Dans une BD autobiographique Rochette et Bocquet racontent, avec des dessins sublimes, les difficultés de l’ascension d’un adolescent vers les sommets. Ceux des Alpes et de la vie. Ailefroide altitude 3954, un récit sobre pour une histoire initiatique magnifique.

AILEFROIDE

Être enfant c’est découvrir de nouvelles émotions. C’est par exemple être fasciné par les tableaux de Soutine, comme celui du « Boeuf écorché », au point de vouloir toucher du doigt son mystère. Mais c’est peut être aussi, lors d’une balade en montagne, découvrir au sommet d’un piton rocheux l’immensité du ciel et la petitesse de sa vie: « c’est ce jour-là que je suis tombé amoureux de la montagne. C’était la beauté absolue. Et je n’avais qu’une idée en tête: monter. Monter tout en haut ». De ces deux émois, Jean Christophe Rochette va construire sa vie : celle d’un passionné d’art et de peinture, qui détestant Mondrian et l’abstraction, préférera crayonner des petits bonshommes et devenir un grand dessinateur de BD collaborant notamment avec Martin Veyron à l’Echo des Savanes. Mais aussi la vie d’un fou de montagne qui va le conduire de l’apprentissage de l’escalade aux courses les plus difficiles dans le massif des Écrins notamment. Ce cheminement, cette quête de la beauté Ailefroide Altitude 3954 nous la raconte dans un récit autobiographique superbe qui amène le lecteur à se doter de pitons, de piolet, de crampons pour escalader des falaises abruptes ou marcher lentement sur des glaciers griffés de crevasses.AILEFROIDE

Pas besoin d’être passionné d’alpinisme cependant pour apprécier cette BD. Sur près de 300 pages, JC Rochette, assisté d’Olivier Bocquet, nous raconte ces années d’adolescence, puis de jeune adulte, hantées par cette volonté d’aller voir là haut, encore plus haut, d’atteindre ce sommet avant le lever du soleil, là où « j’ai pris feu, seul face à la naissance du monde ». Dans un album, ou le bleu de Prusse emporte tout sur son passage, beauté et grandeur, bonheur et malheur, le récit détaillé de l’apprentissage difficile de ce milieu hostile et dangereux, révèle pourtant au fil des pages d’autres valeurs, d’autres attentes : la force de l’amitié quand la sueur apporte de la valeur supplémentaire aux moments de complicité, le dépassement de soi, la découverte des richesses et des capacités inexplorées de son corps, l’instinct de compétition et de comparaison pour laisser son nom associé à une montée inédite. La beauté naturelle attire d’abord, mais d’autres motivations suivent.

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Rochette a le mérite de raconter simplement, de manière directe en pesant les mots, les utilisant de manière parcimonieuse et efficace, préférant le dessin pour exprimer les fortes émotions. Aucune ascension ne ressemble à une autre, chacune apportant sa richesse humaine ou graphique. À l’identique, l’emploi d’un nombre limité de couleurs ajoute à la force du récit. On dit et on montre les choses sans neige cotonneuse autour mais plutôt comme les silhouettes acérées et coupantes de ces rochers sur lesquels le jeune alpiniste rêve de poser son nom. Car la montagne est dangereuse et la conquérir suppose à la fois de l’initiation, de la prudence, du respect. Cette dimension, Rochette l’évoque tout au long de son récit qui débute avec son fidèle Sempé, ami et initiateur, compère d’aventure, à la manière de Quick et Flupke, porteurs comme eux de vêtements aux couleurs tranchées, facilement identifiables.

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C’est avec Sempé, que Rochette décide que bientôt ils graviront la face nord d’Ailefroide, cette ascension qui fera d’eux, pensent ils, des hommes. Cette face, jamais ils ne la graviront, la montagne en décidera ainsi pour eux, à leur place. Mais pourtant Rochette, même avec un visage balafré, réussira de nouveau à accéder à des sommets, confessant, « J’ai pas envie que la montagne devienne mon métier, je l’aime comme elle est, j’ai pas besoin de plus ». Il ne reste alors que le retour à la beauté, une quête pure et simple, dégagée de toute autre motivation. Ce cheminement, le lecteur le suit, touché par la sincérité de l’enfant, de l’adolescent et de l’adulte à travers des épisodes qui racontent les relations difficiles avec une mère veuve d’un mari médecin « mort pour la France » en Algérie, une première nuit en refuge ou accrochés le long d’une paroi, une montée nocturne sur un sommet seul au mépris de toute règle de sécurité.

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Avec Le sommet des Dieux, Taniguchi avait porté au plus haut le récit des quêtes himalayennes alliant au romanesque, une vérité humaine incontestable. Avec Ailefroide, Rochette se sert de sa vie, pour traquer une recherche de la beauté et de l’accomplissement de soi, qui, si elle concerne des sommets plus proches de nous, n’en reste pas moins vertigineuse et dangereuse. Une BD dont les pages muettes vous donnent envie de toucher du doigt ce bleu qui vous tente et vous nargue. Une BD magnifique.

AILEFROIDE Altitude 3954, écrit et scénarisé par Olivier Bocquet et Jean Marc Rochette. Éditions Casterman. 296 pages. 28€.

 

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Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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