Des bébés sur mesure ? Le 25 juillet 1978 naissait le premier enfant issu d’une fécondation in vitro, l’Anglaise Louise Brown. Ce qui était alors considéré comme une prouesse scientifique, voire même comme une atteinte à l’éthique, s’est banalisé aujourd’hui : 350 000 bébés éprouvette naissent chaque année dans le monde. Dans les pays occidentaux, cela correspond à 3 % des naissances. La fécondation in vitro n’a plus rien d’un défi scientifique, et les frontières de l’éthique médicale ont été repoussées. Mais jusqu’où irons-nous ? Est-il acceptable de trier des embryons en fonction de leur génome ? De choisir le sexe et la couleur des yeux de son futur enfant ? De supprimer tout porteur d’anomalie et de mutation ? Non, nous ne sommes pas dans Bienvenue à Gattaca, mais le parallèle est trop évident pour ne pas être tissé. Avec lucidité, le documentaire de Thierry Robert Bébés sur mesure nous alerte : et si, dans notre quête de l’enfant parfait, nous nous étions aventurés sur la pente de l’eugénisme ?LOUISE BROWN

Procréation médicalement assistée : une offre, une demande, un marché

Le recours à l’aide à la procréation s’est largement normalisé depuis les années quatre-vingt. À l’époque, la procédure ne concernait que les couples stériles, et bien évidemment hétérosexuels. Quant aux embryons formés in vitro, ils n’étaient pas triés avant implantation, la technologie ne le permettant pas encore. Mais les progrès de la science et des mœurs ont permis à d’autres offres d’émerger. Avec l’arrivée du don de gamètes, la fécondation in vitro est désormais accessible aux couples homosexuels et aux familles monoparentales. Attention, ce n’est pas sur une définition de la famille que porte le débat, mais bel et bien sur les dérives de la science. Ici, le problème éthique porte sur les catalogues de donneurs établis par les banques de gamètes. La plus grande banque de sperme au monde, la danoise Cryos, vous propose de choisir le donneur parfait en fonction de son poids, de sa taille, d’une photo d’enfance… Et de son origine ethnique. En fonction du profil, la valeur des gamètes peut varier de 40 à 1000 euros. Comptez bien sûr un supplément pour sélectionner le sexe ou la couleur des yeux de votre bébé. Le kit d’insémination peut être acheminé jusque chez vous par la poste, embryon et mode d’emploi compris. Pour les familles aisées, le bébé à la carte est donc déjà une réalité.

BÉBÉS SUR MESURE 

La quête du bébé parfait

Parce que l’on n’arrête pas le progrès, d’autres recherches sont en cours. Ceux qui découvriront le gène de l’obésité ou du quotient intellectuel seront les futurs leaders sur le marché de l’aide à la procréation. Une banque de sperme surnommée la « banque des génies » a même brièvement existé aux États-Unis, entre 1980 et 1999. Le docteur Robert Klark Graham, directeur de l’établissement, avait sélectionné les donneurs de gamètes en fonction de leur quotient intellectuel, qui se devait d’être supérieur à 130. Le tout reposait sur des bases scientifiques fragiles : le concept même de quotient intellectuel est sujet à débat. Reste que 218 bébés sont nés de ce projet. Et l’ambition du docteur Graham, « ajouter un maximum de gènes performants au génome humain » est une parfaite définition du terme « eugénisme ». L’objectif n’est plus de faire naître un simple bébé, mais de veiller à ce dernier soit parfait. Ce qui passe également par le dépistage des anomalies génétiques. Aujourd’hui, les embryons formés in vitro peuvent être soumis à un diagnostic préimplantatoire permettant de repérer les éventuelles pathologies. En France, 120 maladies génétiques peuvent ainsi être dépistées. En Angleterre, la liste est cinq fois plus longue et ne s’arrête pas aux pathologies lourdes. Elle comprend également des défauts esthétiques tels que le strabisme. Les hommes du futur seront donc des hommes parfaits. Pour le meilleur ou pour le pire ?

BÉBÉS SUR MESURE 

Utopie ou dystopie ?

« On est en train de réaliser bien plus rapidement qu’on ne le soupçonnait le Gattaca. Les utopies que l’on pressentait au Xxe siècle se réalisent sous nos yeux » déclare le Dr Laurent Alexandre, urologue. Certes, l’homme se débarrasse des nourrissons atteints d’un handicap depuis l’antiquité, mais les technologies modernes ont fait de lui un démiurge. Les progrès de la science sont tels qu’on pourrait croire à la fiction, mais il n’en est rien. En 2015, le Parlement britannique a légalisé la thérapie des trois ADN, qui permet à un enfant de porter trois héritages génétiques différents, et ainsi d’échapper aux maladies mitochondriales. Et la porte vers les bébés « génétiquement modifiés » a été ouverte par la technologie du « ciseau à ADN », ou CRISPR-Cas9, développée par Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna. Le principe : couper et remplacer des fragments d’ADN ciblés. Élaboré dans un objectif de thérapie génétique, CRISPR-CAS9 n’a jamais eu pour ambition d’être appliquée sur des embryons humains. Emmanuelle Charpentier elle-même le certifie. Cependant, ne serait-il pas tentant de franchir la ligne rouge, et de libérer les générations futures de la souffrance engendrée par les maladies génétiques ? C’est bien le nœud du problème. La limite est parfois floue entre handicap et simple particularité. Et quid des mutations, pourtant essentielles à l’adaptation d’une espèce ? Bébés sur mesure tire la sonnette d’alarme : à force de vouloir améliorer le patrimoine génétique de l’humanité, nous risquons fort de l’appauvrir. D’où l’urgence d’un vaste débat de société.

Documentaire Bébés sur mesure Thierry Robert (France, 2017, 1h30mn). À découvrir mardi 10 octobre à 20h50 ou vendredi 13 octobre à 9h25, sur Arte. La diffusion du 10 octobre sera suivie d’un entretien à 22h20.

 

La 1ere FIV (fécondation in vitro) a eu lieu en 1978 en Angleterre, donnant naissance à Louise Brown, le premier bébé éprouvette au monde. En 1982, Amandine naît, elle est le premier bébé éprouvette français, le 20e au monde. Aujourd’hui, environ 350 000 enfants naissent ainsi chaque année dans le monde. Cela représente 3 % de toutes les naissances dans les pays occidentaux, 3 pour mille dans le reste du monde. Un marché de 20 milliards de dollars à l’horizon 2020 !

En moyenne, il faut 4 tentatives de fécondation in vitro pour parvenir à la naissance d’un enfant. Début 2015, pour la première fois au monde, le parlement anglais a franchi le pas et autorisé le protocole du bébé à 3 parents !

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Morgane Russeil est étudiante à Sc. Po. Elle réalise son stage de web-journalisme à Unidivers. Elle est également lauréate du 33e Prix du jeune écrivain francophone.

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