur qui s’élève jusqu’au ciel.

Volmir Cordeiro Ciel Photo ©Laurent Friquet
Volmir Cordeiro Ciel Photo © Laurent Friquet

[i] Précisons que les proportions hors normes du danseur, constitué vraisemblablement de presque neuf têtes, selon les canons de l’anatomie artistique, en feraient un modèle idéal aussi bien pour une peinture de la renaissance inspirée d’une scène biblique qu’une autre représentant une bacchanale.

Ciel (Brésil)
Chorégraphie et interprétation : Volmir Cordeiro
Musique : PeixeDoces Bárbaros
Caetano Veloso, Maria Bethânia, Gal Costa, Gilberto Gil)
Avec le soutien de l’Onda – Office national de diffusion artistique
+ d’infos :
http://www.museedeladanse.org/events/soiree-composee
http://www.t-n-b.fr/fr/mettre-en-scene/soiree_composee__guintche_et_ciel-377.php

 

ROTOMAGO [matthieu mevel] est fascinateur, animateur de rhombus comme de psychoscopes et moniteur de réalité plurielle. rotomago [@] unidivers .fr

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