Les derniers jours de Robert Johnson Duchazeau
Les derniers jours de Robert Johnson de Frantz Duchazeau, éditions Sarbacane, 2024.

Frantz Duchazeau raconte la courte vie d’un musicien majeur de blues, prisonnier d’un talent exceptionnel et d’une vie désespérée : Les derniers jours de Robert Johnson aux éditions Sarbacane. Une BD majeure de la rentrée.

C’est une BD en noir et blanc. Exclusivement en noir et blanc. Noir et blanc comme une portée de musique où les notes composent un morceau de blues. Noir et blanc comme la ségrégation raciale outrancière qui règne à la fin des années trente dans les états du sud des États-Unis. Noir et blanc comme le costume à rayures impeccable d’un musicien noir, compositeur exceptionnel de 29 titres écrits dans les deux années qui précèdent sa mort à l’âge de 27 ans. Noir et blanc comme la vie éphémère et la mort brutale de Robert Johnson, ce guitariste errant appelé à devenir une star au Carnegie Hall de New York et mort dans la déchéance totale.

C’est l’existence de cet homme, celui dont on dit « ce gars là, il s’aime pas. Il passe son temps à se saborder », que Frantz Duchazeau raconte par un récit où les souvenirs entremêlés aux derniers mois de la vie de Johnson donnent à voir une Amérique gangrenée par le racisme. On sait peu de choses de cet adolescent élevé dans les plantations de coton du Mississippi, laissant à l’auteur la possibilité de nous livrer sa version d’une existence à inventer. Puisqu’il faut commencer par l’enfance, celle de Bob est marquée par un drame originel, l’abandon de sa mère, auquel succède la mort de sa femme et de son enfant alors qu’il n’a que 19 ans. Mais la vie du futur guitariste, qui fuit le monde violent environnant en apprenant la musique, est indissociable d’une société dont Duchazeau nous montre la violente injustice. Marqué par ses drames et la quête d’un père inconnu, Robert est aussi victime de sa couleur de peau. Sa pérégrination finale avec son pote Johnny est une traversée dans l’Amérique profonde, celle où l’on pend les « négros », où l’on rentre pour une audition par une porte dérobée.

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Dans le formidable Love in vain de Mezzo et J.-M. Dupont, les auteurs évoquaient un pacte avec le diable contracté par le musicien en contrepartie de son talent. Duchazeau s’applique lui aussi, à sa manière à traduire une descente aux enfers jalonnée d’alcool, d’aventures féminines, de violence. Enfant, il le représente cheminant sur les chemins dans la position du poirier, tête en bas, pieds en l’air, une manière de voir les choses différemment et peut être d’échapper au regard de celles et ceux qui travaillent dans les champs. Ces ouvriers agricoles noirs, l’auteur les dessine de manière scrupuleuse, réaliste, avec un trait riche rappelant les photographies de Dorothea Lange ou de Walker Evans. L’environnement est décrit à la manière d’un véritable reportage immersif, documentaire qui n’oublie pas de détailler les boutiques, les véhicules, les rues d’un sud organisé autour de la ségrégation raciale. Portrait d’un musicien autodestructeur, cette BD est aussi le miroir d’une société qui conserve encore aujourd’hui les traces de son passé.

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Le dessin de Duchazeau est époustouflant passant d’un réalisme documentaire millimétré à des cases oniriques, charbonneuses, où le large fond blanc laisse la place à l’imaginaire et aux vides biographiques. Par de multiples procédés graphiques il donne à deviner les émotions que peuvent procurer la musique de Johnson. Il dessine la musique1. Il matérialise le titre fameux de « Terraplane » en dessinant scrupuleusement la voiture qui donne son nom au morceau. Il offre du musicien l’image d’un séducteur, perdu dans sa souffrance, en quête d’un passé qu’il aurait voulu heureux. Seuls les magnifiques dessins de concert laissent entrevoir une impossible rédemption et quelques instants volés de bonheur. Duchazeau avait déjà évoqué Robert Johnson dans Le Rêve de Meteor Slim, un personnage fictif que l’on retrouve en fin d’ouvrage comme pour boucler la boucle d’une passion pour le blues.

« Avec toi la musique cause plus haut » déclare un des personnages de la BD. S’il manque quelque chose à cet ouvrage, ce sont bien ces morceaux de blues envoûtants qui ont traversé les continents, le temps. Il suffit de poser un disque sur la platine et de relire en même temps cette remarquable BD. On peut vous promettre l’apparition d’une véritable chair de poule. À fleur de peau comme ce récit poignant et magnifique.

Les derniers jours de Robert Johnson Duchazeau
Les derniers jours de Robert Johnson de Frantz Duchazeau, éditions Sarbacane, 2024.

Les derniers jours de Robert Johnson de Frantz Duchazeau. Éditions Sarbacane. 240 pages. Parution : 3 janvier 2024. 26€.

Cette BD a failli ne jamais voir le jour car cet été Duchazeau avait signalé sur les réseaux sociaux le vol de ses 222 planches, finalement et heureusement retrouvées.

1 On peut regretter que les paroles des morceaux de blues aient été directement traduites en Français; Une version originale traduite en bas de page aurait été plus judicieuse.




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Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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