La Petite Chèvre qui rêvait de prix littéraires paraît le 3 mars 2022 aux éditions d’Avallon. Prenant pour toile de fond la fable « La Chèvre de monsieur Seguin », racontée par Alphonse Daudet dans Lettres de mon moulin, ce nouveau roman de Béatrice Hammer aborde avec saveur et lucidité la réalité du champ littéraire et l’expérience qu’en font de jeunes écrivain·e·s en quêtre de reconnaissance. Le bonheur réside-t-il dans le pré-aux-lettres ?

Qui ne connaît pas la chèvre de monsieur Seguin ? Elle fait partie du moulin de notre enfance, par la grâce d’Alphonse Daudet. Elle a nourri bien des imaginaires tant le combat de la petite chèvre contre le grand méchant loup, toute une longue nuit, a symbolisé la lutte jusqu’au bout de ses forces, la résistance jusqu’au bout du désespoir, et la victoire morale sur la défaite physique. À la fin, la chèvre sera toujours mangée par le loup, mais elle restera héroïque pour ne pas s’être rendue sans se battre et avoir finalement succombé devant plus fort qu’elle, mais au prix d’une vaillante résistance. C’est cette leçon d’opiniâtreté et de force d’âme que retient la romancière Béatrice Hammer dans son dernier livre : La Petite Chèvre qui rêvait de prix littéraires.

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Béatrice Hammer, La Petite Chèvre qui rêvait de prix littéraire, éditions de l’Avallon, 3 mars 2022. 194 pages.

La dédicace nous éclaire sur le pré où Blanchette va brouter : « à toutes celles et à tous ceux qui, un jour, prennent le risque d’écrire ». Les feuilles à croquer sont celles des livres, et ce récit décrit le parcours du combattant de tout apprenti écrivain. Écrivant, selon la terminologie de Barthes ─ cité à l’initiale pour son Degré zéro de l’écriture ─, serait plus juste, les deux termes écrivant-écrivain étant séparés par ce fossé quasi infranchissable qu’est la gloire apportée par un prix littéraire.

Mais qui est celle qui se cache sous le pseudonyme de Blanchette en enfilant l’habit d’une biquette broutant lettres ? Par une astucieuse mise en abyme, le narrateur est un écrivain chevronné qui entend nous parler de son poulain d’autrice débutante, et voilà comment naît la petite chèvre. Ainsi affublée en hommage au grand Daudet, mais aussi pour servir la vérité psychologique de sa créature : « Elle a un côté volontaire et cette obstination qui me la rendent touchante. Elle est si jeune et nourrit tant d’espoir qu’elle m’attendrit. »

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© Marguerite Le Bouteiller

Voilà donc une jeune fille, de vingt-cinq ans, diplômée d’une école de commerce et travaillant au marketing d’une entreprise en usant, à sa grande honte, du détestable franglais sans lequel il n’est plus de commerce, et au grand dam de l’Académie française qui voit se flétrir par pans entiers le beau langage de Du Bellay dans cette « France, mère des arts, des armes et des lois » à la mamelle désormais desséchée. Mais Béatrice Hammer, par la voix de son admirable Blanchette reprend hardiment le flambeau, et ce livre est d’une encre magnifique.

Il y a cette distance qu’établit le dialogue, mais à sens unique, entre le narrateur et sa créature, une trouvaille de l’écriture. L’alternance des instances, ici le narrateur, là l’aspirante aux prix, le structure et agit comme une caisse de résonance au récit romanesque d’une autrice en proie à ses démons littéraires. D’un bout à l’autre, le narrateur lui tient la main en tenant le fil qui soutient sa marionnette. Pourtant femme de chair autant que de lettres. Elle est belle, sa biquette, potelée mais juste ce qu’il faut, beaux seins, jolies fesses. Mais qu’écrire sinon ce que l’on vit ? Tout roman n’est-il pas en définitive une autofiction ? Alors, sachant qu’il n’est de roman sans intrigue amoureuse ─ quel destin, sinon, pour Fabrice del Dongo ou Anna Karénine ? ─, voilà la jeune écrivante en quête d’amoureux. Et au terme d’un essai infructueux, bien que désopilant, ce sera Gustave, un prénom d’emprunt qui n’est pas sans importance, car que serait le roman sans Madame Bovary ? Et donc il y a un petit peu de Flaubert dans le personnage du narrateur qui, à la façon du « Patron » conseillant Maxime Du Camp, dispense ses conseils d’écriture à sa petite chèvre.

Alors voilà, il faut un peu de sexe, n’est-ce pas ? même si l’envie d’écrire l’emporte sur ce que Freud appelait « l’envie de pénis ». Son Gustave n’est pas bien adroit ni vigoureux, l’adjectif « flaccide » lui colle à la peau ! Justement, cela fait un beau sujet d’écriture. Et voilà tous ces travers érotiques mis en page pour un roman scandaleux qui finira par triompher. Elle-même, Blanchette, est courtisée par un blanc-bec écrivant aux dents longues, qui s’appellera Rodrigue. « Rodrigue, as-tu du cœur », l’interpellerait Corneille en campant son Cid ? Oui, certes, mais ce galant d’amant n’a qu’une idée en tête : écrire et décrire Blanchette, qu’il représentera en grotesque caricature comme l’espèce de « couguar » qu’elle n’est pas.

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© François Place

La confrontation entre leurs deux romans — en fait la course au prix et à la gloire — donnera lieu à l’une des plus belles scènes du livre ─ son climax, son acmé ─, et l’une des plus piquantes, dans le cadre d’une émission de télé grand public et des plus vulgaires. Dans ce genre de rencontre, il faut bien que l’auteur se déshabille, alors voilà, Blanchette le fait au sens propre et en public : un malheur sur les réseaux sociaux ! C’est le plus savoureux du livre.

Finalement Gustave et Blanchette, après bien des avatars, ruptures et réconciliations incluses, décident de vivre définitivement ensemble. À la faveur — défaveur ? — du déménagement, en voulant tirer ce qui s’entasse en haut de son armoire, Blanchette reçoit un de ses trophées littéraires, une affreuse sculpture qui lui a toujours évoqué un « pénis flaccide », ce pourquoi la romancière l’avait remisée tout en haut du placard, et voilà, elle a le crâne fracassé, elle meurt, mais en pleine gloire. Et si le lecteur pense que le narrateur a poussé un peu loin le bouchon, alors ce dernier, tirant tout à la fois sur la ficelle et le rideau, s’écrie : « Pourtant c’est bien ce qui se passe. Et entre nous, vous le saviez déjà. Il s’agit de Blanchette, n’oubliez pas. Il faut bien que le loup la mange. »

Le roman se referme comme il a commencé, sur la fable de Daudet transposée au pré-aux-lettres. Ce récit de Béatrice Hammer qui, pour sa part, a collectionné bien des prix et hanté les coulisses du monde de l’édition, nous en révèle là tous les dessous sur un mode caricatural autant que dénonciateur. Comment fonctionne l’édition et quel est le destin du livre ? Hic jacet lupus, ici gît le loup… qui croquera Blanchette : « Se constituer un bon réseau est bien plus important que de savoir écrire. On en a la preuve tous les jours en feuilletant la presse. Combien d’auteurs ont les honneurs des médias, simplement parce qu’ils sont amis avec des journalistes, mangent, boivent ou couchent avec eux ? Et comment se décident les listes des prix littéraires ?

« Ah oui, les prix littéraires, ces belles lettres qu’entend brouter notre chèvre, qu’en est-il et qu’y vaut le livre ?

« Il n’est pas rare que certains jurés de prix de premier roman, y compris les plus prestigieux, n’aient pas lu l’ensemble des livres en lice. »

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© François Place

Et d’ailleurs la première éditrice de Blanchette la publie sans avoir lu son manuscrit, sur la foi d’un bref rapport de lecteur d’édition. Mais la quatrième de couverture qu’elle rédige, dans le hiatus entre contenu et contenant, donne lieu à une méprise des plus cocasses : « Ce qui compte c’est ce qui accroche, note-t-elle… Les livres sont des produits. Ceux qui les font sont des marchands, ils soignent l’emballage ».
Ou cette autre observation, aussi acide que comique, sur les prix littéraires décernés par des lycéens : « Le prix que Blanchette a reçu ne doit son existence qu’à la documentaliste d’un lycée technique. Passionnée de littérature, celle-ci a cru trouver là un moyen d’alphabétiser des lycéens ignares. »

Quant aux fameuses signatures auxquelles doivent se plier les écrivains dans les salons du livre, voilà cette caustique observation : « La voilà assise derrière une pile de ses livres, pour une première séance de signature. De torture serait le mot juste. Au début elle frétille, le cœur battant, chaque fois qu’un lecteur potentiel se rapproche. Elle sort son plus beau sourire. Mais on dirait que celui-ci a pour effet de faire fuir le chaland. Ils partent tous… Blanchette se persuade qu’elle est la seule de tout le salon à ne pas être capable de vendre un ouvrage. »

D’où sa conclusion, au terme de ce parcours de la combattante : « Le monde littéraire est l’un de ceux où la hiérarchie est la plus féroce, tout en étant masquée ». Règlement de comptes avec le monde de l’édition tout en offrant un récit rafraîchissant autant que savoureux, voilà bien là un livre à lire et à relire pour ce que Roland Barthes appelait à juste titre « le plaisir du texte ».


Béatrice Hammer, La Petite Chèvre qui rêvait de prix littéraire, éditions de l’Avallon, 3 mars 2022. 194 pages. 17 €.

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