golden west christian rossi

En se plaçant du côté de la culture amérindienne, Christian Rossi signe avec Golden West, publié aux éditions Casterman, un album majeur dans le genre western. Son dessin magnifique accompagne un scénario original et ample. Magistral.

Est-il inconvenant de débuter une chronique BD en évoquant l’âge de l’auteur et ses 69 ans? Peut-être, mais si cette précision a pour objet de dire combien une vie est nécessaire pour évoluer et mentionner que Golden West, le dernier ouvrage de Christian Rossi (c’est de lui qu’il s’agit), est son grand oeuvre, nous pensons que le dessinateur nous pardonnera cette indélicatesse. Lui qui découvrit la bd avec Jijé et Blueberry, a toujours manifesté un goût certain pour le genre western qu’il n’a jamais abandonné en collaborant à des séries prestigieuses comme Jim Cutlass, rééditée pour la première fois en intégrale chez Casterman, ou encore West (Dargaud) et Deadline (Glénat). Sous l’influence majeure de Giraud, il prit de plus en plus de plaisir à dessiner les chevaux ou les grands espaces américains, lui qui déclare avoir « découvert qu’en améliorant mon dessin, je m’améliorais moi-même », une affirmation que ce dernier album solo valide totalement. Par son ampleur, sa construction, son ambition, cette BD ne peut être celle d’un débutant. Loin des codes habituels manichéens, des bons contre les méchants, Christian Rossi choisit de traiter l’histoire de l’ouest américain en privilégiant le regard des indiens et leur culture. Doté d’une importante documentation, le scénario proposé nous fait découvrir la spiritualité du peuple apache notamment, à travers le parcours initiatique du jeune Woan banni de sa tribu après avoir maladroitement provoqué la mort d’un ami de chasse. Vivant seul, loin de son groupe qui l’a chassé, Woan va dévoiler au lecteur l’animisme de son peuple et ses valeurs spirituelles :

« Nous savons que les esprits sont ici, dans les cailloux et les cactus, dans les profondeurs de la terre et dans la légèreté de l’air ».

Christian Rossi, en prenant son temps, au rythme des saisons qui passent, approfondit la philosophie de cette âme indienne si différente de celle de ces étrangers qui « vénèrent un Dieu d’Amour. Ça permet leurs mensonges, leur cupidité, leur bassesse car leur Dieu leur pardonne », même si la lutte que mène Géronimo n’ignore pas non plus la violence extrême et la cruauté. Seul, puis retrouvant sa tribu d’origine, Woan va être le spectateur et l’acteur de la lutte de son peuple contre l’envahisseur européen. Parqués dans des réserves et courtisés, chassés par des Mexicains de l’autre côté de la frontière, les Amérindiens se voient obligés d’abandonner leurs croyances et leurs rites, puisqu’ils sont même interdits de pratiquer leur danse dans leurs campements. Rossi montre minutieusement cette disparition programmée, méthodique au nom d’une civilisation, animée par un seul objectif : l’or et la puissance de l’argent. Un projet matérialiste qui renonce déjà à vivre en communion avec la nature.

Rarement cette approche civilisationnelle a été traitée en bande dessinée avec autant de précisions. À ce scénario original et puissant, l’auteur apporte sa touche graphique exceptionnelle. Utilisant notamment depuis West une palette marquée par les orange, ocre, puis poursuivant son évolution d’un dessin plus léger avec Le cœur des Amazones dans lesquels les teintes pastel dominaient, il excelle cette fois-ci grâce à l’utilisation d’encres acryliques. La lumière, presque monochrome, est douce et seul un bleu pur intervient de manière incongrue dans le ciel ou même dans un phylactère pour briser très momentanément une ambiance installée. Ne pas en rajouter et ne pas idéaliser semblent être des principes majeurs que Rossi privilégie tant dans le scénario que dans le dessin. Renoncer à la virtuosité gratuite pour dire le vrai, le beau et le laid. Pour dire l’essentiel.

On dit que beaucoup de jeunes créateurs évitent le genre western devant notamment la difficulté de dessiner des chevaux. On peut leur conseiller de s’inspirer alors de Christian Rossi qui dans des cases magnifiques à la manière de John Ford raconte un encerclement d’un campement ou un traquenard dans un défilé profond. En peu de pages, le lecteur saute de son cheval pour bondir sur le conducteur d’un charriot.

Undertaker, Bouncer, West, l’année 2023 a démontré que le western en bd sait se renouveler et redevient un genre majeur trop longtemps phagocyté par le lieutenant Blueberry. Golden West va devenir à n’en pas douter un symbole de cette nouvelle vision de la conquête de l’Ouest. Rossi a encore tout l’avenir devant lui pour approfondir le genre. Il n’aura que 69 ans le 31 décembre. Bon anniversaire Monsieur Rossi.

golden west christian rossi

Golden West de Christian Rossi chez Casterman. 168 pages. 34,90€. Il existe une édition Canal BD tirée à 1450 exemplaires, avec un cahier supplémentaire de 16 pages, une couverture alternative au prix de 39,90€.

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Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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