Mort le 14 janvier 2024 à l’âge de 76 ans, six jours après avoir été renversé par une voiture à Moscou, Lev Rubinstein laisse l’une des œuvres les plus singulières du conceptualisme moscovite.
Poète, essayiste, journaliste et performeur — même s’il préférait se définir comme un observateur du réel —, il avait transformé les fiches de catalogue en partitions littéraires. Phrases entendues dans la rue, formules bureaucratiques, citations, silences et fragments de conversations s’y succèdent dans une poésie à la fois visuelle, théâtrale et profondément politique. Avec sa mort, c’est un peu de la poésie russe qui fiche le camp.
Afin de résister à l’inertie culturelle des années Brejnev, Lev Rubinstein a inventé, au milieu des années 1970, le « texte-sur-fiche ». Absurdes, doux, ironiques et parfois mélancoliques, ses textes conservent toute la vigueur de l’underground moscovite. Les Éditions du Tripode en ont réuni une vaste sélection dans La Cartothèque, traduite du russe par Hélène Henry.

Le poète qui ne voulait pas être appelé poète
Lev Rubinstein disait volontiers qu’il n’était pas poète. Il connaissait pourtant ses classiques par cœur et avait commencé, vers 1975, par écrire des vers de forme traditionnelle. Mais l’ancien bibliothécaire soviétique se méfiait des catégories trop stables. « Interrogé sur ce qu’il fait, il parlera de la nécessaire réflexivité de l’art, de la connivence de principe entre les arts graphiques et ceux du langage, de son intérêt pour tout texte qui n’est pas fiction », explique Hélène Henry, traductrice de La Cartothèque.
Dans l’URSS des années 1970, au cœur de la période dite de « stagnation », Rubinstein saisit les mots au vol. Il recueille les conversations ordinaires, les formules de la langue bureaucratique, les slogans épuisés de la propagande, les réminiscences de Pouchkine ou de Mandelstam et les tournures toutes faites de la vie soviétique. Puis il découpe, déplace et désassemble cette matière verbale avant de la reporter sur de petites fiches perforées, semblables à celles qu’il manipule dans son travail de bibliothécaire.

De cette écriture sur fiches, il fait un genre à part entière. Chaque fragment est classé, numéroté et disposé dans un ordre précis. Une fiche peut contenir une phrase, un vers, un mot ou demeurer entièrement blanche. Empilées, les cartes deviennent un texte que l’on peut tenir dans la main : un objet matériel, fragile, maintenu par un élastique et toujours susceptible de se disperser.
Lors des lectures-performances, Rubinstein prend une fiche, la lit, puis la pose sur la table avant de révéler la suivante. Le claquement du bristol, la durée du geste et l’attente entre deux fragments appartiennent pleinement à l’œuvre. Le silence n’y est pas une interruption : il devient une ponctuation visible. La lecture se situe ainsi à la frontière de la poésie, du théâtre, de la musique et des arts plastiques.
Sur l’une de ces fiches, il écrit :
Mon cher ami.
Après cette longue période d’efforts intensifs destinés à vaincre tel obstacle ou tel autre, il faut enfin se détendre et abandonner les événements à eux-mêmes.
Fin de la fiche. L’orateur la dépose sur la table, puis lit la suivante :
Mon cher ami.
Après cette recherche obstinée d’alternatives constructives, la meilleure conduite à tenir est de s’étirer et de bâiller voluptueusement.
Le sens se construit dans l’enchaînement, les écarts et les reprises. Certaines fiches restent vierges et font planer un vide. D’autres ne contiennent qu’un mot ; d’autres encore accueillent de longues tirades. On navigue entre le trivial et le métaphysique, la langue administrative et le théâtre de l’intime, sans recherche d’élégance décorative.
(Un ami me l’a raconté,
la dame a pété en public)
Fiche suivante :
(Elle tournait en dérision
le verbe enflammé du poète)
Lev Rubinstein traite le langage comme un entomologiste classerait des insectes. Il ouvre les élytres des mots, les épingle sur du bristol et révèle leurs couleurs autant que leur raideur. Arrachés à leur milieu naturel, les fragments de discours paraissent soudain étranges. La formule officielle, la banalité domestique ou le vers célèbre, immobilisés sur une fiche, montrent leur mécanique cachée. En bibliothécaire devenu anatomiste de la langue, Rubinstein met le monde en catalogue pour mieux en dérégler l’ordre.

Le conceptualisme moscovite contre la langue officielle
Alors que le réalisme socialiste demeure la doctrine artistique officielle, Rubinstein rejoint le cercle du conceptualisme moscovite. Cette scène non officielle ne se contente pas de dénoncer le régime : elle démonte ses signes, ses rituels et ses automatismes. Ses artistes travaillent sur les mots d’ordre, les images héroïques, les habitudes de perception et la manière dont l’idéologie s’installe jusque dans les conversations les plus ordinaires.
Dans les appartements, les ateliers et les cuisines de Moscou se rencontrent écrivains, peintres, performeurs et théoriciens. Ilya Kabakov transforme l’espace domestique soviétique en « installation totale ». Dans L’Homme qui s’est envolé dans l’espace depuis son appartement, réalisée pour la première fois en 1985, une chambre exiguë, une catapulte de fortune et un plafond éventré condensent le rêve cosmique soviétique et l’enfermement quotidien.
Erik Boulatov superpose aux paysages et aux ciels lumineux les mots massifs de la propagande, qui semblent barrer physiquement l’horizon. Andreï Monastyrski fonde en 1976 le groupe Actions collectives, dont les performances conduisent de petits groupes de spectateurs dans les champs et les forêts des environs de Moscou. L’événement, souvent minimal, compte autant que sa description, sa photographie et le commentaire qu’il suscite : l’archive devient elle-même une partie de l’œuvre.

Cette constellation artistique renoue avec l’audace des avant-gardes russes du début du XXe siècle, mais elle travaille désormais dans les interstices d’un système saturé de discours officiels. Dans les cuisines où circulent les textes du samizdat et les anekdoty, ces plaisanteries qui tournent en dérision le pouvoir soviétique, Rubinstein fait entendre ses fiches. Elles transforment le quotidien en boule à facettes : chaque fragment renvoie un éclat différent de la même réalité.
Une œuvre littéraire devenue aussi une parole civique
Après la disparition de l’URSS, Lev Rubinstein élargit son travail à l’essai, à la chronique et au journalisme. Sa réflexion sur les mots ne se sépare jamais d’une interrogation sur la responsabilité individuelle. Critique du pouvoir de Vladimir Poutine, il participe à des mobilisations d’opposition et condamne publiquement l’invasion de l’Ukraine. Le jeu avec la langue n’est donc pas, chez lui, une fuite hors du réel : il constitue une manière de résister aux mots imposés, aux récits verrouillés et à l’habitude de ne plus entendre ce que l’on dit.
Le 8 janvier 2024, Lev Rubinstein est renversé par une voiture alors qu’il traverse une rue de Moscou. Hospitalisé dans un état grave, il meurt six jours plus tard, le 14 janvier. Sa fille Maria annonce son décès. Il avait 76 ans. La disparition de cette figure majeure de la littérature non officielle soviétique puis de la vie intellectuelle russe suscite de nombreux hommages.
Des décennies après leur création, ses textes n’ont rien perdu de leur puissance de déconcertement. Le livre fixe les fiches entre deux couvertures, mais leur rythme demeure audible. On imagine toujours la main qui soulève la carte, la voix qui prononce la phrase et le bref silence qui précède la suivante.
— Et bien d’autres, bien d’autres choses encore… Et pour cette fois-ci nous finirons comme ça :
On dépose la fiche. Suivante.
— « Les parents étaient sortis… »
Et une dernière, pour finir cette pile-là, ce texte, ce poème :
— Oui, oui, c’est tout à fait ça : « Les parents étaient sortis. Le gamin était resté seul ».
ÉVÉNEMENT SANS DÉNOMINATION
1980
Extrait de La Cartothèque (Le Tripode, 2018)
Traduction d’Hélène Henry
Absolument impossible.
Tout à fait impossible.
Impossible.
Peut-être un jour.
Un jour.
Plus tard.
Pas encore.
Pas maintenant.
Pas maintenant non plus.
Et pas maintenant non plus.
Peut-être bientôt.
Sans doute bientôt.
En effet, bientôt.
Peut-être plus tôt que prévu.
Très bientôt.
Là tout de suite.
À l’instant.
Attention !
Ça y est !
Voilà, c’est tout.
Fini.
La Cartothèque, Lev Rubinstein, traduit du russe par Hélène Henry, Éditions Le Tripode, parution le 1er novembre 2018, 288 pages, ISBN 9782370551542, 22 €
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