L’écrivain grec Christos Chryssopoulos s’est doublé, depuis quelque temps, d’un photographe sensible et pertinent. Il arpente la réalité trouble de sa ville avec un œil et une plume à la fois réaliste, poétique et critique dans une perspective en continuité avec le travail de promeneur initié par Walter Benjamin. Berceau de la culture européenne, Athènes semble aujourd’hui une ville-phénomène, une cité à part au cœur d’une crise commune. Exclusivement pour les lecteurs d’Unidivers Christos Chryssopoulos proposera deux fois par mois un texte-image, miroir sensible et réflexif sur le lieu et le temps qu’il habite. L’ensemble sera un journal d’écrivain et un témoignage iconique. L’ensemble se nomme Disjonction.  

 

Boîte de maintenance vide, sur la colline Philoppapos
Boîte de maintenance vide, sur la colline Philoppapos

 

Une distinction essentielle définit le territoire du flâneur. Du passant qui baguenaude et cherche à démêler le palimpseste de l’expérience. C’est la frontière qui sépare la ville de la campagne. Le flâneur ne peut être que citadin. Dédié et en même temps dépendant de la ville dont il est l’hôte. Il n’y a que dans la ville qu’il peut revendiquer sa personnalité. Il n’y a que dans la ville que se trouve l’objet de son désir : un élément constitutif de la rue, un mot dans le texte qui décrit son errance. La nature le désoriente. Le prive de tout élément d’identité. Le transforme en une hypostase presque exclusivement biologique. C’est pourquoi le passant, habituellement, évite d’aller au-delà des limites de ses capacités. Il se tient loin du point où se rencontrent espace urbain et espace naturel. Parce que cette lutte, entre la ville et la nature, ne se déroule pas seulement dans la tête de celui qui se promène. C’est une concurrence permanente entre deux entropies contraires. L’entropie de la nature, qui penche vers une diversité d’éléments amenés à cohabiter tout en luttant pour leur survie, et l’entropie de la ville, qui obéit à un principe d’accumulation constante, dans un équilibre instable. Tandis que la nature permet à différentes formes de vie de survivre les unes à côté des autres (même au prix d’une lutte permanente), la ville pousse les signes – qui constituent les formes vivaces propres à l’écosystème urbain – à fusionner dans un violent désordre, les privant de tout sens autonome. La nature est le territoire du biologique, la ville est celui du sémiotique. Cette différence (qui renvoie à la distinction que fait Aristote entre le « vivant » et « la vie nue ») pèse toujours en défaveur de la ville. La nature l’emporte toujours. Dans les profondeurs du temps, les restes de la culture urbaine sont destinés à se perdre au cœur de la jungle palpitante, effrénée, orgiaque de la force vitale – vis vitalis. Il est écrit que les passants vont disparaître. Telles étaient les réflexions que je me faisais alors que je me promenais sur l’une des collines d’Athènes, un après-midi de printemps, testant mon endurance – combien de temps je parviendrais à marcher au milieu des fleurs sauvages sans me lasser, avant de me morfondre et finir par me réfugier dans les rues asphaltées. Jusqu’à ce que je tombe sur cette armoire vide rouillée au milieu des coquelicots. Aucune idée de l’usage qui avait pu être le sien. Et mon esprit s’est calmé. Athènes, finalement, ne se livrera pas si facilement.

[Trad. Anne Laure Brisac]

L’écrivain grec Christos Chryssopoulos s’est doublé, depuis quelque temps, d’un photographe sensible et pertinent. Il arpente la réalité trouble de sa ville avec un œil et une plume à la fois réaliste, poétique et critique dans une perspective en continuité avec le travail de promeneur initié par Walter Benjamin. Berceau de la culture européenne, Athènes semble aujourd’hui une ville-phénomène, une cité à part au cœur d’une crise commune.

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