L’élitocrate a une bête noire : le plouc émissaire (Philippe Muray)

Il se pourrait fort bien en effet, que notre postmodernité ne pardonne rien au héros du Fanal Obscur de Françoise Baqué. Dernier survivant d’une humanité dévaluée autant que dévoluée, il se fait fort de demeurer l’homme des champs. Un homme d’une ruralité quasi aristocratique. Il aurait donné toutes ses sources et ses lettres de noblesse à ce qu’on appelait d’un terme déjà trop usé : « la culture ».

 

Ce Fanal ObscurCe brillant récit de Françoise Baqué n’est ni un roman d’anticipation ni une nostalgique fiction réactionnaire. Ce serait plutôt une illustration créative, légèrement ironique et désabusée, des considérations anthropologiques d’un Philippe Muray sur la dévolution, selon lui inéluctable, de notre humanité hyperfestive…

Le monde d’après, le monde hanté, monde de plus rien où les touristes sont les spectres perçants des déshumains terminaux. Diktats technologiques et néo-langues invertrices et invertébrées auront détruits ce qu’ils prétendaient protéger et améliorer. L’environnement naturel est devenu une nature sauvagement grise, étouffante…

Brumeuse rêverie d’après cataclysme qui nous est contée par le seul rescapé. Arthur Vergobert, gardien du château de feu le petit village français de Varandes. Depuis son enfance, il est soumis (et insoumis) à la liquéfaction dans la joie de la culture et de la civilisation ; bien des années plus tard se profile une fin doucereuse, qui n’a pas même conscience d’elle-même. Le lecteur suit ainsi l’histoire de l’effacement terminal de l’humanité telle que nous la connaissons. Avec ses affreux travers mais aussi ces traits de génie. Avec ce mystère : la certitude que les uns ne seraient rien sans les autres.

D’aucuns pourraient trouver désagréable ce nouveau et nouveau récit de notre supposé déclin. En particulier, en raison de cette sensation que les écrivains qui établissent ces sombres constats semblent toujours se délecter de leurs acuités critiques. Mais au moins, dans les lignes Françoise Baqué, les personnages sont attachants. Pas de héros musculeux et ténébreux. Arthur Vergobert est un inconsolé, un nostalgique de la part bonne, des petites choses (1) et des grandes histoires, de la plus longue mémoire.

Ni appelé ni élu, ce dernier a découvert la culture ancienne presque par hasard, en cachette et subrepticement au cœur d’une amitié d’enfance. Il en vient a modifier son nom, qui, il est vrai ce rapprochait singulièrement de ce vieux vocable gaulois : « vergobretus ». Terme qui ne s’imposa chez une partie des tribus gauloises qu’au déclin de l’institution royale et qui désignait un magistrat. De fait, l’Arthur de ce livre enregistre les lois nouvelles qui régissent une humanité qui se réduit, comme peau de chagrin, à n’être plus que l’ombre sans saveur d’elle-même.

C’est là, concluait le professeur, le tragique de la condition humaine : trop d’humain tue l’humain. Le monde hostile et dangereux inspirait à nos ancêtres bien des peurs, mais pas celle-ci. L’humain ne peut être déshumanisé que par l’humain. De fait, plus la doublure est humaine, moins l’humain a de prise sur elle. (p. 139)

Les autres personnages sont de la même veine. Des originaux pour leur temps qui auraient été sans relief quelques décennies plus tôt. Le châtelain qui subit les nouvelles normes des visites néo-touristiques, un philosophe plein de cette acerbe acuité critique, un prêtre dont la charité croît à mesure que s’efface le monde dans sa diversité… Les rares femmes qui les entourent sont moins mises en mot. Elles en ont « moins » tout court, mais leurs êtres n’en sont que plus clairement un rappel à la terre quand elle n’était pas encore devenue seulement « environnement ».

Un texte crépusculaire, mais étonnamment charmant, tristement scintillant comme un « obscur fanal »

Thierry Jolif

Ce Fanal Obscur, Françoise Baqué, Editions Jacqueline Chambon, diffusion Acte Sud, 219 pages, 20 euros

Françoise Baqué est agrégée de russe et traductrice (On notera d’ailleurs, pour les connaisseurs, quelques fines allusions a des penseurs russes. Par exemple, le personnage de Sidorov dont les idées sur la nécessité d’une conjonction entre foi et science pour la résurrection effective de tous les morts de l’humanité s’inspire  celles Nicolas Fedorovitch Fedorov, l’obscur inspirateur de Tolstoï, Dostoïevski ou Vladimir Soloviev). Elle a publié L’intérieur du désert 1968), Exister le moins possible (2007) et Celle qui détricotait la vie (2009).

(1) Son rapport aux choses fabriquées que l’on jette sans égards est presque un condensé touchant et émotionnel de la théorie de Gilbert Simondon (voir notre article) sur la part humaine des choses. Sa tirade explicative page 47, sur sa compassion excessive pour les choses les plus insignifiantes est l’une des quelques brillantes et émouvantes trouvailles de ce livre.

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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