En mettant en images dans Guantanamo Kid le récit de l’incarcération injustifiée de Mohammed-El-Gorani, le plus jeune détenu de la prison américaine, Tubiana et Franc révèlent au grand jour la violence de cette zone de non-droit. Une lecture parfois éprouvante mais salutaire.

guantanamo kid

Il s’appelle Mohammed El-Gorani. Fils d’immigrés tchadiens vivotant en Arabie saoudite, « musulman rigoureux », il décide de se rendre au Pakistan chez un de ses cousins pour apprendre l’informatique. Un vendredi, il est arrêté à l’aveugle devant la grande mosquée par la police pakistanaise qui reconnait son accent saoudien. « Il est au mauvais moment au mauvais endroit ». Nous sommes deux mois après les attentats du 11 septembre 2001. Mohammed a 14 ans et sa vie vient de basculer pour toujours.

guantanamo kid

Chargés de vendre aux Américains des suspects adoubés à l’organisation terroriste Al-Quaida, les Pakistanais, par simple intérêt financier, le confient à l’armée américaine. Il s’envole alors avec d’autres pour une base américaine située sur l’île de Cuba : Guantanamo, « Gitmo », où il va revêtir la tristement célèbre tenue orange et devenir le plus jeune prisonnier de cette prison à l’abri des yeux du monde.

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Cette histoire, c’est Jérôme Tubiana, qui nous la raconte après avoir rencontré Mohammed en 2010 à N’Djamena. Publiée dans les revues XXI et London Review of Books, elle est mise en dessins cette fois-ci par Alexandre Franc qui apporte au récit initial une force nouvelle. Le trait subtil, qui n’est pas sans rappeler celui de Guy Delisle, permet d’éviter les mots indicibles, sans pour autant édulcorer la violence extrême d’une détention qui va durer plus de huit ans, huit années d’adolescence où l’incompréhension se mêle à la résistance. L’indication des tortures physiques, comme les tortures à l’électricité, est simplement illustrée par des cases neutres sans réalisme. La sobriété du dessin avec des noirs profonds, sa richesse graphique, les procédés utilisés comme celui de décrire cliniquement, d’après un manuel militaire, une entrée dans la cellule de la « Force de réaction immédiate », renforcent la véracité du récit et le caractère implacable de processus faits pour déshumaniser le prisonnier, comme ses geôliers.

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Le récit, seul, est suffisamment lourd et poignant pour dénoncer la mise en place d’un système hors du droit, de la part d’un état qui, comme le précise Amnesty International, partenaire de la publication, « s’autodésigne comme des défenseurs des droits humains dans le monde, tout en les violant dans cette guerre déclarée au terrorisme ». La description minutieuse des mesures avilissantes rappelle les souvenirs des heures les plus sombres de l’Histoire, et questionnent bien au-delà du cas de Mohammed, les possibles doses d’inhumanité que l’espèce humaine peut développer.

guantanamo kid

Ce qui frappe en lisant cette BD, c’est l’absence pendant de longues années de toute preuve, de toute logique, de toute interrogation sur ce qu’il faut bien appeler un enlèvement, et non une arrestation. Il faudra attendre 2004, pour qu’un véritable avocat soit nommé et puisse intervenir. Auparavant de « faux avocats, en fait des « interrogateurs » membres parfois du FBI, étaient censés obtenir par le mensonge des renseignements. Il faudra plus de trois ans pour que commencent à être pris en compte l’âge réel du détenu et intégrer le fait que Mohammed aurait commencé ses agissements terroristes dès l’âge de 6 ans.

guantanamo kid

Le roman graphique n’occulte pas la résistance parfois violente de Mohammed, une résistance qu’il paiera souvent au prix fort, mais offre parfois au lecteur une respiration un peu salutaire. Il ne présente et ne nomme que les « frères » détenus, « fréquentables » qui seront libérés, eux aussi plusieurs années plus tard. Nul doute que de véritables dangereux et fanatiques terroristes ont côtoyé Mohammed, qui préfère taire leurs noms et leurs agissements. Mais rien ne peut justifier le maintien de cette zone d’exception où séjournent encore aujourd’hui 41 détenus, alors que 730 ont été libérés et que 9 sont morts en prison.

MOHAMMED EL-GORANI

Rien n’est encore fini, malgré les promesses, non tenues d’Obama, de fermer le centre. Rien n’est fini pour permettre au droit international de retrouver sa place et rien n’est fini pour Mohammed, dont l’histoire terrible se poursuit dans la vie comme dans la BD bien au-delà de sa libération.

MOHAMMED EL-GORANI

Mal en point physiquement, suite aux mauvais traitements infligés par les tortionnaires américains, Mohammed est indésirable dans la plupart des pays où il souhaite vivre enfin en paix. Dans sa postface, Jérôme Tubiana écrit : « Quelque chose me dit qu’il ne cessera pas de se battre et finira par trouver un endroit où on ne le regardera pas comme un suspect (…). J’aimerais que la fin soit heureuse, mais je ne peux pas l’inventer. Je ne peux qu’écrire : à suivre… ».

 

BD Guantanamo Kid : l’histoire vraie de Mohammed El-Gorani. Récit : Jérôme Tubiana. Dessins : Alexandre Franc. Editions Dargaud. En partenariat avec Amnesty International. 172 pages. ISBN : 9782205077681. 20€. Parution le 16 mars 2018.

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