Qui apprendrait aux hommes à mourir, leur apprendrait à vivre. (Essais, Montaigne)

 Chronique d’hiver de Paul Auster est tout bonnement extraordinaire. Sublimation des actes les plus quotidiens d’une existence. Avoir un accident de voiture, se casser le bras en faisant du sport, faire l’amour pour la première fois, organiser son déménagement, regarder sa femme dans son sommeil, assumer la mort de ses  proches… Les descriptions se font avec une vitalité qui emporte le lecteur dans un tourbillon bienfaiteur.

Né en 1947 dans le New Jersey, le romancier new-yorkais Paul Auster prend conscience de son âge (64 ans). Il se lance dans une méditation lucide sur la fuite du temps à travers on son corps et sa manière de traverser les joies et les peines de la vie. Ce corps qu’il voudrait infiniment plastique, mais que les maladies rappellent à la raison, voire à sa déraison : bouffer n’importe quoi, boire quasi de tous et… fumer.

Théâtre des opérations : la jouissance, le sexe, l’angoisse, la panique, les cicatrices, mais aussi la bagarre, le baseball, sa mère ; et, encore, l’amour (avec la rencontre de l’écrivain Siri Hustvedt en 1981) la maison de Brooklyn et l’accident de voiture dont sa famille sort sain et sauf… Et puis les sillons dans une planète qu’Auster n’a eu de cesse de parcourir.

L’ouvrage fait figure de compromis entre le journal et l’autoportrait. À quel moment un homme se rend-il compte du passage rédhibitoire  du temps ? Qu’il ne sera jamais l’absolu qu’il pensait devenir jeune homme ?

Une œuvre littéraire sincère, ludique, tourmentée et surtout immensément vibrante. Le lecteur passe d’un fragment autobiographique à un autre, de la pleine enfance à l’âge adulte. La seule logique de ce voyage à travers le temps : l’intime et du sensoriel.

A noter,  l’utilisation de la seconde personne du singulier ; manière étrange, ironique et réussie d’accrocher le lecteur pour ne plus le lâcher jusqu’à la fin de l’ouvrage… et même bien après.

Une lecture indispensable en ces temps troublés. Nous avons particulièrement apprécié les pages consacrées à la mère, morte d’une crise cardiaque à 77 ans, et à l’épouse qui déploie des montages pour obtenir un doctorat comme elle ferait d’une épreuve de formation de soi. Une juste leçon de vie tout simplement.

Chronique d’hiver de Paul Auster, (traduit de l’américain par : Pierre Furlan), Actes Sud Littérature, Lettres anglo-américaines, mars 2013, 256 p., 22,50€

Extrait : ici

L’éditeur :

Trente ans après L’Invention de la solitude, Paul Auster pose sur son existence le regard du sexagénaire qu’il est devenu. Bien loin, cependant, du journal intime ou du classique récit autobiographique, cette Chronique d’hiver aborde la méditation sur la fuite du temps sous l’angle du compagnonnage que tout individu entretient avec son propre corps.
C’est en effet de respiration, de sensation, de jouissance ou de souffrance, d’épiphanies charnelles ou de confrontations plus ou moins traumatiques avec la matière du monde qu’il est question à travers l’évocation, à la deuxième personne, d’un simple petit Américain du nom de Paul Auster, né dans l’immédiat après-guerre, et requis d’apprivoiser les espaces et le temps qui lui ont été impartis.
Dans ces pages aussi sincères que retenues, Paul Auster se décrit moins en littérateur qu’en acteur convoqué sur la scène troublée de l’existence pour y incarner, à son tour, toute l’ardeur des passions humaines.
De cet homme-cicatrice dont le corps exulte ou somatise, de ce fils hanté par la mort prématurée de son père et tourmenté par le destin chaotique de sa mère, de l’heureux citoyen de Brooklyn, époux et père aujourd’hui comblé, de cet héritier d’une lointaine Europe, amateur de baseball, fumeur invétéré et romancier fécond, de cet homme, enfin, qui souffre de ne pouvoir ou de ne savoir pleurer, le lecteur entendra ici le “grain de la voix” surgissant du savant puzzle où se déconstruit toute représentation univoque du moi afin que se produise, sous le signe d’une humanité partagée, la plus loyale des rencontres.

 David Norgeot

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